jeudi 23 juillet 2015

Pourquoi perdre son temps à raconter la vie de Rita, hein?

Rita est une personne tout à fait désagréable qui cherche à savoir tout ce que vous n'avez pas envie de lui dire.

Cette vieille dame approche de septante ans. Elle ne fume pas. Elle ne boit pas. Elle ne fait que voir les travers de tout un chacun pour occuper son temps et abuser du vôtre.

Rita ressemble un tant soit peu à une chauve-souris anorexique. Son regard bleu acier est accentué par ses lunettes, des fonds de bouteille qui décuplent ses capacités visuelles pour le plus grand malheur de tous. Elle n'est pas très grande, son dos est voûté et ses doigts sont osseux. Elle porte sur la tête des cheveux rouillés qui semblent constitués de laine d'acier de marque Bulldog.

Qu'elle soit laide comme un pichou est sans importance. On connaît tous une femme laide qui est aimable. Cependant, Rita est laide et détestable. Parce que c'est une vraie pie qui déborde de méchancetés et de médisances.

-Le gars qui habite au troisième, là, il vend d'la drogue pis y'est séparé d'sa femme... Il voit ses enfants une fin de semaine sur deux... Ses enfants doivent prendre d'la drogue aussi parce qu'i' z'ont l'air bizarre avec leurs grosses culottes trop grandes pour eux... J'serais pas surpris qu'il soit un peu tapette parce que j'l'ai vu en train de serrer un gars dans ses bras...

Vous voyez le genre? Rita réserve un potin pour chacun et chacune. On finit par croire qu'elle médit sur soi-même dès que l'on a le dos tourné.

-Le gros, là, celui qui se dit artiste... Il est même pas marié... Il est accoté avec cette femme-là... Il écrit des lettres dans Le Nouvelliste pis il se plaint du maire... Y'est pas catholique le gros. Il va jamais à l'église... Il mange comme un défoncé... Je l'ai vu avec un gros sac de Doritos sur sa galerie...

Récemment, Rita s'est fait un chum. Son chum est un freluquet en fin de vie au regard un peu vague qui se laisse mener au doigt et à l'oeil par Rita. Elle l'oblige à se vêtir comme elle parce qu'elle croit que les âmes soeurs doivent être idoines en tout.

Les deux tourtereaux déambulent donc sur les trottoirs avec une calotte blanche arborant le logo de la Ville de Trois-Rivières. Ils portent tous deux un gaminet bleu ciel et des pantalons bleu marin. Ça fesse dans le décor, croyez-moi.

Son chum, qui s'appelle Roger, la suit comme un chien de poche en ne disant jamais un mot plus haut que l'autre. C'est Rita, encore et toujours, qui mène le bal tout autant que les conversations. Elle n'a pas changé d'un iota malgré son nouvel amour qu'elle a d'ailleurs fait sacraliser par l'église. Il n'était pas question de vivre accoté sans se marier, comme le gros artiste qui vivait en face de chez-elle avant que d'ouvrir sa galerie d'art près de la cathédrale, dans un coin rempli de professeurs retraités qui boivent trop de vin et mangent du fromage qui pue.

Roger a tout de même fait un arrêt cardiovasculaire qui l'a paralysé d'un côté. Rita, nullement désemparé, a continué de le sermonner tout en lui essuyant la bave aux commissures des lèvres après chaque repas.

-J'te l'avais dit de slaquer sur les chips Roger! T'as l'air fin toutte paralysé d'un bord comme Jean Chrétien! Qu'est-cé qu'les voisins vont penser, hein? Avoir su... Bonyousse d'la vie! J'ai pas assez d'm'occuper d'moé qui va falloir que j'm'occupe de toé! Mange-z'en encore des chips mon simoniaque! C'est Rita qui va t'torcher!

J'ai revu Rita récemment. Elle était toute seule, sans son Roger. Roger a probablement été enterrré au cimetière depuis le temps. Elle était toute seule à l'urgence, comme moi, et cherchait à s'emparer de mon regard pour nourrir ses ragots.

J'avais les yeux rivés sur mon Iphone parce que, bien que je semble un bon gars, je suis parfois nul à chier, mesquin et pas très gentil. Mon sang se fige quand je la vois. Que voulez-vous que je fasse?

Je n'avais pas envie de lui parler pour tout dire et j'évitais son regard.

Néanmoins, je ne pouvais pas éviter le son de sa voix. Elle racontait ses petits bobos à tout le monde d'une voix tellement forte qu'elle enterrait le bulletin de nouvelles de TVA diffusé sur l'écran plat de la salle d'attente, ledit écran étant une gracieuseté d'une compagnie spécialisée dans la fabrication de papier hygiénique.

-J'ai mal dans l'dos! Maudit qu'j'ai mal dans l'dos! J'prends tel pis tel médicament... Mais là c'est pas assez fort... Ça m'réveille la nuitte... Pis en m'berçant proche d'la fenêtre du salon, la nuitte, parce que j'dors pas, savez-vous c'que j'vois? Plein d'monde qui vont et viennent chez l'voisin d'en face, celui qui habite au troisième étage... I' viennent pour d'la drogue... I' vend d'la drogue ce gars-là... J'ai assez peur de m'faire voler que j'barre toutes mes portes à double tour, avec des cadenas pis tout le reste toé chose... Pour voir si ça a d'l'allure, la maudite drogue... Pis sont touttes su' l'BS! Ça travaille pas, ça vend d'la drogue pis ça mène la grosse vie pendant qu'nous autres on peine à s'acheter du manger pis des médicaments... Pis en plus... j'suis pas mal sûr qu'c'est une tapette!

Non, je n'ai pas parler à Rita.

On a fini par me nommer dans l'interphone, à l'urgence, et je n'ai plus jamais revu Rita depuis.

Si je vous en parle aujourd'hui, je ne saurais guère vous dire pourquoi.

Suis-je un peu comme elle, au fond? Les écrivains frôlent toujours la médisance...

Pourquoi perdre mon temps ainsi à vous raconter la vie de Rita, hein?




1 commentaire:

monde indien a dit...

Ets-ce que ya des gens qui n 'ont rien à faire et n ' auront jamais rien à faire , ensemble ?
C ' est peut-êtr ça la démocratie ?
En tous cas , les problèmes , c ' est donc pas que des idées -
Alors si nous les respectons , m^me , ( tant nous sommes gentils ) , est-ce que eux-elles nous respectent ?