vendredi 7 mai 2021

Germaine teste mon humanité au Super Calice et ailleurs


Germaine est handicapée intellectuelle. Je ne sais même pas si Germaine a une famille. D'aussi loin que je me souvienne je l'ai toujours vue tout fin seule, traînant derrière elle son légendaire petit carosse de broche.

Germaine est petite, un peu boursouflée du visage et du corps, la bouche souvent pincée comme si le souffle lui était coupé.

Je l'ai croisée souvent au cours de ma vie. Il y a une dizaine d'années, je me souviens qu'elle vomissait assis sur «le banc des innocents» - comme l'aiment à l'appeler certains chauffeurs d'autobus infâmes de notre société de transport en commun.

Germaine vomissait sous l'oeil indifférent d'à peu près tout le monde. Personne ne réagissait. J'étais assis dans le fond de l'autobus, avec les parias de mon acabit. Je la vois vomir. Je vois que personne ne fait rien. Je me lève dans l'autobus en marche, tanguant vers Germaine qui continue de restituer je ne sais quoi. Je demande au chauffeur sa poubelle. Il me la tend volontiers. Germaine poursuit ses vomissures dans la poubelle jusqu'au terminus, au centre-ville. Je sors avec elle. Je lui demande si elle va bien. Ses yeux sont un peu vagues mais elle ne vomit plus. Elle me dit «Ma'ci! Ma'ci! Ch'correct... M'en va's chez-nous moui... Mautadine!» Et je me dis que Germaine ne va pas si mal après tout. Elle poursuit son chemin comme la veille et sans doute le lendemain.

Une autre fois, Germaine avait un gros filet de morve qui coulait sur sa poitrine. Nous étions dans la salle d'attente de l'urgence du CHRTR. Je lui ai proposé un papier-mouchoir. Il a presque fallu que je la mouche moi-même. Elle ne savait pas trop comment gérer sa morve, sinon son vomi. 

Pourtant, elle continue son chemin avec son petit carosse de broche, jour après jour, semaine après semaine, année après année.

J'ai revu Germaine hier. Plutôt trois fois qu'une. 

Je l'ai d'abord croisée au Super Calice. (C'est le surnom de notre supermarché du pauvre dans le quartier...) Germaine venait d'échapper toutes ses boîtes de conserve par je ne sais quel trou dans son quossin de broche devenu tout croche et tout de travers avec les ans. Les boîtes roulaient partout autour d'elle, dans le stationnement bondé d'automobilistes impatients et sans coeur.

Germaine regardait rouler ses «cannes» sans savoir quoi faire tandis que les automobiles détournaient autant Germaine que les boîtes de conserve, sans l'aider de quelque manière que ce soit. Des piétons déambulaient aussi dans la plus plate des indifférences, comme si cela ne les regardait pas. 

Je me demande parfois si Germaine n'existait pas que pour tester le degré de mon humanité...

J'ai débarqué de mon vélo. J'ai enfilé mon masque. Puis j'ai ramassé les boîtes de conserve de Germaine l'une après l'autre. Et même qu'un monsieur d'origine latino-américaine m'a aidé pour ne pas me laisser sur l'impression qu'il n'y a que moi pour ne pas laisser tomber Germaine dans cette putain de ville.

J'ai laissé Germaine poursuivre sa route tant bien que mal avec son carosse. Puis j'ai fait mes emplettes.

Quelques minutes plus tard, retournant vers la maison, je la vois devant un poste de L'arbre à livres. C'est une initiative communautaire, des livres laissés gratuitement à la disposition des gens sous un présentoir de plexiglass. S'y trouvait-il Les filles de Caleb ou bien le Tome XI des oeuvres de V.I. Lénine? Je ne saurais le dire. J'espère qu'elle y trouva quelque chose de substantiel puisque la bibliothèque municipale est hors d'usage depuis l'incendie du stationnement souterrain qui a enfumé livres et locaux.

Je la revis justement devant la bibliothèque Gatien-Lapointe, vers 14h00. 

Elle était assise toute seule sur un banc dans le Parc Champlain, à côté de son carosse de broche rempli de je ne sais trop quoi.

Elle regardait la fontaine qui ne crachait pas encore ses eaux.

Le soleil piquait un tant soit peu les yeux de Germaine dont les cheveux avaient blanchis.

Germaine doit avoir à peu près mon âge. Peut-être 50 ans. Seule. Ou dans une maison d'hébergement. L'Archipel ou je ne sais quoi. 

J'ai ressenti sa solitude. Elle me semblait plus immense que toutes les solitudes que je pouvais m'imaginer ou bien croiser autour de moi. 

Il devait bien y avoir quelqu'un pour s'occuper d'elle, sinon elle-même le faisait tant bien que mal.

Je l'ai saluée au passage. Elle n'a pas vraiment répondu à mes salutations. Germaine n'est pas très facile d'approche. Et c'est sans doute mieux ainsi pour je ne sais trop quelle raison vous offrir.

Je suis rentré chez-moi. Je l'ai oubliée, bien entendu.

Puis voilà qu'elle ressurgit ce matin. Comme une hantise.

Tu fais quoi Germaine dans la vie?

Qui s'occupe de toi Germaine?

Es-tu en sécurité Germaine?

Je suis fou comme ça. 

Je pense trop.

C'est ce que me diraient ceux et celles qui passent devant Germaine avec la plus totale indifférence lorsqu'elle a besoin d'un peu d'aide.

Évidemment, leur avis, comme le reste, ne pèse pas lourd dans la balance de la justice sociale.

Aussi je continuerai, tant bien que mal, de lui porter secours lorsque je la reverrai.

Je vous demande humblement de faire la même chose.

Elle n'est pas méchante.

Elle ne vous mordra pas.

Elle va pincer ses lèvres et siffler un peu d'air au passage en vous regardant avec ses grands yeux atteints de strabisme convergent. 

Ce sera sa manière de vous remercier j'imagine.

À moins qu'elle ne soit plus causeuse avec vous qu'avec moi.

Je fais peur un peu, tout compte fait, avec mon air et ma carrure de Shrek.

Que voulez-vous? On ne choisit pas ses bons Samaritains...

Et pourquoi en serais-je un, hein? Je ne vais même pas à la messe...

Peut-être que Germaine y va.

Et que je suis tout ce que Dieu a trouvé pour donner un peu suite à ses prières. Surtout par les jours où elle vomit en public ou bien échappe des trucs dans le stationnement du Super Calice, sous l'oeil mauvais des automobilistes chiens sales.

jeudi 6 mai 2021

Le crépuscule des idoles

 Au hasard de mes lectures j'ai cru comprendre que les missionnaires n'étaient pas très polis envers les croyances des Autochtones qu'ils tenaient pour de diaboliques superstitions. Les Autochtones, tout aussi stoïques que les plus grands des philosophes de la Vieille Europe, ne coupaient pas la parole des missionnaires lorsqu'ils leur racontaient Jésus ou bien les aventures de Samson. D'aucuns reprochaient par contre aux missionnaires chrétiens de ne pas adopter le même respect et la même attitude qu'ils avaient à leur égard. 

«Tout ce qu'on vous dit est absurde, ridicule, fondé sur rien... Cependant, quand vous nous parlez de personnes qui ressuscitent ou marchent sur les eaux, jamais on ne vous traite d'idiots...»

Les années ont passé et il s'en trouve encore des tas de petits clercs pour reprendre le travail de sape des missionnaires là où ils l'ont laissé. Tout ce qui n'est pas la civilisation occidentale est nécessairement de la diablerie, sinon de la superstition, voire du terrorisme...

On veut bien croire à la splendeur de votre civilisation occidentale. Vous croyez que nous ne l'avons jamais observée? On nous l'enseigne ad nauseam dans nos écoles en ignorant de larges pans de l'histoire et de la culture universelles pour qu'elle soit unique sans compétition. 

Malheureusement pour les nostalgiques du temps des conquistadores, le monde a bien changé.

L'information tout autant que la désinformation circulent à très grande vitesse.

On pouvait mentir avant et espérer que le mensonge ne soit pas relevé avant deux générations compte tenu des moyens de communication de l'époque.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Vous pouvez commettre un crime ou bien une injustice et lui faire 600 fois le tour de la planète dans la minute qui suit. Et vous savez quoi? Je ne suis pas certain que cela soit sur le point de changer. Il faudra s'y habituer. Les partisans de tel ou tel mensonge n'en seront que plus souvent déculottés.

Cela dit je refuse d'argumenter contre ceux et celles qui veulent me faire rentrer dans la gorge qu'il nous faille «défendre la civilisation occidentale» et ses sinistres oripeaux. Moi et sans doute plusieurs autres n'en avons rien à branler de rendre hommage à César ou Napoléon, esclavagistes d'une autre époque. Rien à foutre des idoles, du culte de la personnalité, des règles du jeu de Monopoly ou de celui de Rome. Rien à faire des Rodion Raskolnikov qui étrangleraient une vieille usurière puisque Napoléon n'hésitait pas à en tuer des milliers pour la gloire de son nom.

Nous ne vivons pas pour nous soumettre à l'histoire mais pour en créer une nouvelle moins obsédée par l'obédience aux Grands Chefs et aux Grandes Idées surannées.

Suis-je un «woke», un «sans-culotte», un serf dans une «jacquerie», voire un paria, un tchandala, un intouchable?

Je n'en sais rien. Je me sens plutôt humaniste. Pas très porté sur les protocoles. Plus anarchique qu'anarchiste. Du genre à vous ramasser dans la rue si vous tombez, même si vous êtes sale ou propre.

Je veux vivre ma vie de citoyen d'un État de droit sans avoir à me soumettre à rendre hommage à des ploucs pour toutes sortes de très mauvaises raisons.

Je ne vis pas pour me soumettre au Manuel abrégé de l'histoire du Québec ni pour son catéchisme.

Faites ce que vous voulez à partir de là. Pleurer, crier, chier: je m'en contrecrisse.

Vos idoles sont mortes. Je ne tiens pas à revoir ma Laurentie.

Nous en sommes vraiment au crépuscule des idoles.

Nietzsche avait sans doute ressenti que tout était en train de foirer.

Quelque chose est en train d'émerger. L'Ancien Monde s'est effondré. On pourrait faire mieux. On ne pourra plus faire comme avant. À moins de vouloir nuire aux autres pour mieux nourrir les peurs imbéciles, la petite gloriole toxique, le culte de la personnalité et le narcissisme de privilégiés.



mardi 4 mai 2021

L'adrénaline du préposé aux bénéficiaires

L'adrénaline est une puissante drogue. J'y ai souvent recours dans ma vie. Et vous aussi, je le suppose.

Nous ne sommes jamais plus forts que dans ces 10 secondes où l'adrénaline est sollicitée par notre corps pour accomplir quoi que ce soit de surhumain. Louis Cyr l'avait probablement compris. Et bien d'autres aussi, en tous genres et en tous temps.

Je ne suis pas ambulancier mais c'est tout comme certains jours où j'exerce ma profession de préposé aux bénéficiaires, pour ne pas dire d'homme à tout faire. Je vois des trucs que je ne peux même pas vous raconter sans vous faire royalement vomir.

Cela dit, je déplace êtres humains et objets en ayant recours à ce sublime 10 secondes d'adrénaline qui rend presque possible l'impossible.

Un, deux, trois et hop! Je pourrais soulever une montagne sur un pic d'adrénaline.

Cela tombe bien puisque j'ai souvent besoin de plus de force que nécessaire pour relever tout ce qui choit.

Mon métier, voire ma «vocation», ne peut se pratiquer sans une gestion rigoureuse de l'anxiété, du stress et, surtout, de l'adrénaline.

Je m'entraîne à produire de l'adrénaline plusieurs fois par jour. Moins de dix secondes et hop! Une autre montagne vient de se faire déplacer, si ce n'est pas un bac à ordures rempli à ras bords ou bien un blessé.

L'autre partie de mon entraînement consiste à contrôler ma quiétude d'esprit dans un climat de maladie et d'inquiétude exacerbées. Ce n'est pas la plus mince de mes tâches vous l'aurez compris. 

Je me détache sans pour autant laisser mon coeur au placard.

Je suis carrément au front. J'ai parfois cette funeste impression que je me promène sans armes sur un champs de bataille tandis que les balles sifflent tout autour de moi et que la peste bubonique nous menace.

Je ramasse les blessés. Je libère un passage pour les sortir des feux de la maladie. Ça hurle parfois. Ça saigne un peu. Et ça peut même perdre la tête.

Je sors mon adrénaline. 10 secondes ici. 10 secondes là. Et hop! Tout finit par se faire.

Et je retrouve enfin, au petit matin, ce qu'on pourrait appeler le repos du guerrier...

Fatigué, fourbu, vanné, comme après une partie de hockey.

Avec des crèmes et des pilules pour apaiser les douleurs musculaires.

Avec aussi ce sentiment d'avoir parfois fait la différence dans la vie d'une personne.

D'avoir été utile.

D'avoir mis à off ce ciboire de narcissisme qui me dégoûte tant chez autrui.








mardi 27 avril 2021

Quand j'tais p'tit j'tais pas bin grand

 

Quand j'tais p'tit j'tais pas bin grand. Plus grand qu'les autres de mon âge, peut-être, mais pas bin grand. Même si j'tais parmi les derniers d'la rangée à 'école a'ec Corbin pis Massicotte.

J'm'achetais des épinards Popeye en canne dans l'espoir de battre un jour tous les Brutus de mon quartier.

J'm'entraînais. J'montais en bécik aux Vieilles-Forges. Ou bin don' j'faisais l'sentier d'hébertisme de l'UQTR, avec lever des pitounes de bois pis toutte le kit. Sauf l'échelle. J'ai jamais été bon e'dans 'es z'échelles. J'ai le vertige. Pis j'en ai un peu trop pesant sous 'es bras pour me d'mander ed'déjouer 'a gravité!

J'me sentais inspiré par Rocky Balbao. Il vivait dans un quartier pauvre, proche d'une shop qui pue 'a marde, comme moé quand j'tais p'tit. Pis y'avait un bon escalier à l'église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses pour faire comme si j'tais dans l'film avec les trompettes qui résonnent tintin-tintintin-tintintin-tintintin....

J'montais pis descendais 'es marches d'l'église comme un hostie d'malade pour faire comme Rocky. J'mangeais des épinards pour faire comme Popeye. Pis j'me battais comme Hulk en projetant tout ce qu'i' avait devant moé. J'étais influençable... Ou bin don' j'avais l'instinct d'survie.

Quand j'tais p'tit ej' jouais dans 'a ruelle. Dans ma ruelle c'était pas si pire. Dans la ruelle des autres c'tait une autre paire de manches. Tu pouvais manger une puissante garnotte su' 'a gui-yeule. Y'avait des p'tites gangs pis des p'tits baveux. 

C'qui fait que Rocky, Popeye, Hulk ou Bruce Lee, à treize ans, ça s'expliquait autant qu'ça expliquait Fifi Brindacier pour les filles, une fille capable de te r'filer une mornifle su' 'a gui-yeule.

J'ai grandi. Chu plus vraiment p'tit maintenant. Et plutôt gros et grand. Mais qu'est-ce qu'on s'en sacre...

Chu tombé su' une vieille photo d'la P'tite Pologne pis j'me suis mis à écrire n'importe quoi comme un hostie d'cas dingue. Quand j'tais p'tit blablabla... On dirait Pogo dans 'a P'tite vie avec sa Linda perdue pendant 'a Coupe Stanley ed'soixante-et-douze.

J'sais pas plus pourquoi j'écris mal aujourd'hui.

Ni pourquoi j'parle mal la plupart du temps. 

J'peux parler tous 'es langues humaines ou de singes avec un peu d'pratique.

L'angla, el frança pis el joual chu pas pire.

Les autres mettons qu'ça force pas mal.

Quand j'tais p'tit j'm'en calissais pas mal de tout ça.

J'trouvais pas qu'mes parents pis nos voisins parlaient mal. Y'a jusse les ceuzes des quartiers d'en haut qui disaient ça. Ou bin don' ceuzes qui voulaient aller vivre dans 'es quartiers d'en haut.

C'qui fait qu'on finit par s'ennuyer du temps qu'on était p'tit. Qu'on vive en haute ou bin don' en basse ville. 

Être grand, prout, ça n'en vaut souvent pas l'coût.

Les grands ont des faces d'envie d'chier.

Ça rit pas. Ça danse pas. Ça dessine pas.

Ça fait juste chiâler su'a température pis d'autres affaires dont j'me calisse plus souvent qu'autrement.

Si c'est ça être grand, fuck, I don't want to grow up.



vendredi 23 avril 2021

Conversation entre une résistante et un collabo

Affiche de propagande du régime de Vichy
sous l'Occupation Allemande 

Une ville, quelque part en France. Un petit parc. Un collabo et une résistante discutent tant bien que mal en ne savourant plus ce qu'ils croyaient un moment de détente. La discussion passe rapidement de la météo à l'Occupation allemande.

Le collabo: Monsieur Hitler ne saurait être pire que ce que l'on dit de lui... Et qui lui en veut tant sinon ceux et celles qui ont toujours tout fait pour faire perdre la France? Juifs, métèques, homos, socialistes, communistes et tous ses paresseux pour qui le travail et l'ordre ne veulent rien dire... Les Français ne travaillent pas assez! Il faudra bien un jour en être LUCIDES!!!

La résistante:  Hitler est un sale connard... un clown... 

Le collabo: On voit comment la politesse s'envole... En voilà des manières! Est-ce en traitant les gens de clowns que l'on peut discuter avec eux? Où sont tes arguments?

La résistante: Il n'y a pas de discussion possible entre les victimes et leurs bourreaux! Ami, tu n'entends pas le vol noir des corbeaux sur nos plaines?...

Le collabo: Hitler ne saurait être pire que les juifs et les bolcheviques! Après tout, il est Européen et chrétien comme nous, Français! Et le maréchal saura guider la France vers cette Europe nouvelle et resplendissante... La civilisation européenne contre la juiverie internationale, le libéralisme et le bolchevisme!

La résistante: Tu es totalement lessivé mentalement... Je suis sans voix...

Le collabo: Et ça ne m'étonne pas! Tu as le verbe creux quand on te dit tes quatre vérités! 

La résistante: En effet. Au lieu de parler, je crois que je ferais sauter un camion de la Gestapo ou bien la rédaction de Je suis partout...

Le collabo: C'est bien ce que j'anticipais! Saboteurs et terroristes! Voilà ce que vous êtes! Tout ça parce que vous êtes amis de la saleté et de la pourriture! Amis de toutes les perversions de l'art ou de la nature! Complices de la plus abjecte des décadences! La peste soit de vous!

La résistante: Attends-toi à voir un jour mon nom inscrit sur une affiche rouge...

Le collabo: Et tu recevras ce que tu mériteras!

La résistante: Je ne mourrai pas agenouillée devant les fascistes!

Le collabo: Ah oui? Elle est bien bonne! Tu t'en vas droit vers le peloton d'exécution! Pan! Pan! Debout ou à genoux c'en sera fini! Ça te fera une belle jambe! Et la vie continuera comme si tu n'avais jamais existé!

La résistante: ...

Le collabo: Qu'est-ce que tu fais?

La résistante: Tu vois bien, je sors une bombe...

Le collabo: Arrête dépose ça! Et si je me faisais attraper avec toi! Es-tu devenue folle? On finirait tous au cachot!

La résistante: Je pensais faire sauter la prison de la Gestapo mais finalement j'ai changé d'idée... Je vais plutôt faire sauter un collabo...

Le collabo: Sors d'ici et que je ne te revois plus jamais! Sinon je te dénoncerai à la police! Comme terroriste!

La résistante: Tu fais ça et mes camarades viennent illico te trancher la gorge.

Le collabo: Vous êtes tous fous! C'est Laval et Darnand qui vont remettre de l'ordre!

La résistante: C'est ça... Cause toujours.

La résistante enfourcha son vélo en prenant bien soin de déposer sa bombe artisanale dans le petit panier accroché à son guidon. Elle alla bien sûr placer sa bombe devant la prison de la Gestapo, tel que promis. La bombe explosa à 14h30 pile. Deux officiers SS y perdirent la vie.  Ils s'y trouvaient tout à fait par hasard pour une mission de routine. Malheureusement, cinquante Français triés au hasard furent fusillés par les Allemands, dont le collabo. Il avait eu beau les supplier, leur dire qu'il admirait monsieur Hitler, le maréchal et tous les autres que rien n'y fit. La soldatesque le mena devant le peloton d'exécution avec les quarante-neuf autres victimes anonymes. Et pan! Il mourut.

Il y eut encore un hiver puis un printemps. Puis Paris fût libéré.

La résistante redevint marchande de fleurs.

Et Jean Moulin rentra au Panthéon.

jeudi 22 avril 2021

Le monde n'est pas un exercice littéraire

Le monde n'est pas un exercice littéraire.

Le monde n'est pas un grand discours.

Le monde n'est pas un rot ni ces cris de guerre assommants qui ne raisonnent pas.

Le monde est immense voyez-vous. Dans tous les sens. Même lorsque c'est absurde.

C'est du moins ce que je vois, en moi et partout autour de ma tête.

Je tourne mes yeux vers l'intérieur ou l'extérieur. 

Je vois tant l'atome que l'étoile.

Je ne m'explique plus le monde.

Je le vis intensément. En me trompant. En ayant parfois tort et occasionnellement raison.

La haine s'insinue en moi comme en vous-mêmes.

Je déteste pourtant la haine.

Mon royaume ne devrait pas être de ce monde.

Si tant est que je puisse me mériter une couronne d'épines.

Dans une autre vie, je battais des grenouilles dans un étang pour le compte d'un seigneur en fomentant une jacquerie à la taverne du coin. 

Dans celle-ci, je ne sais pas trop.

Dans l'autre: on verra.

Le monde tel que je me l'explique ne tient pas dans mon explication.

Ni dans mes désirs.

Et encore moins dans ce monde.

Je cultive l'idée qu'il n'y a rien d'autre que ce monde, ici et maintenant.

Ce n'est pas pour me rassurer.

Ni pour me faire pleurer.

C'est comme ça, pour moi comme pour Jacques le batteur de grenouilles du Comte De Banque.

Que puis-je y faire?

Un peu n'importe quoi, comme d'habitude.

Jouer de la flute.

Jongler avec des salières.

Souffler dans des harmonicas avec mon nez.

Éplucher des pommes de terre.

Porter des pancartes.

Promouvoir les droits civiques.

Morigéner les fascistes.

Je ferai de ce monde ce qu'aurait fait n'importe qui pour ne pas se faire chier par des abrutis qui ne voient ni l'atome, ni l'étoile, ni le coeur humain.

Le monde n'est pas un exercice littéraire.



Gaétan Bouchard

Trois-Rivières, 22 avril 2021



mardi 13 avril 2021

À la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses...

Église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses
Trois-Rivières (Québec)
Source image: patrimoine culturel du Québec

J'ai le coeur rempli de ce que l'on appelle de l'allégresse. Ce qui me convient parfaitement, moi qui suis né dans la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, dans le «faubourg à m'lasse» de Trois-Rivières.

Dans la paroisse de mon enfance, il arrivait que les conflits se réglassent à coups de bâtons de baseball. Ou bien en brandissant un pic à glace devant tous les clans réunis de la P'tite Pologne et de Ste-Cécile. Parfois, pour ne pas dire souvent, il n'y avait pas de conflits ouvertement violents. Il n'y avait que des parades agressives semblables à celles des ours ou bien des gorilles. On se gonflait le torse. On brandissait les poings. Comme pour conjurer la violence avant même qu'elle ne nous en fasse voir trente-six chandelles. Puis il y avait l'apaisement. Un va chier ou deux en finale. Peut-être une bière la prochaine fois pour sceller l'alliance retrouvée. Ou bien l'allégresse chacun de son bord. C'est dur à dire.

Tellement dur à dire que je m'étire sur n'importe quoi n'importe comment. Comme si j'étais un genre de Balzac qui parle des boiseries des meubles anciens pour bourrer de la copie par jours fades.

Où en étais-je donc?

Ah oui! à mon coeur débordant d'allégresse qui dérape sur Notre-Dame-des-Sept-Allégresses et les violences de mon antiquité...

Je voulais seulement dire que je me sens bien parce que je me suis réconcilié avec une personne que je considère comme un chacal. Non pas que je l'aime. Mais j'ai trouvé la force morale de le saluer et de lui souhaiter une bonne journée. Ce qui n'est pas rien pour un chacal. Tout m'inciterait à le chasser à coups de pelle ou bien en brandissant un pic à glace tel un sceptre au-dessus de ma tête de Shrek. Ce que j'ai bien sûr cessé de faire vers l'âge adulte. Hélas! il m'arrive de ne pas tout à fait contrôler le feu de mon esprit. Il reste quelque chose d'un peu trop dur en moi. Ce n'est même pas de l'orgueil. C'est ce même quelque chose qui me fait tenir debout droit comme un i, le torse bombé, devant n'importe quel chacal ou raciste du quotidien. Si les racistes et les chacals veulent dominer le monde, eh bien ils me trouveront toujours sur leur chemin, droit, debout, avec le regard qui ne vous lâche pas. Bref, je ne plierai pas. Mais je vais dire salut, bonjour et comment ça va. Ça, c'est pour cultiver mon allégresse que d'autres trouveront dans le zen. 

Je suis trop en contact avec la misère et la maladie pour jouer à Bouddha. Alors j'y vais avec l'allégresse, à défaut d'être zen. J'y vais à la Notre-Dame-des-Sept-Allégresses.

Je suis cool avec les ceuzes qui sont cool.

Je cultive l'allégresse devant les chacals en les traitant, au pire, comme des animaux de compagnie malcommodes. Les pires, je ne suis pas obligé de vivre avec. La Terre est vaste, pour eux comme pour moi. À chacun son marécage, mais que la bouette ne déborde pas sur la quiétude d'autrui. C'est-à-dire dans ma cour. Je veux la sainte christ de paix.

Pour le reste, j'aime à peu près tout le monde.

Je n'en veux à personne au final.

Soyez stupides si vous ne pouvez pas faire autrement. Ne le soyez pas trop longtemps en ma présence. Je ne vous apporterai rien qui ne vous semblera pas désagréable. Je suis patient comme un vieux clou rouillé. Mais je file encore comme le vent devant toute forme de zoufferie. Je ne me colle ni de gré ni de force sur la méchanceté, l'avarice et tous les autres défauts capitaux. Je vis ma vie de vieux bum en grattant allégrement ma guitare, en soufflant dans mes harmonicas et en crachant sur mes pinceaux. 

Et je salue encore rats, chacals et crocodiles comme un gars de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, sans crainte ni remords, comme si le monde entier ne pouvait pas me faire chier.


vendredi 26 mars 2021

Être un artiste ou rien

Être un artiste me permet de créer un monde hors de celui-ci.

J'ai trouvé mon berger et mon salut dans l'art sous toutes ses formes.

Les inimitiés et iniquités de la vie sont sublimées dans un air de guitare, un solo d'harmonica ou bien un dessin fluide et sans hachures.

Tout peut passer: tempêtes, ouragans, pandémies. Je demeurerai imperturbable à la barre de mon navire.

Je joue dans mon propre film.

Je ne serai jamais qu'un figurant dans les films d'autrui.

Dans mon film, je suis un artiste.

Que j'aie du talent ou pas m'importe peu. 

Je sais que je vais créer, encore et encore, parce que ma liberté en dépend.

D'autres se lanceraient dans des tirades stoïques pour respecter l'étiquette d'Épictète.

Moi je peins.

D'autres vous diront ceci ou cela pour justifier l'injustifiable.

Moi, je vais encore faire de l'art.

On vous dira qu'il est nécessaire de, qu'il est utile de, qu'il faut absolument...

Moi, je vais jouer de l'égoïne ou de la ruine-babine. 

Ce que je n'aurai pas dit sera encore plus intense que si je l'avais dit.

C'est le pouvoir de l'art qui me terrasse moi-même et m'amène toujours plus loin.

Je trouve même des réponses à des questions que je ne me posais pas.

Et puis je rêve...

Ah! comme c'est bon de s'abandonner en jouant Bella Ciao sur sa guitare...

Comme c'est jouissif de peindre un soleil entre les branches d'un arbre...

Comme c'est divin d'écrire des niaiseries inutiles pour le simple plaisir d'écrire...




lundi 22 mars 2021

Crotte de chien

C'est une histoire un peu glauque, j'en conviens. Il est néanmoins nécessaire de nous confronter aux réalités les plus brutes pour atteindre une forme d'éveil... Bouddha, né dans la ouate, a dû fuir le luxe et le confort pour trouver quelque chose comme sa voie. C'est tout dire. 

Bref, Simon voulait atteindre le Nirvana un petit peu plus rapidement que les autres.

-J'veux mourir hostie! J'en peux plus de vivre! criait-il au grand étonnement des gens illégalement réunis en party dans ce condo, en pleine pandémie de COVID-19.

Simon, qui n'était pas le genre de pierre sur laquelle on fonderait une église, ouvrit la fenêtre du salon pour se défenestrer lui-même.

-Qu'est-ce qui fait là l'hostie d'malade? hurla le gros Bob en voyant Simon se jeter dehors par la fenêtre.

Simon tomba deux pieds plus bas dans de la crotte de chien.

Il avait une fois de plus manqué son suicide. 

-Tabarnak! Chu tombé dans 'a marde! 

Les gars riaient en-dedans mais pas trop pour ne pas pogner une amende.

-J'veux mourir hostie! chuinta Simon.

-Ta yeule Simon ciboire on va s'faire buster si tu rameutes les voisins! La vieille Rita au troisième est r'connue pour stouler tout l'monde!

-Allez chier... 

Simon se releva péniblement et retourna chez-lui à bord de son gros pick-up rouge vif.

Il était saoul raide.

Il ne portait pas de masque.

Il ne voulait plus vivre.

Et, tout compte fait, il avait le visage beurré de crotte de chien.



mercredi 17 mars 2021

Le racisme systémique n'existe pas


Le racisme systémique n'existe pas. Surtout au Québec. Ici, nos racistes ne sont pas plus racistes qu'ailleurs. On ne sait rien de ce qui se passe ailleurs. Surtout si ça se passe en anglais. Néanmoins on sait qu'ici nos racistes sont les moins racistes du monde. Ce sont des racistes québécois qui ne le sont que par méchanceté gratuite, comme ça arrive tout le temps au bar Chez Guili-Guili, une institution québécoise que tous les Québécois québécois connaissent...

S'il y avait un système associé au racisme, cela signifierait que ce système est nécessairement mauvais, sinon à abattre comme s'il s'agissait d'un vulgaire mur de Berlin ou bien d'un Veau d'Or à déboulonner.  Cela provoquerait des dommages irréversibles aux saigneurs de notre économie. Imaginez un monde où l'on donnerait raison à ceux et celles que l'on moleste presque de droit divin. Un monde où les victimes auraient raison des bourreaux. Brrr! J'en ai chaud dans le dos!

Depuis que le monde est monde que le système est comme ça. Il y a le pharaon, les pyramides de gypse, et tout plein de petits scribes à la solde des bourreaux. Ils ont trouvé le système parfait hors duquel il ne saurait y avoir de civilisation où l'on fouette les gens pour traîner des pierres. Ils ne savent pas encore que tout système, aussi parfait soit-il, finit toujours par s'effondrer. Parce qu'un jour ou l'autre les esclaves en ont marre de se faire rentrer dans la gorge soir et matin que chacun est bien à sa place comme ça, dusse-t-il se nourrir dans un dépotoir, tout simplement parce que le système est comme ça. Un système qui ne doit pas exister pour tromper les gens le plus longtemps possible. Ce n'est jamais le système qui rend ça systémique: c'est la vie. Les saigneurs poussent l'audace jusqu'à prétendre que la vie est faite comme ça. Allez donc chier. Le Système est l'état actuel de nos préjugés sociaux et économiques qui favorisent Untel plutôt qu'Unetelle. Ça ne prend pas un dessin pour le comprendre: vous prenez tout, scélérats fanfarons, et ne nous donnez que des miettes de ce que vous nous avez pris. Vous traitez ensuite de mendiants ingrats ceux et celles que vous avez volés. C'est la vie? Vraiment?

Vous êtes pauvre? C'est de votre faute. Tout un chacun s'entend là-dessus s'il veut se tailler une place parmi les chroniqueurs du Pharaon.

Vous êtes Noir? Ce n'est pas de notre faute. Il y a d'autres Noirs ailleurs et ici le Journal dit qu'ils sont biens et feraient mieux d'arrêter de critiquer tout le temps.

Vous êtes femme? Ressaisissez-vous. Il y a des femmes comme Denise Délurée qui savent faire oeuvrer leur charme pour accéder au pouvoir tant convoité par les moins que rien. 

Vous êtes transgenre? Oh la la! Pff...  Rire de quelqu'un n'a jamais fait de mal qu'à la personne consternée.

Vous êtes handicapés? Ça coûte cher à l'État. Vous ne pourriez pas faire attention un peu avec vos handicaps et cesser d'être handicapés?

Vous êtes Autochtone? On vous a apporté l'eau potable. Et si elle ne l'est pas c'est de la faute à Trudeau.

Évidemment, il y avait de l'eau vraiment potable avant l'arrivée du Système. Et le Système était là bien avant Trudeau.

Ne le dites pas trop fort.

Le Système n'aime pas qu'on le reconnaisse. Ni qu'on le contrarie. 

Il est bien dans l'indifférence générale, le traintrain quotidien des vexations et humiliations des personnes marginalisées. 

Il est confortable dans les honneurs que l'on rend aux bourreaux. Il est béat de volupté dans le mépris que l'on exprime envers les victimes.

C'est un réflexe d'adolescent que de critiquer le Système.

C'est nul de contredire le Système.

C'est aussi ça le Système.

Nous faire accroire que nous sommes une merde quand on se bat pour plus de justice.

Le Système n'existe pas mes frères et soeurs.

Le racisme systémique n'existe pas.

C'est la vie...