dimanche 12 juillet 2015

Du temps où j'étais préposé aux bénéficiaires au CHUL

J'ai été préposé aux bénéficiaires pendant quatre ans pour payer mes études.

Mes études à la faculté de droit de l'Université Laval étaient hors de prix. Je comptais sur les maigres ressources accordées par une bourse et un travail d'été pour financer mes frais de scolarité et mes livres: code civil, code de procédures civiles, théorie générale des obligations, droit matrimonial, etc.

J'ai appris en novembre 1987 que je ne recevrais pas de bourse puisque j'avais travaillé pendant l'été. Le Ministère de l'Éducation m'a recommandé de poursuivre mes parents en justice pour financer mes études. Une recommandation d'autant plus stupide que mon père, opérateur de chariot-roulant dans une usine de production d'aluminium, était en grève ou en lock-out aux deux ans. Il était aussi l'unique soutien financier de la maison. Il m'était impensable de lui en demander plus. Poursuivre mon père? Vous n'y pensez pas! Mon père qui allait travailler à pieds ou en autobus. Mon père, né dans une famille pauvre de dix-huit enfants, lui-même pauvre et locataire d'un bloc appartement d'un quartier pauvre de Trois-Rivières...

J'étais pourtant l'un des rares fils de pauvre ayant été admis à la faculté de droit de l'Université Laval. Mon père n'était ni médecin, ni ingénieur, ni juge, ni avocat. Contrairement aux parents de la majorité de mes camarades de classe, lesquels n'avaient pas besoin de travailler pour payer leurs études. J'apprenais à la dure la lutte des classes...

Je me suis relevé les manches avant que de crever de faim. Puis j'ai présenté ma candidature pour un poste de préposé aux bénéficiaires du Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL) suite à une annonce parue au centre d'emploi étudiant de l'université.

J'avais précédemment été commis dans un dépanneur ainsi que dans un supermarché. Rien qui ne ressemblait à un travail dans les soins de santé. Par contre, j'avais travaillé pendant trois mois dans un foyer pour personnes âgées l'été précédant mon admission à l'Université Laval. Mon travail consistait à laver les vitres des deux pavillons administrés par l'établissement qui m'embauchait. C'était un travail d'étudiant peu exigeant qui laissait beaucoup de temps libre pour la lecture.

-Je ne sais pas quoi vous faire faire avec la subvention du fédéral que j'ai reçue pour embaucher des étudiants... Vous avez trois mois pour laver les vitres... Prenez tout votre temps... Cachez vous pour lire, nous avait dit le directeur du centre d'accueil.

Cela faisait mon affaire. Le gouvernement conservateur de Brian Mulroney m'offrait une sinécure. J'aimais lire. Contrairement à mes deux collègues qui s'ennuyaient mortellement. Ils m'en voulaient presque de me trouver si ravi d'occuper mon temps avec Nietzsche, Jack London ou Cavanna.

La direction des ressources humaines du CHUL m'a convoqué en décembre 1987 pour passer une entrevue d'embauche. J'ai trafiqué un tant soit peu mon curriculum vitae pour m'accorder une chance supplémentaire de me tirer du pétrin. J'avais besoin d'un boulot, n'importe lequel, pourvu que je puisse mettre un peu de sauce sur mes pâtes et payer mon loyer.

J'ai prétendu avoir travaillé à titre de préposé aux bénéficiaires tout au cours de l'été 1987, là où je n'avais que lu des romans et lavé qu'une demie vitre par jour.

On m'a cru.

Trois jours plus tard, on me fournissait un uniforme blanc, des vaccins contre l'hépatite C, un test de prostate (ouche!) ainsi qu'un cours d'une demie heure sur le déplacement de personnes alitées.

C'était à l'approche du temps des fêtes.

Mon initiation eut lieu au département de cardiologie.

Un préposé nerveux m'a dit à peu près quoi faire en s'inquiétant de rater l'heure de la pause.

-Tu vas m'aider à nettoyer et à raser les patients... Chambre 104, 107, 110, etc.

Je suis mon instructeur en me demandant comment j'allais survivre à tout ce ramassage de sécrétions.

Puis l'interphone annonce un Code 99 pour la chambre 105.

-Code 99 chambre 105! Je répète: code 99 chambre 105!

-Vite! me dit mon instructeur. Il faut aller chercher le défibrillateur!!!

Nous partons tous deux à la course pour ramener le plus vite possible le défibrillateur à la chambre 105.

Une dame dans la soixantaine est en arrêt cardiaque. Le médecin et les infirmières sont embarqués par-dessus elle et lui massent le coeur. La dame a les yeux exorbités et sa langue pend jusqu'au menton. C'est la première fois de ma vie que je vois la mort d'aussi près. Et cela n'a rien à voir avec les films. Les films montrent rarement les yeux exorbités et la langue qui pend...

Le médecin effectue les manoeuvres de défibrillation. Le corps de la dame se soulève puis retombe une fois, deux fois, trois fois. Les massages se poursuivent. On demande à mon instructeur de les continuer pour suivre le protocole de réanimation. Puis je remplace l'instructeur compte tenu qu'il y a une autre urgence ailleurs.

La dame est morte. Sa langue pend et ses yeux sont horribles.

-Il va falloir la laver et la mettre dans un linceul, me dit mon instructeur. On fera ça après la pause... Y'est dix heures... On va prendre un café... Y'a une machine à liqueur en bas au sous-sol si t'en veux...

Après la pause, nous revenons vers la dame pour la nettoyer. Elle s'est vidée pendant sa crise cardiaque. Nous la nettoyons puis nous installons à ses chevilles et ses poignets des vignettes d'identification. On l'enrobe dans le linceul de plastique. Puis on la transfère sur une civière pour la transporter à la morgue.

Les visiteurs que nous rencontrons dans l'ascenseur ont froid dans le dos en constatant que nous transportons un cadavre.

On descend au sous-sol pour se rendre ensuite à la morgue.

-Vous pouvez mettre le corps dans le frigidaire 8 nous dit l'expert en autopsies.

On ouvre la porte 8. On sort un long tiroir sur lequel on dépose la dame.

C'est fini.On peut retourner laver les patients et raser leur barbe avant que de servir leur dîner.

À seize heures, après avoir terminé mon premier quart de travail, j'ai le sentiment que cette job n'est pas faite pour moi. Je me sens épuisé mentalement et physiquement.

Pourtant, je suis retourné au travail le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les jours, soirs et nuits de la semaine.

J'ai appris sur le tas comme on dit. Je suis passé par tous les départements et toutes les émotions: soins coronariens, pédiatrie, gérontologie, soins intensifs. urgence, bloc opératoire, psychiatrie, orthopédie, ophtalmologie, etc.

J'ai lavé des fesses, ramassé du vomi. J'ai travaillé auprès de sidatiques et de personnes hautement contagieuses. J'ai vu toutes les formes de maladies, tant physiques que mentales. Puis j'ai enrobé des cadavres dans des linceuls.

J'ai abandonné mes études en droit en avril 1988. Je travaillais parfois au CHUL de minuit à huit heures le matin. Je dormais pendant mes cours. Le droit me semblait de plus en plus loin de mes préoccupations existentielles. J'avais plus besoin de comprendre les origines de la misère, de la souffrance et de la pauvreté que de savoir ce qu'était un bail emphytéotique ou bien un vice de forme dans un contrat notarié.

J'ai donc quitté. le droit pour me tourner vers l'extrême-gauche. J'ai milité pour un groupuscule trotskiste puis pour une secte anarchiste afin de me nourrir de l'idée que je pouvais changer quelque chose à ce monde pourri en manifestant devant l'ambassade du Chili ou celle des États-Unis.

***

Ces souvenirs reviennent à ma mémoire en ce moment pour la simple et bonne raison que je vois le système de santé du point de vue du soigné plutôt que celui du soignant. L'âge me rattrape. J'ai séjourné trois fois à l'hôpital au cours des six derniers mois. Cela ne m'était jamais arrivé auparavant.

Je ne vous raconte pas ça pour avoir un passe-droit dans le système de santé pour tout le caca que j'ai ramassé.

Je le raconte pour vous dire que je dois mes plus grandes leçons d'humanité au fait d'avoir été confronté si jeune avec la mort.

J'avais dix-neuf ans. Tout me rappelait qu'il m'était inutile de raconter ce que je vivais à tout un chacun. L'enfer du Vietnam ne se raconte pas plus que celui des soins de santé. La mort et la maladie sont des thèmes qu'il faut aborder avec circonspection afin de ne pas susciter le dégoût des membres de notre entourage qui ne demandent pas mieux que de rire et de vivre.

Je reviens rarement sur cette période de ma vie, probablement la plus difficile d'entre toutes.

Je la contemple de loin, comme un burn-out qu'il me faut oublier à jamais.

Pourtant, il ne me suffit que de faire un séjour à l'urgence, comme cela m'est arrivé récemment, pour que tous ces souvenirs enfouis remontent à la surface.

J'aurais pu devenir avocat. Le destin a choisi que je devienne plus humain, plus poète et plus révolté.

Je n'avais pas la vocation. Comme la plupart de mes collègues des soins de santé.

J'avais faim. Tout simplement faim. Et, par bonheur pour mes patients, je crois que j'étais humain et attentionné envers la souffrance d'autrui. Je retiens de mes parents, des personnes gentilles et dévouées.

Mes quatre d'années d'expérience à titre de préposé aux bénéficiaires m'auront servi de prolégomènes à la vie philosophique, c'est-à-dire à l'intensité de ma vie intérieure.

Ce fût, malgré tout, ma plus grande école, la plus grande de mes universités.

Tout ce qui suivit ne fût jamais plus qu'un simulacre d'enseignement.