dimanche 12 juillet 2009

Sur le pouce, entre Montréal et Cap-de-la-Madeleine


Montréal devient chaude et humide comme une blessure en juillet. Surtout dans cette misérable chambre de Parc-Extension, un quartier où l'on peut voir des processions à Shiva, Brahma et tous les dieux du continent indien en juillet comme en décembre. Il y a beaucoup de Jamaïcains aussi et c'est chez l'un de ceux-là, un type qui joue des covers de Jimmy Cliff dans les bars de la métropole, que Simon-Charles s'approvisionnait en marijuana tous les jours de la semaine.

Le type qui jouait du Jimmy Cliff, c'est impossible de dire à quoi il ressemble. Comme c'est impossible de lui téléphoner sans connaître les codes pour commander sa précieuse dose de bonheur instantané. On appelle quand même pas chez le pharmacien quand on veut de la marijuana. À moins que l'on ne soit de Trois-Rivières, où tout se peut, comme vous n'en avez pas idée. Donc, il n'y a rien de plus à dire sur Pseudo-Jimmy Cliff qu'il n'y en a à dire sur «Yellowman is singing seven times Mister Chin» pour lui signifier que l'on veut sept grammes de gazon hilarant.

Néanmoins, il est possible de vous décrire Simon-Charles, sinon cette histoire ne mènerait nulle part. Simon-Charles est un beau jeune homme timide de dix-neuf ans, pas dangereux pour deux sous, qui rêve de devenir un meilleur être humain. Quand d'autres disaient je veux devenir pompier, facteur ou manutentionnaire chez Rona L'Entrepôt, lui disait qu'il voulait devenir un meilleur être humain. Peut-être qu'il fumait trop de l'herbe de Pseudo-Jimmy. Allez savoir.

Simon-Charles a deux sourcils bien droits et pas trop touffus. Normal. Il est encore tout jeunot. Et il a des cheveux bruns rouillés, pas mal à part de ça, et qui vont dans toutes les directions. Un air beatnik qui s'ignore. Il se fout de la mode et semble pourtant l'être, à la mode. L'époque peut être cool, parfois. Surtout l'été. En juillet, quand un rien t'habille.

Et Simon-Charles, ben quoi, une paire de jeans coupée en short et une paire de shoe-clacks et pas besoin de fleur à la boutonnière. Une guitare en bandoulière et on sort de Montréal pour aller dans la nature voir si le fond de l'air est frais.

C'est qu'il jouait de la guitare, Simon-Charles, avec Pseudo-Jimmy Cliff, et ces deux bougres-là devaient bien faire, ho, mettons deux milles piastres par semaine, parce qu'ils étaient vraiment hot. Comme quoi les rêveurs peuvent aussi faire pas mal de blé en s'amusant. Et s'amuser en étant tout le temps cassés. Il dépensait tout ce qu'il gagnait, sans compter. Ce qui fait que Simon-Charles faisait du pouce entre Montréal et le Cap-de-la-Madeleine pour aller revoir ses parents et ses amis. Il jouait du blues, en solo, au Pub 747. Tous les lundis soirs. Et il se gardait parfois du pognon pour redescendre en bus, avec Orléans Express. À moins qu'il ne s'attrape un lift, quelque type du Pub 747 qui avait trippé sur ses solos de guitare.

J'ai oublié de vous dire un mot sur l'origine ethnique de Simon-Charles, pour compléter ma description du personnage en vrai pro. Simon-Charles était un métis mélangé comme à peu près tout le monde dans son coin de pays. Un peu Irlandais. Un peu Huron. Un peu Français. Un peu Suédois. Un peu Algérien. Un peu Hun. Bon sang de bon soir qu'il y a du plaisir à se mêler les uns aux autres, hein?

Donc, c'était un lundi de juillet et il faisait chaud en sacrement.

Simon-Charles devait descendre au Cap. Il a donc pris le bus qui le menait jusqu'à la pointe de l'Île de Montréal, Pointe-aux-Trembles que ça s'appelle. Y'a pas le choix de faire ça. On ne fait pas du pouce au centre-ville, c'est suicidaire. Donc, on prend le bus jusqu'à Pointe-aux-Trembles puis on traverse à Charlemagne, patrie de Céline Dion, et on marche tout droit jusqu'à l'autoroute 40 pour tendre son pouce sur le bord de l'accotement, plus large et plus sécuritaire dans ce secteur. Hého, on se prépare pour faire du pouce. Ça ne se fait pas comme ça, tout croche tout de travers.

Évidemment, tout le monde embarque un gars tout seul sur le pouce avec une guitare. Faire de l'auto-stop en solo, c'est bien plus efficace. Deux gus, ça fait peur. Et un gars qui se permet de faire ça avec une fille n'est pas très régulier. Affronte ta peur tout seul, gus.

Quoi qu'il en soit Simon-Charles était content ce lundi matin d'avoir pris le premier lift venu qui l'abandonna au bord d'un champ jouxtant l'autoroute 40, tout près de Saint-Joseph-de-Maskinongé. C'est là qu'il voulait être pour bouffer ses noix et fruits séchés, fumer un coup et gratter quelques notes sur sa guitare devant les vaches qui broutaient au loin, impassiblement.

La luzerne, les marguerites et toutes ces fleurs dont le nom lui était inconnu, ça lui embaumait l'âme d'un parfum d'éternité.

Simon-Charles était bien à se faire aérer les couilles en pleine campagne, loin de Montréal. Dans quelques heures il serait à Trois-Rivières, encore en ville, à crever de chaleur. Aussi bien prendre son temps.

Il se trouva un coin à l'ombre d'un arbre, pissa, mangea et but un coup. Il inhala du gazon en contemplant la campagne. Puis il sortit sa guitare et gratta Three little birds.

C'était pas encore un meilleur homme. Mais ce n'était certainement pas le plus malheureux.

Comme quoi, la vie est belle, pour pas cher, quand on est un peu débrouillard.

C'est encore une autre morale à la con.

Mais ça ne se finit pas comme ça, abruptement, une belle histoire.

Y'a un début, un milieu et un fin, toute en douceur.