mardi 14 juillet 2015

Le maire Tancrède et ses éléphants blancs

Tancrède Bournival est un pauvre type dans lequel se reconnaissent tous les paumés qui renient la pauvreté en portant des bijoux en toc ou bien en accumulant hypothèques par-dessus hypothèques pour se payer une piscine en plastique chez Walmarde. Plus t'es épais, plus t'aimes Tancrède.

Tancrède est un fort en gueule qui n'est pas impressionné par la culture, l'érudition et les pétitions contre telle ou telle forme d'injustice.

Le monde de Tancrède se résume à son char, son chien, sa femme, ses enfants et sa réélection.

Il faut dire que Tancrède est le maire d'un village surnommé un trou. Un village pauvre parmi les plus pauvres de la Nouvelle-France où la population est vieillissante, malade et illettrée.

Il s'est fait élire en obtenant le soutien des représentants les plus véreux de l'industrie de la construction.

-On va faire un maire de toé mon Tancrède! qu'on lui avait dit.

On lui avait obtenu une chemise, une cravate et quelques sessions de bronzage pour qu'il ait l'air à peu près présentable auprès des électeurs. On avait ensuite rempli des autobus jaunes de petits vieux pour bourrer les urnes. On promettait aux propriétaires de centres d'accueil de nouveaux espaces de stationnement, un nouveau trottoir, une subvention pour ceci ou cela, et hop-là! les autobus jaunes se remplissaient tout seuls de souffreteux qui voteraient pour Tancrède.

-Moé j'vote pour Tancrède parce que les autres sont pas trop, trop catholiques... disait-on parmi les imbéciles à courte vue empêtrés de traditions mourantes et d'ignorance crasse.

Cela faisait maintenant quinze ans que Tancrède était maire de Trou-Perdu-sur-Saint-Laurent.

Tous ses projets tournaient autour de l'industrie du divertissement.

Le municipalité avait investi des sommes colossales pour bâtir un amphithéâtre, un colisée, des tours à condos pour les amis de Tancrède et tout le tralala. Tancrède détournait les budgets qui devaient être alloués à l'entretien du réseau d'aqueduc, du réseau routier et autres services publics pour nourrir son rêve d'une ville encore plus majestueuse que Dubaï ou Montréal. Ça prenait du béton, toujours plus de béton, et toujours moins d'espaces verts. C'est qu'on ne fait pas d'argent avec les parcs et les tables à pique-nique.

-Une bibliothèque, ça rapporte rien...disait Tancrède aux médias locaux qui lui léchaient la raie du cul. On a pourtant une bibliothèque au village et personne n'y va sauf les hippies, les crottés et les communistes qui s'opposent à nos projets d'une grande ville qui s'inscrira dans l'histoire... J'y va's-tu à la bibliothèque moé? Jamais! On n'a pas besoin de ça! Mais le monde va aller voir des shows à l'amphithéâtre pis au colisée... On va faire venir Hommage à Richard Huet et pis le Cirque de la Lune, tiens, parce que c'est le frère de Lambert, le directeur de l'amphithéâtre, qui est boss du Cirque de la Lune... I' vont tous être su' l'cul! Ha! Ha! Ha! Mes opposants vont avoir l'air niaiseux en tabarnak!

Évidemment, moins de la moitié des billets s'étaient vendus. Vendus étant un gros mot. C'était essentiellement des billets de faveur payés par le commanditaire officiel de l'amphithéâtre qui porterait désormais le nom d'Amphithéâtre Béton-bec Inc. Béton-bec étant une compagnie spécialisée dans la construction de pyramides de gypse et autres bâtiments sans âme.

L'amphithéâtre fût un gros flop. Un vrai éléphant blanc. Par contre, jamais les médias locaux n'osèrent le dire. Tous les larbins des journaux, de la radio et de la télé ont souligné les grands mérites de Tancrède.

Tancrède sait qu'il est là pour rester.

Il remplira encore des autobus jaunes de petits vieux aux prochaines élections.

Trou-sur-Saint-Laurent sera toujours un village plus pauvre, plus malade et toujours plus atteint de chômage endémique.

Peu importe tout cela! Panem et circenses. Du pain et des jeux. Ou bien pas de pain, mais des jeux.

L'important, c'est que les contributeurs électoraux de Tancrède soient rassasiés.

On en a rien à cirer de cette misérable population de souffreteux illettrés qui veulent avoir du fun et des piscines de plastique achetées à vil prix chez Walmarde.

De la poudre aux yeux. C'est tout ce qu'il leur faut pour rendre gloire à Tancrède 1er, le roi des ploucs de Trou-sur-Saint-Laurent.