samedi 12 février 2011

DÉGAGE LAMORVE!

Le maire Lamorve avait chaud.

-Hostie qu'j'ai chaud! qu'il répétait à qui mieux mieux, l'hostie de singe.

Il ressemblait à un singe. Comme la plupart des hommes quoi. À la différence que tout son système pileux s'était développé autour de ses sourcils, qu'il avait épais et broussailleux juste au-dessus de son regard de barbote suceuse de fonds vaseux.

C'était un petit homme dans tous les sens du terme qui baisait sa ville sans vergogne, avec l'assurance que rien ne se développe autrement.

Le petit bonhomme avait chaud, non seulement parce qu'il avait une cravate nouée autour du cou, mais aussi parce qu'il était, selon lui, victime d'un lynchage médiatique.

-Sont touttes après moé calvasse! Ça prend du cash pour faire du cash calice! qu'il gueulait devant son directeur général, un pauvre type surnommé Trouducul par la majorité des citoyens de cette ville d'ingrats qui s'en prenaient à son excellence le maire Lamorve, maire de Quatre-Chemins comme tout le monde le sait.

-Hostie qu'j'ai chaud! qu'il répétait encore, Lamorve.

Le chauffage était à vingt Celsius. Et même que c'était plutôt frais. Mais toutes ces questions, ces séances publiques houleuses, ces vigiles, ces pétitions et ces manifestations, ce n'était pas bon pour ses ulcères d'estomac.  Lamorve sentait qu'il avait un point au coeur. Et il ressentait, sans vraiment le dire à voix haute, que tout était en train de foirer autour de lui, qu'il s'enfonçait profondément dans la marde.

À la télévision, on voyait des tas d'Égyptiens dans les rues, heureux comme des gens soudainement libres. Moubarak avait démissionné. Comme Ben Ali. Et c'était le temps des fleurs, le temps de passer au cash pour ceux qui avaient abusé du pouvoir et fraudé les finances publiques. La tyrannie n'avait plus la cote tout à coup. On pouvait renverser une dictature en quelques jours avec ce maudit Facebook.

Et Lamorve, qui ne connaissait rien à l'informatique, se sentait baisé encore plus par Facebook, Tweeter et Whatever. Les médias traditionnels, Le Nouvellin, L'Hebdo, Radio Flash, nommez-les, ils étaient tous du bord de Lamorve. Comme en Égypte ils étaient du côté de Moubarak. Sauf que tout le monde allait maintenant chercher ses informations sur l'Internet, chez des amateurs qui faisaient passer les gens du métier pour des perroquets du pouvoir.

Les sites de réseautage social leur échappaient, tant à Moubarak qu'au maire Lamorve. Des jeunes crottés y fomentaient la haine de l'ordre et de l'autorité. Ils diffusaient des clips, se donnaient rendez-vous place de l'Hôtel de Ville et brandissaient des bannières où c'était écrit «DÉGAGE LAMORVE!»

Ils étaient des milliers. Des milliers à scander «Dégage Lamorve!» Et Lamorve avait chaud.

-Hostie qu'j'ai chaud! qu'il disait encore et encore.

-On devrait peut-être démissionner monsieur Lamorve, lui suggéra Trouducul, le directeur général de Quatre-Chemins, cette larve qui se donnait des airs suffisants alors qu'il ne savait pas écrire une phrase sans faire de fautes d'orthographe.

-Non, je reste! hurla Lamorve.

Comme il hurlait, voilà que des policiers entrèrent dans la salle du conseil pour lui passer les menottes.

-Je suis le maire vous ne pouvez pas m'arrêter! qu'il cria.

-Monsieur Lamorve, dit machinalement l'un des policiers, vous êtes en état d'arrestation pour fraude, manoeuvre anti-démocratique, etc., tout ce que vous pourrez dire à partir de ce moment pourra être retenu contre vous, blablabla... présence d'un avocat... blablabla...

Il pouvait bien avoir chaud, Lamorve. La foule venait d'avoir raison de lui. La foule qui répétait le même modèle, d'une ville à l'autre. Hier c'était Boisbruyère. Aujourd'hui, c'était Quatre-Chemins. Ils étaient tous dans la rue à gueuler comme des chacals fous de joie. Et demain?

-Satané Facebook! Maudites menottes! hurla l'ex-maire Lamorve dans le fourgon cellulaire.

L'État avait jugé bon de se débarrasser de ce malandrin avant que la tempête ne s'empare de toute la nation. Lamorve devait payer pour tous les autres qui profiteraient de cette manoeuvre de diversion pour aller cacher leurs biens frauduleusement acquis en lieux sûrs. Mieux valait sacrifier un vieux chum que de tous y passer d'un coup sec.

Enfin! Rien n'est parfait. Mais ça laissait voir que le pouvoir du peuple n'était pas tout à fait une illusion.