vendredi 8 avril 2016

Joseph Croisetière et le règne des ténèbres

Joseph Croisetière avait un coeur grand comme le monde. Cependant, tout le monde autour de lui n'avait généralement pas de coeur. Surtout en cette époque qui ne tournait manifestement pas pour lui.

Partout l'on encensait les crapules, les baveux de cour d'école, les lâches, les peureux et les malappris.

L'opinion générale de chacun était qu'il fallait faire son chemin tout seul parmi la foule, quitte à piétiner la foule pour se frayer un chemin.

Écraser un piéton, une vieille ou bien un handicapé n'arracherait pas une larme aux larbins de cette époque qui vivait pour des plaisirs superficiels.

-Moi j'vais dans l'Sud aussi souvent qu'possible parce que ça coûte pas cher pis qu'là-bas el' monde est tellement pauvre qu'i' t'licheraient la raie du cul pour cinq cennes! Arf! Arf! Arf!

C'était le genre de propos que tenaient les gens dans l'entourage de Joseph Croisetière.

Contrairement à tous ceux-là, Joseph croyait qu'il fallait témoigner de compassion envers les gens frappés par la misère, l'exil ou la maladie. Il donnait sa chemise à tout un chacun et n'avait même pas les moyens de le faire. Ce qui provoquait les sarcasmes de ceux qui ne donnent jamais rien.

-Quel crétin! Il ne sait pas économiser! C'est pas lui qui voyagerait dans l'Sud! Y'a même pas d'char! I' prend l'autobus! Arf! Arf! Arf! Quel fucking loser! Quel idiot du village! Quel abruti! C'est pas d'même qu'on fait la piastre! Christ de cave! Pis i' vient nous dire qu'i' vote pas libéral... Pff! Comme si son avis allait changer d'quoi! Faut-tu être assez à côté d'ses pompes?

Évidemment, Joseph Croisetière souffrait chaque jour un peu plus des ignominies de ses concitoyens. Il lui semblait qu'il y avait toujours plus d'indifférence à la misère d'autrui et, par conséquent, toujours plus d'iniquité.

Un jour qu'il revenait à pied de son emploi mal rémunéré, il reçut les crachats d'une bande de jeunes vauriens qui s'amusaient à souiller impunément les passants depuis la place qu'ils occupaient dans l'autobus municipal.

-Prends mon clam dans 'face mon hostie d'trou d'cul! hurla un jeune hooligan après lui avoir balancé son flegme en pleine figure.

Le lendemain, un automobiliste faillit l'envoyer au cimetière tandis que Joseph traversait pourtant sur sa lumière verte. Joseph fit une chute sur l'asphalte et se tordit une cheville. Plusieurs automobilistes passèrent près de l'écraser en lui intimant l'ordre de s'enlever de la rue.

-Tasse-toé d'là tabarnak de trou d'cul! Prends l'autobus sacrament! hurlaient les babouins. Va marcher su' 'a piste cyclable hostie d'béhesse!

En arrivant chez-lui, Joseph fut baptisé par le jet d'urine d'une bande de voisins qui pissaient eux aussi sur les passants tout en se droguant.

-Bois-z'en une tasse à ma santé hostie d'twit à lunettes!

-Il faut leur pardonner parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font... se dit en lui-même Joseph.

Il ouvrit la télé pour déprimer un peu plus à voir le visage de députés et de ministres hilares accusés de fraude, de corruption, de malversation, de collusion et de toutes les formes de crimes impunis. Ils étaient à l'image de tous les scélérats qui les portaient au pouvoir.

Puis Joseph perdit son emploi.

Il se ramassa à peu près tout nu dans la rue.

On lui balança toutes sortes d'insultes et de pots de chambre par la tête, encore une fois.

L'agent d'aide sociale, le propriétaire, les voisins, la famille: tout le monde le traita comme le dernier des vers de terre.

Les crapules devinrent encore plus crapuleuses.

Et les gentils furent encore plus méprisés.

-Je ne dois pas devenir comme eux pour autant, se disait Joseph à lui-même. Un jour ça va changer...

Le problème c'est que ça changeait uniquement pour empirer.

C'était une sale époque, voyez-vous.

C'était un sale pays.

C'était le règne des ténèbres.