lundi 25 avril 2016

La fierté d'être un artiste

Les artistes se donnent parfois des airs qui ne peuvent paraître que ridicules pour le profane.

D'abord, il n'est pas normal de s'affirmer en tant qu'artiste, poète ou écrivain.

Tout le monde est poète, chanteur ou barbouilleur "à ses heures".

Pour paraphraser Léon Bloy, suis-je donc un artiste aux heures des autres?

La question est bonne et ne mérite pas de réponse. Les questions ouvertes seront toujours plus pénétrantes que les mauvaises réponses. Je me plais à penser cela afin de bien m'en tirer, vous le savez bien...

Peut-être que je me crois artiste à toute heure du jour ou de la nuit. Ce serait une forme de narcissisme dans lequel je me prélasserais comme si je n'étais pas "tout le monde".

Quoi qu'il en soit, c'est déplaisant d'avoir affaire à un "artiste".

Quelle arrogance de se définir ainsi alors qu'il y a tant de maisons à construire, tant de vies à nourrir, tant de morts à enterrer!

-Tu n'es pas plus artiste que ma purée de patates! Regarde comme je sculpte de belles montagnes avec mes patates!!! Tu n'es qu'un paresseux! Qu'un parasite qui vit au crochet de la société!

J'entends souvent cette voix résonner en moi, même si personne n'ose me le dire Je ne vis pourtant pas au crochet de la société et ne demande aucune subvention.

***

J'ai constaté avec un mélange de joie et d'amertume que les enfants étaient souvent plus expressifs que les adultes devant mes tableaux. Les parents ont peur que ça leur coûte quelque chose. Ils tirent leurs enfants par le bras pour les éloigner de mon art qu'ils considèrent comme un piège.

-Regarde poupa! Le monsieur dessine une belle rivière avec un beau soleil!

-Viens-t'en que j'te dis... On n'a pas l'temps!

-Oui mais j'veux voir ça!

-Dérange pas l'monsieur... Il est en train de peindre...

Eh oui! J'étais en train de peindre. Et cela m'a tout de même fait chaud au coeur de susciter cette réaction.

J'imagine la suite de la conversation:

-J'aimerais ça moi aussi peindre comme le monsieur!

-Les artistes ça tire le diable par la queue... Tu serais mieux de te concentrer sur tes devoirs. Veux-tu crever de faim plus tard quand tu seras grand?

-Oui mais le monsieur y'a pas l'air maigre, maigre...

***

Les artistes se donnent des airs ridicules.

C'est vrai pour moi. Et sans doute pour les autres.

Au lieu de regarder des photos, je contemple la nature en tentant de fixer dans ma tête une certaine image mentale qui me servira dans l'exécution de mes prochains tableaux.

J'observe les formes chaotiques des arbres. J'analyse les vagues sur l'eau. Je scrute des mouvements, des expressions faciales.

En fait, le résultat a plus à voir avec ces études qu'avec la peinture en elle-même.

Je sais que je vais encore passer pour un rêveur.

Et franchement, je m'en fous.

***

Hier, j'étais pleinement artiste.

J'ai peint un petit peu.

J'ai gratté mes guitares un brin.

J'ai écrit deux ou trois paragraphes.

J'ai joué trois ou quatre airs d'harmonica.

Puis j'ai contemplé, beaucoup.

D'aucuns diraient que je n'ai rien foutu.

Ils se trompent.

Je vous jure que je travaille fort même lorsque je semble ne rien faire.

Rêver, dans une société objectivée comme la nôtre, relève d'un défi permanent lancé à la face du monde.

Je suis fier, en quelque sorte, d'être toujours aussi jeune d'esprit.

Je suis fier d'être un artiste.



7 commentaires:

monde indien a dit...

Merci pour ce courageux texte -
C ' est si difficile d ' être artiste !
C ' est un peu comme se mettre tout nu sur la place publique -
Pour quoi ?
Pas par exhibitionnisme malsain , mais juste pour proposer de célébrer tous ensemble la vie , lui donner quelques mots , quelques images -
Ce n ' est pas lui que l ' artiste propose en célébration , mais nous , nous tous , tous autant que nous sommes , qui regardons ces barbouillages qui nous apportent tant , écoutons ces musiques qui nous font rêver ou danser , et ce monde et cette vie merveilleux qui nous font -
L ' artiste a juste cette aptitude à barbouiller des images , comme d ' autres en ont à faire du pain , réparer des moteurs , faire des prouesses sportives , et d ' autres , juste être là et vivre avec toute la fierté qui leur est due -
Nous partageons toutes ces choses des un-e-s et des autres .

Guillaume Lajeunesse a dit...

La réplique sur la maigreur m'a fait éclater tout doucement de rire : je m'y reconnais : ayant la panse paradoxalement trop incurvée à mon goût, comment se fait-il que je ne comprenne pas mieux la parabole des oiseaux du ciel ?

Tu as raison : on a, trop souvent, l'air de ne rien faire.

Et cependant, on amasse et on amasse tellement de piécettes de pensée, on s'imprègne de tant de choses, on s'invente un catalogue de superbes impressions bizarres, on trébuche sur tant de mots glorieux, comme d'autres vagabonds constructifs amassent des détritus aux éclats prophétiques sur la route, pour en faire quelque chose, mais quand ? On finit par créer, quand une bulle éclate : tous ces rebuts divins, magiquement, créent un édifice de sérendipité.

Qui plus est, j'ai souvent l'impression de ressentir en double, au quadruple, ce qui ne me fait pas tout le temps tripler... J'en suis venu à me demander si - expiation collatérale ? entéléchie qui pose son sel sur le muscle du coeur ? - j'étais fou de faire ça, et si déjà je faisais quelque chose ou étais tout bêtement à fleur de fléau, tout le temps. J'ai fini par comprendre que le poète (« Or qu’est-ce qu’un poète (je prends le mot dans son acception la plus large) [...] ? » - Baud') ressent littéralement pour les autres. C'est son travail. Les autres sont engourdis : alors il faut vraiment quelqu'un pour leur découdre les paupières, tout comme il faut des dentistes pour forer dans l'émail. Ainsi quand j'ai l'air triste, sombre, furieux, léger comme un nuage ou insultant comme un arc-en-ciel, qu'on me fasse un reproche, pour voir !... Je travaille pour vous. En ce moment. Je déchiffre quelque chose. Si j'ai un trou au demeurant au creux du front, comme John Lennon, duquel ruisselle la vie, c'est d'abord parce que vous m'avez, accessoirement, planté une balle là, et ensuite parce que je vous laisse la chance de voir le processus d'idéation, de fuite des émotions.

Cette chanson, quand j'étais jeune, elle me semblait caricaturale, facile. Maintenant, elle tonitrue. Elle me rampe à grands frissons sous la peau. Merci.

monde indien a dit...

Un observateur des choses de la vie :
http://www.adammarelliphoto.com/wp-content/uploads/2012/10/1-HCB-French-painter-Henri-Matisse-at-his-home-villa-Le-Reve.jpg

Gaétan Bouchard a dit...

@monde indien: Ce n'est pas si difficile être un artiste, tout compte fait. Le plus difficile, pour moi à tout le moins, c'est de ne pas l'être... L'art me soulage de tout et rend ma vie bien plus belle, bien plus infinie, bien plus transcendante. L'amour fait la même chose, mais ce n'est pas une raison pour ne pas peindre, ne pas écrire et ne pas faire de la musique!

Gaétan Bouchard a dit...

@Guillaume Lajeunesse: Ton commentaire est en lui-même un morceau d'anthologie. Ta prose me rappelle celle d'un certain Sol. Une clé de Sol en fait. Un sol de roc. Une sole. Un socle. Sophocle. Un orque. Une barque. Un bar. Un achigan. ;)

Guillaume Lajeunesse a dit...

Aucun mérite pour moi. Ton billet était précisément inspirant.

monde indien a dit...

@Gaetan -
moi aussi l ' art me soulage -
Je ne suis pas professionnel comme toi , mais tout aussi professionnel dans la pratique de cette conviction & pratique : vive l ' art !
Et + que du soulagement , du désir , du rêve , ..
L ' amour fait la m^me chose ..
C ' est la m^me chose -
Un art sans amour n ' est rien -
L ' art c ' est de l ' amour -
De l ' art , de l ' amour , du rêve , du respect , su désir , etc ...
Amicalement ,