dimanche 12 avril 2015

États de grâce et autres états des lieux

Rien ne me rend plus heureux que d'avoir cette faculté de m'émouvoir d'un rien. Ressentir des états de grâce me semble un privilège arraché de haute lutte aux inévitables abîmes de l'existence.

Ce matin, j'ai vécu l'un de ces moments indicibles. Tout me semblait beau et merveilleux. Mon âme se faisait bercer par les vagues d'un bonheur intemporel et infini.

Je vais sans doute passer pour un fêlé de vous dire ça.

Pourtant, je n'en ai pas honte.

Tout concourt à rendre la vie douce et fascinante en ce dimanche matin ensoleillé où les corneilles virevoltent dans le ciel par couples de deux. Elles annoncent le printemps qui s'est fait tant attendre cette année. D'ailleurs, des corneilles ont fait leur nid dans la lumière de rue située devant mon logement. Leurs oeufs profitent d'une douce chaleur au cours de la nuit. Cela doit bien faire trois ans que les corneilles s'en servent comme d'un incubateur.

***

Je m'étonne aussi que ma mémoire soit imprégnée par des événements anodins.

Comme cette conversation entre deux adolescents que j'ai subrepticement captée cette semaine.

Il y avait un petit gros sans couvre-chef et un grand chevelu portant une calotte de baseball.

Le petit gros disait au grand chevelu que son père avait perdu son emploi mais qu'il espérait être embauché chez Subway où, bien sûr, il pourrait devenir gérant.

-Mon père m'a dit que si Subway l'engage, il pourrait vite devenir gérant... I' commencerait à faire des sandwiches pis des sous-marins pendant une dizaine de jours pis quand i' verraient comment y'est vite pis toutte, ben y'auraient juste pas l'choix de l'nommer gérant... Mon père y'a perdu sa job parce que là où i' travaillait le gérant l'aimait pas parce qu'i' savait qu'mon père pourrait faire un meilleur gérant qu'lui... Ça fait que là, si i' l'engagent chez Subway, ben là i' va devenir gérant pis on va pouvoir voyager pis i' va pouvoir m'acheter un iphone... I' me l'a dit pis, sérieux man, mon père i' pourrait être gérant d'n'importe quoi pis faire d'l'argent au boutte... Seulement, y'a des jaloux... Y'a du monde qui aime pas qu'mon père soit bon pis toutte... Mais chez Subway, sérieux, i' respectent el monde qui veut travailler pis qui travaille ben... Ça fait qu'mon père va devenir gérant, man, pis moé j'va's pouvoir avoir une job d'été pis toutte...

Le grand chevelu se contentait d'écouter le petit gros en hochant la tête. De temps à autres il grognait en guise de réplique.

-Aoumphe! Sérieux? Han...

Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais que le petit gros faisait pitié. Son père aussi. Et probablement que cette pitié regroupait tous ceux et celles qui partageaient avec moi cet autobus. Je faisais moi-même pitié. Nous faisions tous pitié. Nous aurions tous pu travailler chez Subway.

***

Le lendemain, j'ai croisé une bande d'adolescents à un arrêt d'autobus du boulevard Saint-Madeleine, à Cap-de-la-Madeleine. Les jeunes crachaient partout sur les trottoirs pour se donner un peu de virilité. L'un d'entre eux s'amusaient à traverser la rue sur sa planche à roulettes en faisant des doigts d'honneur à tous les automobilistes suite à leur passage. Ses amis riaient sans trop de convictions. Cela faisait chill d'envoyer chier ainsi des inconnus.

Je ne suis pas intervenu. Je me suis rappelé que mes amis étaient aussi arrogants à leur âge. Je me suis même rappelé d'avoir montré mon majeur au pape Jean-Paul-II lors de sa visite à Trois-Rivières, en 1984. Je me révoltais de constater qu'on avait retapé seulement le décor qui collait au trajet du pape. Tout ce qui était derrière demeurait laid, gris et sale. Le pape devait voir la beauté de notre ville. Nous, les pauvres des quartiers cachés derrière le Chemin du Roy, pouvions demeurer à jamais dans notre laideur et notre crasse urbaine. D'où le fait de rendre au pape un fuck you bien ressenti.

Ce rappel du passé m'a permis de tout pardonner aux ados du boulevard Sainte-Madeleine et de les regarder avec bienveillance, malgré leur manque de savoir-vivre.

***

Et maintenant, quoi d'autres?

Rien. Je reviens à mon état de grâce.

Tout est pardonné.

Rien n'est regretté.

Tout se poursuivra.

vendredi 10 avril 2015

La prise de la Bastille plutôt que la prise de la pastille



Un policier a tiré une capsule de poudre de perlimpinpin en plein visage d'une jeune femme lors d'une manifestation devant l'Assemblée Nationale, à Québec. Le maire de ce trou reculé du conservatisme nord-américain s'est demandé ce qu'elle faisait là pour ensuite s'excuser au bout de vingt-quatre heures. Ses conseillers ont dû lui faire remarquer qu'il manquait de tact. On aurait pu se demander ce que faisait le manifestant de la Place Tien-An-Men tout fin seul devant une colonne de chars d'assaut. Et ce que faisaient ces étudiants sur ladite place, comme s'il fallait remettre en question l'ordre et la sécurité d'un pays, tous deux incarnés par les bottes reluisantes des crapules au pouvoir où que l'on se trouve dans le monde.

Les médias traditionnels alimentent la grogne des brebis serviles envers les moutons noirs. Les riches peuvent faire plier les pauvres et soustraire des milliards aux impôts. Grâce à leurs marionnettes de l'Assemblée Nationale et de la Chambre des Communes, ils pourront refiler la facture aux brebis serviles qui leur diront merci, je vous aime, je vous comprends... On se servira des pauvres, des étudiants et des intellectuels pour les rôles de boucs émissaires. Et tout rentrera dans l'ordre, dusse-t-on envoyer des chars d'assaut sur ces jeunes crottés qui empêchent le roulement quotidien de l'économie et l'application de ses lois encore plus sacro-saintes que celles de la gravité. On fera rentrer dans le crâne des gérants d'estrade qu'il est normal de vivre dans une société qui produit une personne qui rit pour quatre-vingt-dix-neuf qui pleurent. On leur fera comprendre que la démocratie n'est pas un droit, mais un devoir, le devoir d'obéir en regardant le bout de ses souliers troués sans rechigner.

Dostoïevski, qui était pourtant un conservateur, avait parfois de ces visions qui transcendent toutes les doctrines. Si nous vivions sous un dôme de verre, laisse entendre Dostoïevski via Les carnets du sous-sol, un dôme sous lequel tout serait merveilleux et ordonné, eh bien l'avenir de l'humanité dépendrait de celui qui balancerait une brique dans le dôme pour qu'il éclate en mille morceaux.

Évidemment, n'allez pas répéter cela à vos enfants. Ils vous prendraient au pied de la lettre et croiraient aussi qu'il faut prendre la Bastille plutôt que la pastille contre l'anxiété et l'injustice sociale...

Je suis pour la paix, bien entendu. J'aime la tarte aux pommes, comme tout le monde. Cependant, à l'instar de Desmond Tutu et de Nelson Mandela, je crois que lutter contre l'injustice, même par des moyens que je me refuse d'employer, est préférable au fait de se satisfaire de l'injustice en croisant les bras.

Seuls des mangeurs d'excréments peuvent se réjouir de voir le sang du peuple couler dans les rues sous les matraques des serviteurs du fascisme libertarien.

La démocratie, pour ceux-là, consiste essentiellement dans le fait de fermer sa gueule et de marcher la queue entre les jambes comme des hosties de têtards.

Le pouvoir du peuple, s'il signifie encore quelque chose, s'incarne selon moi dans l'indignation des rebelles vis à vis l'injustice sociale et l'esclavage moderne.

Je me soucie peu du petit peuple libéral qui se soumet aux propos des larbins auxquels on remet un microphone, larbins de métier soumis au chèque de paie que leur remet les ordures qui souhaitent renverser notre pays pour y appliquer les méthodes éculées du capitalisme sauvage.

Nous avons pour Premier ministre du Québec un type qui a collaboré avec l'une des pires dictatures de la planète, l'Arabie Saoudite. Il a même siégé avec le présumé fraudeur Porter sur le comité de surveillance du Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS). Vous trouvez ça normal que l'Arabie Saoudite nous surveille?

Les vrais patriotes, à mon avis, manifestent dans nos rues en ce moment.

Les vrais traîtres sont au pouvoir.

À chacun son camp.

À chacun son côté.









jeudi 9 avril 2015

L'argent ne se mange pas

J'ai planté un arbre dans le Parc des Pins en 1977. C'était dans le cadre d'une activité parascolaire. L'arbre, un érable, s'y trouve encore, On peut maintenant s'allonger sous lui l'été pour profiter de l'ombre bienfaisante de sa maturité.

D'autres arbres ont été planté au fil des ans dans les quartiers ouvriers de Trois-Rivières. Le quartier Sainte-Cécile, naguère triste et sans vie, profite maintenant de l'ombre de nombreux feuillus qui ont résisté aux assauts de cohortes de vandales ayant tenté de les déraciner au fil des ans. Tel arbre qui avait perdu une branche en a fait repousser dix autres en remplacement. Les troncs qui avaient d'abord le diamètre d'un manche à balai sont devenus les colonnes d'un temple naturel que plus aucun humain ne saurait renverser à mains nues. Le soleil de plomb qui rendait nos étés si déprimants n'atteint plus l'asphalte en de nombreux endroits du quartier. Les arbres plantés dans les années '80 permettent à ses habitants de profiter d'une relative fraîcheur.

La rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice) a bien changé elle aussi. Des intellectuels de Greenpeace sont débarqués au delta de celle-ci au cours des années '80 pour dénoncer le flottage du bois et le déversement de produits toxiques. Ce qui a mené à des lois qui ont permis de protéger notre belle rivière du capitalisme sauvage.

Trente ans plus tard, l'eau de la rivière est redevenue claire. On peut pêcher de la truite dans le secteur des Forges, signe évident que l'eau est propre et oxygénée. Des gens se baignent tous les étés dans une eau presque limpide à l'Île Saint-Quentin. L'eau d'autrefois goûtait le vomi et on ne voyait rien au-delà d'un centimètre de profondeur. Maintenant, on peut voir nager les barbotes à dix pieds. Notre eau est redevenue potable et l'on peut s'y baigner sans trop de risques pour la santé.

Un miracle s'est produit. Un miracle qui s'avère encore éphémère compte tenu des nombreux promoteurs qui vous détruiraient tous ces arbres s'ils y trouvaient une piastre à faire. Ils pisseraient de l'acide dans l'eau de la Tapiskwan Sipi si c'était payant. Ils cracheraient de la poudre de chlore dans l'air. Rien qu'ils ne feraient pas pour profiter d'une exploitation anarchique de nos ressources. J'en vois même qui referaient travailler les enfants dans les mines puisque l'austérité l'oblige...

D'où l'importance de bénéficier de la surveillance et de la bienveillance de nombreux intellectuels pour qui notre pays doit demeurer vert et fleuri.

Notre plus belle richesse, c'est de vivre en un lieu qui est préservé de l'appétit vorace des capitalistes.

D'aucuns vont me reprocher de ne pas me soucier de l'économie. Je m'en fous à vrai dire. L'économie doit être au service des humains. Ce ne sont pas aux humains de goûter aux sévices de l'économie. Comme disent les vieux sages aborigènes, l'argent ça ne se mange pas.


mercredi 8 avril 2015

Mononcle Caouette est un gros christ de cave

Mononcle Caouette est un gérant d'estrade qui vote libéral parce qu'il en a assez de payer pour les BS, c'est-à-dire les assistés sociaux.

Mononcle Caouette n'a jamais signé une pétition et s'il a défilé dans la rue c'était pour célébrer les Canadiens de Montréal lorsqu'ils ont remporté la Coupe Stanley la dernière fois.

Mononcle Caouette déteste les féministes, les gauchistes, les socialistes, les communistes, les anarchistes et tous ceux qui ne pensent pas comme un gérant d'estrade libéral.

Mononcle Caouette ne fait jamais de sport et souffre de tous les maux qui peuvent vous conduire quelqu'un vers son tombeau avec vingt années d'avance sur l'espérance de vie nationale.

Mononcle Caouette mange gras, parle gras et rit grassement.

Mononcle Caouette a un gros char, une grosse maison et une grosse piscine qu'il paie en faisant travailler des BS au noir ou bien en plaçant ses revenus douteux à l'écart de l'impôt.

Mononcle Caouette traite les féministes de lesbiennes et les gauchistes de tapettes.

Mononcle Caouette déteste les écologistes et les intellectuels. Il arrose son stationnement avec l'eau potable de la ville et jette ses emballages de Big Macs sur les trottoirs. Quand on lui reproche de polluer il prétend que les changements climatiques sont inventés par ceux qui n'aiment pas Stephen Harper et Philippe Couillard.

Mononcle Caouette a visité Las Vegas et Dubaï. Il ne saurait se passer d'un hôtel quatre étoiles en voyage et ne visite que les endroits protégés par la police ou l'armée. 

Les enfants de Mononcle Caouette sont ingrats. Ils sont féministes, écologistes, socialistes, anarchistes, etc. Ils prétendent pouvoir vivre sans argent et souhaitent devenir artistes plutôt que gérants d'estrade libéraux corrompus et dégueulasses. 

Mononcle Caouette s'en veut parfois de ne pas les avoir dressés au fouet et à la ceinture.

Mononcle Caouette est content de voir les policiers matraqués ses enfants pour leur apprendre des leçons de vie.

Au fond, Mononcle Caouette est un gros christ de cave.




lundi 6 avril 2015

Le cure-dent du vieux chauve

La littérature peut conférer une dimension surnaturelle à la moindre banalité. Elle me permet, entre autres, de ne pas se limiter aux opinions convenues et aux lieux communs.

La littérature me délivre du fardeau du réalisme et du gros bon sens, fardeau que je laisse aux gens sérieux pour qu'ils soient tristes sans moi.

Je pourrais commenter nuit et jour les actualités, ce que je ne fais pratiquement jamais, sinon pour marquer mon temps d'un pavé jeté dans la mare. Toute personne éclaboussée bénéficiera tout de suite de mes excuses et de ma compassion puisque je ne prends aucun plaisir à rendre les gens malheureux, surtout mes ennemis. L'inimitié m'est étrangère. Je n'arrive pas à haïr les gens qui me détestent. Je suis bien trop paresseux pour ça. Haïr, c'est de la grosse ouvrage...

Haïr, c'est le propre des actualités, sur Twitter entre autres. Je m'en lasse assez rapidement.

Il n'y a rien de transcendant à commettre avec les actualités. On livre son opinion à chaud sur un événement déjà refroidi que déjà l'on se sent piégé par la médiocrité des faits divers.

En ce lundi qui succède au dimanche de Pâques, je profite d'un congé férié en m'abandonnant à ma bonhomie proverbiale ainsi qu'à la procrastination trop rare qui l'accompagne. J'aimerais ne rien faire plus souvent mais mon âge encore peu vénérable m'oblige à bûcher sans cesse pour je ne sais quelle cause, sinon celle de mon garde-manger.

Toute mon attention s'est portée ce matin sur un vieux monsieur au crâne dégarni qui mâchouillait un cure-dent au Restaurant La Belle Mauricienne où je suis allé déjeuner avec ma douce.

Les actualités ne me disaient rien qu'y vaille, d'autant plus qu'il n'y avait que Le journal de Montréal à se mettre sous mes yeux. Je n'ai pas lu la chronique ringarde de Richard Martineau. Il répète les mêmes âneries depuis 2012. Ses thématiques de larbin repus m'indiffèrent. J'ai plutôt lu Bock-Côté qui se servait de Mordecai Richler pour remettre au goût du jour l'oeuvre de l'abbé Groulx. C'est vrai qu'une grande oeuvre ne peut se limiter qu'à des propos de mauvais goût. Néanmoins je crois que Mordecai Richler est un plus grand écrivain que l'abbé Groulx. Je n'ai pas envie de lire Groulx et ses délires nationalistes qui sentent le moisi: Ô Dollard des Ormeaux, nous brandirons nos mains comme des palmes pour honorer ta mémoire... C'est nul à chier, l'oeuvre de l'abbé Lionel Groulx. Je lis encore Richler, comme je lis Dostoïevski ou Voltaire, des auteurs qui portent leur part d'ombres mais qui livrent aussi des éclairs de génie que je n'ai jamais trouvé chez l'abbé Groulx. Non pas parce que je méprise le nationalisme. Mais parce que la littérature de curé me fait vomir. La virilité d'un curé? On repassera...

Cela dit, au risque de m'engluer dans l'actualité, je me dois de revenir sur le vieux barbon qui mâchouillait son cure-dent.

J'avais la sensation que cela pouvait être moi dans trente ou quarante ans, bien que je n'ai pas coutume de me curer les dents en public.

Pourquoi toute mon attention était-elle dérivée vers le cure-dent du vieux monsieur? Pourquoi en suis-je à passer si rapidement sur le texticule de Bock-Côté?

Parce que je suis un écrivain, pas un chroniqueur, ni même un gérant d'estrade.

Le cure-dent du vieux chauve m'en disait plus long que tous ces mots alignés par quelque infographiste du dimanche dans Le journal de Montréal.

Ce cure-dent a pris des dimensions olympiennes que je ne m'explique pas encore.

Il est le symbole de la retraite, de la fin de toute activité lucrative, de tous travaux et de toutes obligations courantes.

Ce cure-dent représente, en quelque sorte, une forme de liberté.

La liberté de se foutre du regard de l'autre.

La liberté de se curer les dents sans même avoir à se les curer puisque le vieillard ne prenait que du café, ce qui ne colle généralement pas entre les dents ou bien sous le dentier.

Que passent les écrivains nationalistes et les commentateurs de l'actualité!

À la fin de mon aventure sur terre, j'aurai peut-être un dernière pensée pour le cure-dent du vieux schnok. J'en aurai sans doute aucune pour l'abbé Groulx.

L'appel de la race, de la crasse ou de la mélasse: je m'en lasse.

Je combats les turpitudes de mes semblables en les aimant du mieux que je puisse faire. Je suis en faveur de l'indépendance du Québec et en défaveur du nationalisme. Mon point de vue purement administratif ne mérite aucun éloge. Small is beautiful... D'où mon hommage au cure-dent. Et mon intérêt démesuré pour ces petites vies ordinaires qui n'intéressent pas le commun de ceux qui aspirent à l'immortalité en inspirant aux autres le ressentiment, le dégoût de la vie et la haine des déjeuners tranquilles.

Comme Nietzsche, je me méfie de l'esprit de sérieux des Huns et des autres.

J'aspire à la liberté et à la joie de l'esprit.

J'aspire à la bonté, à la beauté et à cette liberté libre dont parlait le poète Rimbaud en des jours meilleurs.

Ainsi soit-il.








dimanche 5 avril 2015

Du temps où j'allais chercher de l'eau de Pâques avec mon père

Mon père allait chercher de l'eau de source à tous les matins de Pâques. La source était située au bout de l'Île Caron, près du pont qui mène à l'Île Saint-Quentin, à l'embouchure de la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice).

Je n'ai jamais cru aux vertus de cette eau miraculeuse, cette eau dite de Pâques qui était sensée nous guérir de tous les maux et nous porter chance. Mon père y croyait. Il me reprochait par ailleurs de ne croire en rien.

-Même les Témoins de Jéhovah croient en quelque chose! qu'il me disait. Mécréant! Faut que tu croies en quelque chose!

Selon moi, son argument était faible. Et son eau de Pâques n'était qu'une superstition parmi tant d'autres. Pourtant, j'y suis souvent allé avec lui, les matins de Pâques. Le miracle étant que j'avais un père qui aimait ses enfants et les traînait partout pour prodiguer ses enseignements avec des paroles sibyllines.

Alors que tant d'autres hommes se perdent en sessions psychanalytiques pour surmonter leur complexe de fils manqué et de père manquant, je puis dire que j'ai été gâté par mon père, cet homme qui croyait fermement au Christ et à son message évangélique.

-Thomas y'a mis les doigts dans les trous de Jésus pis là, Thomas, y'a braillé parce qu'i' a ben vu que Jésus était ressuscité... Heureux ceux qui auront cru sans avoir vu... Mais qui aurait pas fait comme Thomas, hein? Un gars ressuscite pas à tous 'es jours. Ça fait que Thomas y'a su pour vrai que Jésus était ressuscité des morts... Des trous dans les mains pis les pieds, ça trompe pas!

-Jésus ne devait pas être tout à fait mort lorsqu'on l'a retiré de la croix... Quand t'es mort, normalement, t'es mort... que je disais à mon père.

-Ouin,,, Ben Jésus était le Fils de Dieu... En seulement qu'i' se demandait su' 'a croix pourquoi que Dieu l'avait abandonné... T'es cloué su' une croix entre deux bandits pis t'as mal partout... Tu t'sens pas mal tout seul, ben entendu... Même Jésus connaissait ça, le désespoir, parce qu'autrement y'aurait jamais compris qui on est, nous autres, les humains... Pis y'a des mystères dans 'a religion, autrement ça serait pas une religion... En seulement qu'i' faut pas croire toutte c'que disent les curés parce qu'i' a une maudite gang de mange-marde parmi eux. Y'en a qui aiment mieux faire la piastre que de défendre les pauvres... Mais comme disait Jésus: y'est plus facile à un chameau d'entrer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer au paradis... Que les ceusses qui comprennent comprennent... Pis qu'les autres mangent un char de marde!

-P'pa! Ta cruche d'eau déborde...

-Ok... On a notre eau d'Pâques. On peut r'tourner à 'a maison. 

On remontait ensuite la côte pour embarquer sur nos vélos. Le père s'allumait une cigarette et se la clouait aux commissures de ses lèvres. Il pédalait en pompant sa boucane, comme il l'avait toujours fait. Nous rentions à la maison autour de sept heures et demie le matin pour se taper un petit déjeuner préparé par ma mère, bien contente de recevoir un nouveau flacon d'eau de Pâques afin de chasser les mauvais esprits et de bénir la chambre de son garçon athée qui n'arrêtait jamais de parler de la révolution, des communistes et de toutes ces affaires effrayantes qui démolissent des églises et portent malchance dans la vie.

-D'la religion, ça en prend, qu'elle me disait sans plus de justifications. Même les Témoins de Jéhovah croient en quelque chose!

Le déjeuner terminé, je pourrais replongé dans mes chers livres ou bien écouter les disques de mes parents: Harry Belafonte, Roger Whitaker, Elvis, les Beatles... J'irais à la messe de onze heures en maugréant. Je pourrais au retour me farcir une large tranche de coco de Pâques sucré de marque Laura Secord. À midi, il y aurait de la lutte à la télévision et je me battrais dans le salon contre mes frères sous l'oeil bienveillant de mon père pour qui la lutte était sa deuxième religion.


samedi 4 avril 2015

Albert Laberge et la place des intellectuels au Québec

Il n'y a jamais eu de place pour les intellectuels au Québec. Il n'y en aura probablement jamais. Notre société est fondée sur du toc, comme la plupart des communautés humaines j'imagine. Tout ce qui brille n'est pas or nous dit le proverbe. Pourtant, le monde dit ordinaire ne s'intéresse qu'à ce qui brille. C'est-à-dire à ce qui remporte la caution morale des baveux. Que ce soit de l'or ou que ce n'en soit pas importe peu. On aimera ce que tout le monde aime et on détestera ce que tout le monde déteste. C'est la loi dite du moindre effort. Pourquoi faudrait-il s'efforcer à comprendre quelque chose à ce monde? Les intellectuels sont anxieux et on les choisit toujours les derniers pour jouer une partie de ballon-chasseur. Qui voudrait partager le sort de ces abrutis qui veulent changer un monde qui ne veut pas changer? Franchement, on a mieux à faire que de lire des livres tabous et de prendre au sérieux les visions apocalyptiques des laiderons à lunettes. L'essentiel est visible pour les yeux: ça se mange, ça se boit, ça se suce et ça se digère. Les concepts, les idées et les opinions, c'est bon pour ceux que personne n'aime de toutes façons.

***

Ce paragraphe me permet de vous introduire cavalièrement à mon sujet du jour. J'ai promis dans un vieux billet écrit le mois dernier que je vous parlerais bientôt de La Scouine d'Albert Laberge. Je me suis fait attendre et je suis convaincu que cela ne vous a pas empêché de dormir.

Je compte mes lecteurs presque sur le bout des doigts. Pourtant, je m'évertue à vous servir comme si vous étiez des millions. C'est que je suis moi aussi un satané intellectuel. Un type qui a toujours les deux pieds dans la marge et qui considère Rimbaud, Nietzsche et Albert Laberge pour des hérauts de la littérature.

Les trois n'ont publié qu'une centaine d'exemplaires de leurs livres et n'avaient pas mille lecteurs de leur vivant. Néanmoins, on peut les considérer pour des génies si l'on se tient dans la marge...

Le message que porte ce trio d'auteurs est tellement intense qu'un esprit raffiné ne peut pas l'ignorer, sachant à l'avance que le plus bas dénominateur commun est ce qui se veut utile au plus grand nombre, dont les horaires de chemins de fer et les annuaires téléphoniques.

A-t-on besoin d'un poète, d'un philosophe ou d'un conteur de génie? Pas du tout. Ce n'est pas avec ce genre de trucs qu'on fait une piastre.

Albert Laberge est une créature à part de la littérature québécoise. On trouve sous sa plume les prémisses de notre modernité littéraire. C'est encore un écrivain d'aujourd'hui et du futur, comme c'est le cas pour Rimbaud et Nietzsche, d'où leur génie transcendant toutes les époques.

Albert Laberge vivait au temps de la curetaille catholique et de ses interdictions intégristes. Comme il est né en 1871, vous imaginez sans aucun doute que c'était une sale époque pour avoir une tête bien faite qui s'exprime librement. Aussi débuta-t-il dans sa carrière d'homme de lettres par son renvoi du Collège Sainte-Marie de Montréal pour avoir lu des livres interdits: Zola, Maupassant, Hugo, nommez-les tous.

Au lieu de se morigéner lui-même en se rendant à ses devoirs d'obéissance envers notre très sainte merde l'Église, Laberge prit le parti de devenir un auteur dit pornographique par tous les curés, évêques et pédophiles du Québec.

Pourtant, il n'y avait rien de pornographique dans son oeuvre. Rien qui ne soit vrai et bien raconté, simplement, avec même une certaine sobriété de détails. Laberge avait osé écrire qu'une dame faisait l'amour avec un type sur une botte de foin et voilà que les censeurs de l'Église montaient sur toutes les chaires pour dénoncer ce pitoyable auteur qui n'a jamais publié plus de cent exemplaires de ses livres, dont La Scouine, un roman où il décrit la misère et le cynisme des habitants de la campagne qui se mangent la couenne sur le dos à l'ombre du clocher. Laberge n'était pas pornographique: il pointait du doigt la misère sociale des ouailles catholiques.

Alors que d'autres romanciers de son temps vantaient la très sainte merde l'Église et son troupeau d'idiots obéissants, Albert Laberge secouait leur joug et criait son mépris de ce pain sûr et amer marqué d'une croix que tout le monde se devait de manger sans jamais remettre en question la médiocrité de la vie qu'on leur faisait mener.

On le dit près de Maupassant en termes d'écriture. Ce n'est pas tout à fait faux. Mais il y a plus encore puisque c'est à nous, Québécois et Québécoises, que Laberge s'adresse directement et sans détours.

Je ne me suis pas encore tapé toute son oeuvre et, croyez-moi, cela ne saurait tarder.

J'ai trouvé en Laberge un frère d'esprit et de combat.

Je suis tombé la semaine dernière sur un conte de Laberge via une anthologie des conteurs canadiens-français publiée par les bons soins d'Adrien Thério. Le conte s'intitule Mame Pouliche et relate la vie sale et désolante d'une femme de ménage condamnée à laver les crachoirs et les toilettes dans une compagnie de marchands d'assurances. Laberge, que l'on dit pornographe et mauvais chrétien, nous fait pourtant ressentir bien plus de compassion et d'humanité pour cette pauvre femme que pouvaient en avoir tous les mafieux catholiques de son temps envers les pauvres et les opprimés.

Évidemment, La Scouine de Laberge a été porté au programme des lectures obligatoires au collégial par toute une flopée d'intellectuels québécois qui manifestent dans les rues pour y prêcher la révolution,,,

D'aucuns voudraient bien que les curés reviennent enseigner à notre belle jeunesse québécoise les joies de l'obéissance et de la sodomie passive.

À défaut de curés, comme il ne s'en produit plus beaucoup, on pourrait à tout le moins remplacer les profs de gauche par des enseignants conservateurs qui n'ont pas perdu la foi ni le fouet.

Finalement, je vous déconseille de lire Albert Laberge si vous souhaitez être choisi en premier pour une partie de hockey ou de ballon-chasseur. Même si Laberge a surtout gagné sa vie en tant que chroniqueur sportif et critique d'art de La Presse, un journal qui a déjà été un peu à gauche en plus d'avoir été un temps le plus grand quotidien francophone d'Amérique du Nord.

Vous pouvez d'ailleurs relire ses chroniques sportives en microfiches dans toutes les bonnes bibliothèques de la province, à moins que vous n'ayez pas de temps à perdre, comme moi et toute une flopée de mécréants qui ne vouent pas un culte à l'argent et méprisent toute forme d'autorité.

Le cinéaste Pierre Jutras aurait, par ailleurs, tourné un film à propos d'Albert Laberge, Le film s'intitule Lamento pour un homme de lettres et met en vedette le comédien Gilbert Sicotte, Je n'ai jamais vu le film, pour dire vrai, Il a été tourné en 1987, Et je ne sais pas ce que je donnerais pour mettre la main dessus...

Je passerai donc une belle année 2015 grâce à Albert Laberge qui me nourrira intellectuellement plus que je n'en demandais. Je vais pouvoir lire ses contes, ses chroniques et ses lettres, si cela se trouve, bien entendu.

Comment pourrais-je ne pas ressentir de sympathie pour un écrivain qui ne publiait jamais plus de cent exemplaires de ses oeuvres, opuscules qu'il donnait à des personnes choisies, se souciant peu de devenir populaire ou bien adulé par l'élite crasseuse du Québec?






vendredi 3 avril 2015

Le professeur K. et la lutte contre le totalitarisme des honnêtes gens

Le professeur K. avait connu la Seconde guerre mondiale. Il avait été témoin des atrocités commises par les nazis. Il se souvenait du sang qui inondait la place publique de Liège. Il n'avait que huit ou neuf ans. Pour punir les forces de la Résistance et ceux qui les soutenaient, les nazis s'étaient emparés de citoyens désignés au hasard. Les nazis les avaient mis au milieu de la place et les avaient fait exploser avec des grenades qu'ils avaient placés autour du corps de leurs victimes.

-Si vous ne nous dites pas où vous cachez les terroristes, nous choisirons encore dix personnes parmi vous demain et nous leur ferons connaître le même sort... Heil Hitler!

Le lendemain, je ne pourrais vous dire ce qui s'est passé. Probablement que les Québécois, les Canadiens, les Britanniques et les Américains ont mis fin à l'Occupation allemande. Les terroristes sont probablement devenus des héros. Et les nazis ont probablement fui en Argentine.

Je ne sais pas ce qui a motivé le professeur K. à venir s'établir au Québec. Peut-être pour fuir cette vieille Europe et ses odeurs de sang. Je vous avouerai que je ne lui ai jamais posé la question.

Cela dit, le professeur K. avait été particulièrement affecté par toutes les formes de totalitarisme. Sa famille avait connu les effets pervers du stalinisme et de l'hitlérisme. Le professeur K. était d'origine russe. Et il s'accrochait à Dostoïevski, Chestov et Berdaïev pour mieux saisir l'esprit de cette sale époque. Ce qui faisait de lui un philosophe d'exception dans mon université où il y avait beaucoup trop d'idéologues à courte vue et autres logiciens pour machines à calculer.

-Vous savez monsieur Bouchard, qu'il me disait au cours d'un dialogue entre le maître et l'élève, le monde est rempli de larves et de bêtes rampantes... Même ici à l'université... Plusieurs n'hésiteraient pas à éviscérer leur propre mère pour s'assurer une bonne place dans le monde... Quelqu'un qui reçoit une médaille ou des honneurs, dans un tel contexte, doit être regardé avec suspicion... Sur qui s'appuient les régimes totalitaires? Sur les honnêtes gens, sur les tièdes qui, comme le rapporte l'Apocalypse de Saint-Jean, sont vomis tant par le Ciel que par l'Enfer... "Que votre parole soit oui, oui, non, non, mais tièdes je vous vomirai de ma bouche..." Voilà ce qu'enseignent les Saintes-Écritures tout autant que l'expérience de la vie... Les régimes totalitaires n'ont que faire des rebelles et des révoltés: ils seront même les premiers sacrifiés! Les dictatures ont besoin de l'homme sans regard ni visage, de l'homme objectivé, réduit à l'état de chose sans cervelle que l'on peut pousser à commettre toutes les ignominies... Vous savez, monsieur Bouchard, qu'il y avait très peu de psychopathes dans les camps de la mort nazis ou communistes... On n'y trouvait essentiellement que des honnêtes gens soucieux d'accomplir leur devoir et d'obéir aux ordres... Le Ciel et l'Enfer, pour peu qu'ils existent, regarderont favorablement un révolté parce que l'un et l'autre feront fi des êtres serviles et dépersonnalisés... Méfions-nous des marchands de bonheur et des vendeurs d'assurance... N'est-ce pas Bernanos qui disait que si le Diable se présentait à nous de nos jours il se présenterait sous les traits d'un vendeur d'assurance? Que nous reste-t-il pour résister à toutes ces infamies, cher monsieur Bouchard? Il nous reste les arts, la culture, l'amour de la sagesse et de la connaissance...

-Et pour ce qui est de l'examen oral? lui demandé-je, puisque j'étais sensé le rencontrer pour passer un examen.

-Vous savez bien que vous vous méritez un A. Les questions oiseuses, je ne les réserve qu'à ceux qui obéissent servilement et ne s'en remettent qu'au syllabus du cours... Vous lisez plus que tous les autres étudiants... Vous ne craignez pas de donner votre opinion, quitte à me contrarier... Franchement, je vous donne même un A plus. Cela dit, parlez-moi de ce que vous lisez en ce moment? Je suis toujours curieux de voir où vous en êtes avec vos lectures...

J'ai donc parlé de mes lectures au professeur K. Je ne me souviens plus trop de ce que je lisais à ce moment-là. Probablement Les formes nouvelles en peinture, de Stanislas Ignacy Witkiewicz... Ce qui dut l'enchanter. Il voyait bien que je me forçais le cul pour lire des textes rares et compliqués, sans avoir à m'en remettre à la mémoire de mes profs.

Évidemment, je ne vous écris pas ça pour me vanter. J'ai toujours été un lecteur compulsif. Je détestais tellement l'école que je tenais les bibliothèques pour mon refuge mental. Je n'ai aucun mérite d'avoir appris à me protéger des balivernes avec les livres. Chaque livre me protégeait de l'ennui et de la bêtise.

C'était bien la première fois que je trouvais quelqu'un, hormis mon père et mon frère aîné, pour m'encourager à lire sans ressentir la culpabilité de risquer de devenir fou...

S'il fallait que je devienne un fou, se serait un fou comme lui, le professeur K., alias mon ami Alexis Klimov...


jeudi 2 avril 2015

En avril Claudette ne se découvre pas d'un fil

Que l'on soit en avril ou bien en juillet, jamais Claudette ne se découvre d'un fil.

On la voit marcher d'un bout à l'autre du Chemin du Roy, du Cap-de-la-Madeleine jusqu'à Trois-Rivières-Ouest, avec sa tuque, ses bottes de caoutchouc, son manteau d'hiver et sa grosse chemise carreautée rouge et noire. Qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il fasse un soleil de plomb, Claudette ne se départit jamais de ses nippes, comme si elle appréhendait un malheur qui l'obligerait à vivre dehors en pleine rue.

Elle se parle à elle-même en arpentant la ville d'un bout à l'autre, Claudette. C'est une petite dame trapue d'à peu près mon âge. Je ne sais pas quel malheur lui est arrivé pour qu'elle s'enrage ainsi après les fantômes de son esprit. C'est à la fois triste et amusant. Triste parce que l'on ne peut pas s'amuser du malheur des gens. Amusant parce qu'on ne peut pas toujours s'attrister devant ce déferlement de mots orduriers qui sortent de sa bouche.

-Mes hosties d'tabarnak! Haha! Vous pensez que c'est d'même, hein? Mais c'est pas d'même! Non monsieur! Non mes hosties d'tabarnak! Haha!

La dernière fois que je l'ai vue, elle était au pied d'un crucifié en bronze grandeur nature qui surplombe la rue Fusey à Sainte-Marie-Madeleine-du-Cap-de-la-Madeleine. Elle était là, à deux pas du Christ, et elle semblait lui dire quelque chose qui m'échappait, quelque chose qui visiblement la mettait en colère.

Un peu plus tard, je l'ai surprise devant la cathédrale de Trois-Rivières. Elle s'en prenait encore une fois au Bon Dieu.

-Hostie d'calice de ciboire! Ça va faire!!! Ça va faire!!! Mon hostie d'tabarnak toé!

Le soleil commençait un peu à chauffer. Elle portait pourtant un foulard autour des oreilles et de la bouche. Elle ignorait cette piètre chaleur qui nous poussait à croire que nous pouvions enfin enlever un fil ou deux en avril.

Je pourrais vous en raconter sur son compte une autre et deux autres. Malheureusement j'aurais bientôt fait le tour du sujet. Pour en savoir plus sur Claudette, vous n'avez qu'à vous promener tout le long de la 138, alias le Chemin du Roy, du pont Laviolette au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap. Sûr que vous la verrez. À moins d'être aveugle. Ou sourd. Ou muet. Ou indifférent.




mercredi 1 avril 2015

Un poisson d'avril comme il ne s'en fait pas

Il est dans la tradition du premier jour d'avril de faire des farces. Certains se contentent d'accrocher un poisson de papier dans le dos des gens ou bien de coller une pellicule de plastique transparente sur le bol de la bécosse.*

Comme ces blagues sont éculées, vous comprenez qu'elles ne font pas l'affaire des plus inventifs.

Évidemment, les plus inventifs ne sont pas nécessairement les plus empathiques, autrement on n'aurait jamais inventé la bombe à neutrons.

Jos Borduas n'était pas nécessairement des plus inventif mais il savait se démarquer par sa volonté de ne pas répéter toujours les mêmes niaiseries. Il se renouvelait toujours, d'un séjour de prison à l'autre, pour que l'habitude n'ait jamais raison de lui.

L'histoire que je vous raconte s'est passée un premier avril, vous vous en doutez bien.

Jos Borduas profitait d'un moment de libération conditionnelle en avril 2012. Au lieu de savourer le printemps à l'extérieur des quatre murs de la prison, il se torturait l'esprit afin de commettre un poisson d'avril qui soit à la hauteur de ce qu'il croyait être, c'est-à-dire le roi des farceurs.

Une idée finit par lui venir à l'esprit après avoir bu, reniflé et fumé toutes sortes de psychotropes.

Il s'invita chez Jacques Normandeau, son grand chum de prison qui avait lui aussi été libéré depuis au moins trois mois. Pendant que Normandeau était aux toilettes, Jos Borduas dévissa les garde-fous du balcon de l'appartement de son grand chum. Quand Normandeau sortit des toilettes, il alla rejoindre son ami sur le balcon qui l'attendait avec une bière à la main et un joint dans l'autre.

-Christ de belle journée, hein? dit Normandeau à Jos Borduas.

-Oui m'sieur! Une journée pour s'accoter sur une rampe de balcon en buvant une p'tite broue!

Normandeau, comme de raison, s'appuya sur le garde-fou et piqua du nez jusqu'au sol, trois étages plus bas.

Il n'était pas tout à fait mort, mais plus tout à fait fort aussi.

Jos Borduas riait comme un damné.

-Poisson d'avril! qu'il disait entre ses rires entrecoupés. Poisson d'avril! Ha! Ha! Ha!

Franchement, personne n'a besoin d'amis comme Jos Borduas. Sa place est en prison pour tous les jours de l'année, et pas seulement le premier jour d'avril.

Tenez-vous toujours très loin de cet hostie d'cave.




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*bécosse= québécisme issu de back-house, un cabanon pour aller chier...