vendredi 22 avril 2016

L'existence fantomatique de Johnny Boisclair

Johnny Boisclair a été un trou du cul toute sa vie. Malpropre, malodorant et mal emmanché, Johnny Boisclair n'avait rien fait de notable de toute sa vie. Il était né sale. Il avait vécu salement. Et était mort après s'être étouffé avec une pizza double fromage ingurgitée après la fermeture de la Taverne Le p'tit tonneau qu'il fréquentait assidûment. 

Il aura toujours vécu sur la même rue. La rue Saint-Pierre, une petite rue dans un quartier dit défavorisé. Il est né au 553 puis est mort au 555. Il n'aura déménagé qu'une seule fois dans sa vie. C'était en 1955. Il avait quitté le foyer familial parce que ses parents étaient morts d'alcoolisme. Puis il avait emménagé au 555 pour se donner l'illusion de vivre une grande aventure.

Sa grande aventure dura plus de soixante ans puisqu'il mourut en 2015.

La plupart des gens le détestaient. Et Johnny Boisclair ne faisait rien pour aider sa cause. Comme ses parents, il buvait du matin au soir, puis du soir au matin. Il se nourrissait mal, évidemment. Et, comme de raison, il chiait du sang depuis des années.

Il n'avait jamais travaillé, Johnny. Il n'avait même pas eu la chance d'essayer. Tout le monde détournait le regard en le voyant. Les autres se contentaient de se boucher le nez. Bref, il n'avait vraiment rien pour lui.

Il faut dire aussi qu'il était laid. S'il avait été riche, on aurait peut-être fini par trouver quelque chose de mignon dans ses verrues, son visage vérolé et ses cheveux gras raréfiés. Mais pauvre comme il l'était, avec ses espadrilles trouées et ses exhalaisons de cretons, cela ne pouvait que l'isoler du monde.

Johnny ne s'en plaignait pas. Il avait la dive bouteille pour se consoler.

À la taverne qu'il fréquentait, toujours la même, il se tenait toujours seul dans son coin à parler avec quelque ami imaginaire. On ne faisait pas attention à lui. On le tolérait parce qu'il payait et ne restait jamais très longtemps. Il faut dire qu'il n'y avait que des épaves dans cette taverne. Des épaves qui n'étaient ni bavardes ni regardantes. La plupart chiait du sang. Les autres mouraient de temps à autres.

Johnny Boisclair est mort sans laisser de testament.

Ça tombe bien puisqu'il n'avait rien.

Son corps a été remis aux autorités qui allèrent l'ensevelir dans une fosse commune j'imagine.

Personne n'a vraiment constaté sa disparition, hormis les voisins du 553 et du 557 de la rue Saint-Pierre. Et encore n'en ont-ils pas fait tout un plat.

-I' s'saoulait tellement... Fallait bien s'y attendre...

Georges Marcel, le voisin du 557 prétend tout de même l'avoir vu deux mois après sa mort. Mais il ne sait pas si c'est parce qu'il rêvait ou parce qu'il avait trop bu.

-El' bonhomme Boisclair marchait dans 'a rue avec une pointe de pizza pis, pouf! y'a disparu subitement... Ça devait être son esprit... Ou bien j'avais trop bu... J'sais pas... C'est dur à dire...

C'était bien lui pourtant. Son corps spirituel ne savait pas qu'il est mort. Aussi son fantôme se promène encore du 555 de la rue Saint-Pierre jusqu'à la taverne où il est toujours assis à la même place en attendant Dieu sait quoi.

Évidemment, personne ne sait qu'il est là et Johnny ne s'en rend pas vraiment compte puisqu'il aura lui-même vécu toute sa vraie vie comme un fantôme.

Il n'y a pas de morale à cette histoire, comme d'habitude.

Il n'y a qu'un grand vide.

Et je me permets de croire que c'est mieux que rien.

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