jeudi 2 juillet 2015

Une porte s'ouvre lorsqu'une porte se ferme dans la vie

Réginald Sirois était journaliste à l'Hebdo du Coin depuis plus de vingt ans. Il savait ce qu'il fallait dire ou ne pas dire. De plus, il était discret. S'il ne l'avait pas été, il ne serait pas demeuré journaliste à l'Hebdo du Coin pendant plus de vingt années.

Toujours peigné sur le côté, vêtu de beige la plupart du temps. on ne trouvait pas plus drabe que Réginald Sirois à cent milles lieues à la ronde. Ce qui lui permettait de gagner sa vie dans le domaine du journalisme régional.

Sa plus grande qualité était de ne jamais paraître original. D'autres que lui s'étaient tirés une balle dans le pied en voulant se donner du style et du contenu. Réginald Sirois savait d'instinct que le style et le contenu étaient les deux plus grands ennemis du journaliste de l'Hebdo du Coin. Aussi se contentait-il de reproduire in extenso les communiqués de presse que lui faisaient parvenir le maire, le député et tous les mangeux de marde du comté. Il signait le copier-coller et l'on mettait sa photo de larbin tout en haut de chacun de ses articulets.

Tous les événements publics et projets politiques étaient toujours teintés de réussite. Soixante pourcent des billets n'étaient toujours pas vendus pour l'inauguration de l'Amphithéâtre? Réginald écrirait que déjà 50% des billets avaient trouvé preneurs et que les gens se bousculaient pour en acheter. La Ville, qui faisait la promotion de l'Amphithéâtre, était le principal acheteur de publicités de l'Hebdo du Coin. Il était inimaginable de présenter les projets du maire et de la députasserie libérale autrement que sur un jour radieux.

Il en allait ainsi pour le Festival de la pêche à la barbote et pour le Festival international des chanteurs et chanteuses... du coin.

C'était une réussite. Qu'il pleuve, qu'il grêle, que la tempête souffle pendant deux mois, tout événement public financé par la Ville et ses sectateurs était toujours nimbé de succès.

Jusque là, tout allait bien.

Cependant, les maudits internets étaient venus changer la donne.

De plus en plus de crottés et de pouilleux s'adonnaient à rire du maire et des articles de Réginald Sirois sur Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux pas très gentils.

De plus en plus de commanditaires préféraient passer par les médias sociaux pour véhiculer leur message. Tant et si bien que l'Hebdo du Coin perdit 60% de ses revenus publicitaires.

La Ville continuait de payer des pages entières de publicité pour ses appels d'offres et ses changements de zonage. Mais cela ne suffisait pas à combler la perte de revenus. Le directeur de l'Hebdo du Coin décida de mettre à pied tous les journalistes mais conserva tout de même Réginald Sirois à titre d'unique journaliste pour faire tous les copier-coller nécessaires pour créer l'illusion d'un contenu. On engagea même un éditorialiste bénévole, Freddy Vautrin, un professeur d'anglais au secondaire qui n'écrivait que des trucs insignifiants sur les jeunes filles qui montrent un peu trop leur nombril et leurs mollets.

Au bout de six mois, l'Hebdo du Coin en vint à cette évidence: c'était la faillite.

La Ville se tourna vers le quotidien Le Régional qui résistait encore un tant soit peu pour publier les appels d'offres et autres messages radieux de la mairie.

Réginald Sirois dut faire une demande de chômage.

Le Régional ne voulut pas l'embaucher. Des robots comme Sirois, ce n'est pas ça qui manquait au Régional. Tout le monde est capable de faire des copier-coller. Même la secrétaire du Régional.

Réginald Sirois s'est donc rabattu sur la littérature en créant son propre blogue.

Dans ce blogue, il parlait surtout de sodomie et d'autres trucs dont il n'avait jamais osé parler dans l'Hebdo du Coin.

Le journaliste Réginald Sirois était bel et bien mort. Mais la littérature permettait maintenant à Réginald Sirois d'ouvrir ses ailes en racontant ses parties de fesses avec ses amants.

Comme quoi une porte s'ouvre lorsqu'une porte se ferme dans la vie.