dimanche 26 juillet 2015

Georges Sanschagrin n'est plus ce qu'il était

Georges Sanschagrin vivait de l'illusion que ce monde est tout de même le moins pire qui soit. Chaque fois qu'un individu se plaignait devant lui de ses petits bobos ou bien du gouvernement, Georges Sanschagrin trouvait tous les mots pour lui dire que l'on s'en fait toujours pour rien.

-Après tout, qu'il répétait inlassablement, on vit bien au Québec! N'est-ce pas?

Les petits salariés sans assurances  collectives, sans avantages sociaux, sans soins dentaires et sans vacances contribuaient largement au bonheur de Georges Sanschagrin, un fonctionnaire moyen au tempérament plus que modéré qui pouvait se payer un peu de tout sans modération.

Georges Sanschagrin semblait tout droit sorti du roman Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert. Ce petit bonhomme légèrement gras du bide occupait les fonctions de commis administratif de classe A pour le Ministère de l'agriculture. Il ne connaissait rien à l'agriculture et ses tâches n'avaient jamais été tout à fait définies. C'était un peu comme si on l'avait oublié. Il montait des rapports hebdomadaires sur Excel qu'il envoyait à ses supérieurs qui ne les consultait presque jamais. Puis il faisait des photocopies et numérisait parfois des factures. Le reste du temps, il jasait avec Raymonde et Réjean, ses collègues de travail immédiats qui ne parlaient que de voyages dans le Sud et de sorties au cinéma.

Le rythme de vie de Georges Sanschagrin était on ne peut plus tourné au quart de tour. Il se levait à six heures, prenait sa douche, déjeunait Chez Coco, lisait La Presse et arrivait au travail un peu avant neuf heures. Puis il se prenait un autre café, jasait avec Raymonde et Réjean et prenait à nouveau une pause à onze heures sans avoir travaillé. S'il se sentait en forme, il ferait quelques tâches en après-midi. Sinon, il lirait des livres sur le zen, le zazen ou les zouaves pontificaux.

-Quelle belle vie nous menons au Québec, hein? disait-il à Raymonde, Réjean et tous les autres. Combien de gens sont insatisfaits de leur sort et se sentent bouleversés par des peccadilles, seulement parce qu'ils accordent trop d'attention à ce qu'ils ne peuvent pas changer quoi qu'ils fassent. Accepter la réalité, c'est s'accepter soi-même, oui... En effet... Bien sûr...

Jusque là, tout allait bien dans la vie de Georges Sanschagrin et toutes formes de tristesse, de désespoir, voire de conscience malheureuse, lui étaient totalement étranger.

Sa vie s'écoulait comme un long fleuve tranquille du Grand Nord inconnu des hommes.

Rien ne lui arrivait jamais. Ni malheur. Ni maladie. Ni rien.

Jusqu'à ce que tout bascule dans sa vie.

C'était suite à une chute dans un escalier.

Quelqu'un avait fait tomber par terre un cylindre de plastique qui servait à Dieu sait quoi.

Georges Sanschagrin marchait d'un pas décidé vers son dîner lorsque son pied fût entraîné vers la descente d'escalier compte tenu du cylindre qui s'immisça sous son pas.

Il déboula les marches, comme de raison, et fût stoppé dans sa chute par un mur contre lequel frappa sa tête d'irréductible jovialiste.

On fit venir les ambulanciers pour décoincer la tête de Georges Sanschagrin, laquelle était rentré dans son cou comme celle d'une tortue pénètre dans sa coquille.

-Ouyouyouille! qu'il disait. J'ai très, très mal...

Le médecin de l'urgence diagnostiqua un fort traumatisme crânien.

Sanschagrin reçut son congé de l'hôpital le soir même, mais rien ne fût jamais pareil ensuite.

Il devint aigri, facilement irritable et quelque peu révolté contre tout. C'était l'une des conséquences directes de son traumatisme crânien qui avait considérablement transformé la configuration de son esprit.

-Le Québec! Quelle province nulle à chier! Tout le monde crève de faim! Tout le monde paie des taxes et des impôts à n'en plus finir pour des services qu'ils n'obtiennent plus! L'argent public est aspiré par les mafieux en lien avec tous nos politiciens véreux pour nous dépouiller tous et chacun! La vie est sale! Sale comme une beurrée de marde et plus ça va moins y'a d'pain!

Raymonde, Réjean et même ses supérieurs qu'il ne voyait jamais en eurent bientôt assez d'entendre journellement ses jérémiades et récriminations.

Sanschagrin fût muté dans un autre service où il était tout fin seul à s'occuper de tâches encore plus futiles. Ce qui contribua à le rendre encore plus teigneux.

-Bande de mangeux d'marde! Ils me tassent dans un coin parce que je leur dis leurs quatre vérités! J'vais leur faire un grief! On va déclencher une grève! Je vais aller voir le député et je vais chier sur son bureau!

Les amis et parents de Sanschagrin, qui n'étaient déjà pas très nombreux, se mirent à le fuir. Ils ne savaient plus que faire de ce Georges nouveau qui ne savait plus apprécier une bonne coupe de vin autour d'une conversation oiseuse sur Woody Allen ou Brad Pitt.

Il en était rendu à tout ramener vers la politique, la révolte, l'émeute et la révolution. Tant et si bien qu'il finit par quitter son boulot pour devenir vagabond, puis fou furieux.

De nos jours, on le voit souvent crier tout seul sur les trottoirs en brandissant ses mains.

-Vous z'êtes pas libres mes tabarnaks! Vous z'êtes juste des esclaves! Des licheux d'raie! Des punaises qui s'font écraser par le système! J'encule le Québec! Fuck le Québec! Mange d'la marde Québec!

La plupart du temps, il ne porte que des pantoufles et une robe de chambre défraîchie. Imberbe depuis la naissance, il arbore dorénavant une longue barbe grise de prophète. Et, bien sûr, il senta mauvais depuis qu'il ne se lave plus.

Les gens qui l'ont connu autrefois n'en reviennent pas de le voir ainsi. Lui qui était si calme, si zen, si peu colérique, est devenu tout le contraire.

La morale de l'histoire? Elle est toute simple. Ramassez les objets cylindriques que vous faites malencontreusement tomber par terre. Sinon, vous pouvez comprendre qu'une personne pourrait se blesser et voir la vie différemment.




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