samedi 25 juillet 2015

Les conneries du Bardo Thödol et la vraie nature de Bouddha

Le Bardo Thödol, communément appelé Le livre tibétain des morts, n'est un livre sacré que pour ceux et celles qui sont facilement impressionnables. Pour les autres, ce n'est rien de plus qu'une distraction tout aussi chargée de sens que La divine comédie de Dante, talent littéraire en moins.

Il est écrit, dès les premières lignes du Bardo Thödol, que ce livre s'adresse à ceux qui n'ont pas encore atteint l'état de perfection, c'est-à-dire le Nirvana. Si vous avez atteint cet état de pleine conscience nihiliste, vous n'avez pas besoin de lire le Bardo Thödol, ce ramassis de légendes sur les étapes de la mort susceptibles de vous conduire à un plein transfert vers la béatitude du Néant.

Le Bardo Thödol laisse entendre qu'après la mort l'âme fera face à toutes sortes de monstres à huit yeux, neuf bras et cinquante millions de dents. D'un chapitre à l'autre, les monstres diffèrent, mais le message demeure toujours le même. Si l'âme n'est pas en mesure de concevoir que ces monstres ne sont que la représentation de notre propre esprit, eh bien elle sera condamnée à affronter d'autres monstres, tout aussi gluants, affreux et dégueulasses.

L'homme n'aime pas les explications simples. Aussi ne s'en tient-il pas à la préface qui dit, tout bonnement, que ce livre s'adresse aux crétins.

Les pauvres d'esprit feront donc référence à toutes sortes de traditions exotiques et ésotériques pour s'expliquer ces galéjades pour esprits siphonnés aussi libres qu'une crotte séchant dans une litière pour chats.

Le monstre du chapitre trois deviendra donc un monstre qui est relié à telle ou telle interprétation du grand lama Zyeux-pochés, né de la cuisse d'un éléphant comme tout le monde le sait.

Le monstre du chapitre quatre fera référence à Yogi Loursse, un type qui s'attachait des pierres de cinquante livres après la queue pour résister à la magie de Turlupine l'ensorceleuse.

Bref, si vous êtes lessivés mentalement, à bout de souffle de vous questionner sur tout et rien, vous trouverez dans le Bardo Thödol de quoi vous abrutir pendant des siècles en vous imaginant toutes sortes de trucs folkloriques qui vous empêcheront de saisir quoi que ce soit à tout ce qui existe ou ne mérite pas d'exister.

Les premières lignes du Bardo Thödol sont pourtant claires. Vous pouvez jeter le livre au bout de vos bras et contempler le prunier en fleurs si vous avez connu l'Éveil. Éveil qui se traduit par un refus de perdre votre temps avec les sectes tout autant qu'avec Bouddha.

***

Un moine bouddhiste zen particulièrement anxieux souhaitait connaître la vraie nature de Bouddha.

Il se présenta devant le chef de sa secte pour obtenir une réponse.

-Quelle est la vraie nature de Bouddha ô grand maître? lui demanda-t-il en adoptant une attitude humble et servile, comme tous les moinillons de service.

Le maître, pas très bavard. lui donna un bon coup de bâton sur la tête en guise de réponse.

Le lendemain, le petit moine, malgré sa bosse sur la tête, revint voir son persécuteur avec la même question.

-Je voudrais savoir... juste pour savoir... ahem... Heu... Quelle est la vraie nature de Bouddha ô grand maître?

Le grand maître lui asséna un autre coup de bâton sur la tête.

Le moinillon retourna devant son mur pour faire zazen tout en tentant d'oublier sa migraine.

Au cours de sa méditation, les yeux mi-clos devant son mur vide, le malheureux ressentit quelque chose comme une illumination.

Il courut rencontrer son grand maître pour lui faire part de sa découverte.

-Grand maître! J'ai enfin compris ce qu'est la vraie nature de Bouddha!!! qu'il lui a dit tout de go.

-Et puis? lui répliqua le grand maître.

Le moinillon, qui tenait un bâton dans les mains, s'élança pour frapper la tête du grand maître d'un solide coup de bâton.

-Poc! fit le bâton sur la caboche du Grand Illuminé.

Le grand maître perdit conscience, évidemment.

Ce n'est pas tous les jours qu'on découvre la vraie nature de Bouddha.

***

Un autre moine zen, surnommé Grand Idiot, avait entendu dire que deviendrait maître de la communauté monastique celui dont le nom apparaîtrait sur les parois d'une caverne ayant quelque caractère sacré aux yeux des prosélytes et autres types vêtus d'une robe.

Grand Idiot, qui est aussi un grand farceur, se rend donc dans la caverne et écrit son surnom sur les parois d'icelle avec de la craie.

G-R-A-N-D I-D-I-O-T

Puis il quitte la caverne en riant de sa bonne blague.

Le lendemain, le grand maître présente celui qui deviendra son successeur.

Il s'agit, bien sûr, de Grand Idiot que tout le monde connaît bien.

Personne d'autre que lui n'a osé écrire son nom ou bien le nom d'autrui.

Ce sera donc Grand Idiot qui occupera dorénavant les fonctions de grand maître.

On prétend que ce moine fût l'un des plus grands maîtres de la tradition bouddhiste zen.

Lui ou bien un autre, quelle différence que cela pouvait bien faire?

Tout n'est qu'illusion, même le bouddhisme, même les prières, même le mur devant lequel l'on fait zazen les yeux mi-clos en recevant des coups de bâtons sur la tête pour avoir cette concentration juste qui épate le matérialiste en mal de spiritualité.

***

Je ne suis pas bouddhiste, peu s'en faut, ni chrétien, ni musulman, ni athée, ni excellent.

Je ne suis que moi-même et la profonde nature des choses est filtrée par mon cerveau tout aussi humain que le cerveau des chiens est canin. Je peux bien vous dire ce qu'est une galaxie ou bien un trou noir, avec le peu que j'en sais. Je ne peux pas vous dire pourquoi, ni quand, ni comment. Je peux vous jouer un air de guitare ou d'harmonica, si vous voulez. Ou bien vous donnez un coup de bâton sur la tête.

Je ne suis qu'une boule de matière essentiellement constituée d'eau et de poussière d'étoiles.

Je n'ai pas la vérité sur toute chose et je ne m'en porte que mieux.

Mes interrogations métaphysiques ne m'empoisonnent pas l'esprit.

Je ne suis ni endormi, ni éveillé.

Je ne suis qu'un moment dans le temps qui n'existe pas tout à fait.

On voudrait me faire croire que ce moment est important. Que je suis important. Que l'importance est importante.

Et pourtant, je me laisse guider par la vie comme une feuille qui descend le long d'un cours d'eau.

Aujourd'hui, je suis ici. Demain, je serai las.

La vraie nature de la vie, c'est la vie avant la mort.

La vraie nature de la mort, c'est une réflexion ontologique qui ne vaut guère plus qu'un bon coup de bâton sur la tête.

Vous pouvez vous amuser avec le Bardo Thödol, les livres sacrés et les pattes de lapin porte-bonheur.

Chacun son trip.

Le mien, c'est d'être hic et nunc. Ici et maintenant. Carpe diem, pour reprendre en latin. Saisis-toi de ce jour. Laisse les balivernes aux moines et autres enculeurs de mouche.

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Référence pour les contes zen:
Le bol et le bâton, 120 contes zen de Taïsen Deshimaru, Albin Michel, 1986