vendredi 29 avril 2011

L'histoire édifiante d'un dictateur qui avait mal aux dents

Il était une fois en un pays très lointain un dictateur qui avait mal aux dents. Il n'avait plus que des chicots en guise de dentition et ne riait jamais sur les portraits officiels de lui-même qui tapissaient tous les édifices de la ville.

Ses portraits officiels nous présentaient un zouf un peu frisé et surteint pour cacher ses soixante-dix ans bien sonnés. Il avait vraiment une face à fesser dedans, une face d'envie de chier pour tout dire.

Bien sûr, il avait mal aux dents et ne souhaitait pas que son peuple voie ses chicots.

Oh! Il ne s'en plaignait pas trop, le dictateur, et même qu'il gardait tout en-dedans.

Évidemment, son mal de dents lui conférait un tempérament irrascible. Il s'emportait pour un oui ou bien un non, voire un peut-être. Partout où il passait l'on comptait les victimes de son caractère merdique. Il pouvait tuer tellement il avait mal aux dents, imaginez-vous donc. Et, bien sûr, il ne s'en gênait pas. Il tuait et traitait tout le monde d'imbéciles.

Personne n'osait lui dire quoi que ce soit pour lui déplaire.

Tout le monde marchait sur des oeufs et finissait par envier le sort du simple ramasseur de bouse du fin fond de la paysannerie.

-Pourquoi suis-je devenu fonctionnaire, bon sang de bonsoir? qu'ils se disaient chaque fois qu'ils voyaient la seule gueule du dictateur.

Cette sale gueule leur rappelait la brièveté de la vie sans qu'ils n'eussent lu Sénèque.

-Il va me faire la peau l'un de ces quatres, ce chien galeux! qu'ils se disaient en eux-mêmes, craignant même de l'avoir murmuré par mégarde...

Puis vint un jour un type bien en tous points.

C'était plutôt un gringalet, un cireur de chaussures qui s'appelait Cléanthe. Il avait de gros sourcils broussailleux et des bras de brindilles. Rien d'épeurant.

Pourtant, tout à commencer par lui.

Le dictateur passait au centre-ville pour voir les monuments qu'on bâtissait en son honneur: statues, pyramides et autres amphithéâtres.  Il se permit une petite sortie en ville avec sa garde personnelle.

Comme il passait devant Cléanthe il lui demanda de cirer ses chaussures pendant qu'on les prendrait en photo en train de lui donner un billet de cinq cents dollars.

Cléanthe refusa tout net.

-Je n'accepte pas l'argent des sales dictateurs! qu'il cria.

Puis, ayant dit cela, il cracha à la gueule du dictateur et lui tartina la face de cirage à chaussures.

Personne ne fit rien, comme si tout le monde n'attendait que cela pour être enfin débarrasser de cet hostie de trou du cul.

Le dictateur gueulait comme un putois tandis que Cléanthe lui bottait le cul sous les applaudissements du peuple. C'était du cirque de haut calibre. Fallait être là pour vivre ça. Une révolution! Chouette! La fin de la dictature, enfin!

La garde personnelle profita du moment d'euphorie pour s'évader en douce.

Le dictateur fût emprisonné pour empêcher la foule de le pendre.

En prison, il retrouva le temps de faire des mots croisés et obtint un dentiste ainsi qu'un nouveau dentier.

Le sourire lui revint.

Il se pardonna presque d'avoir été aussi con.

C'était le temps des fleurs.

On ignorait la peur.

Les lendemains avaient un goût de miel.