lundi 24 avril 2017

Étienne l'artiste raté qui hurlait des chansons racistes

Rien n'est plus triste qu'une personne qui carbure à la politique jour après jour, minute après minute, seconde après seconde. Que l'on parle de musique ou de bon vin, elle trouvera le moyen de tout ramener à la politique pour le plus grand malheur des interlocuteurs qui sont en sa présence. Elle verra des messages politiques dans tout, jusque dans les lignes de votre main s'il le faut. Pas besoin de vous dire qu'elle vous semble une personne imbuvable que vous n'avez guère l'envie de fréquenter, à moins de n'avoir aucun talent vous aussi.

Malheureusement, la politique s'avère parfois le refuge des artistes ratés. Adolf Hitler en est l'exemple le plus frappant. C'était un aquarelliste pas très bon dans les portraits. Il ne peignait que des édifices. Quant à Pol Pot, qui a fait une thèse de maîtrise sur le poète Verlaine, eh bien on ne peut pas dire qu'il valait mieux quand on connaît un tant soit peu le génocide qu'il a commis envers les Cambodgiens.

Évidemment, il y a des degrés en enfer. Les fervents et fanatiques de politique ne vous enverront pas tous en enfer, c'est certain. Néanmoins, ils portent en eux ce mauvais germe qui profitera de certaines conditions pour croître, dont la prise du pouvoir.

Étienne faisait partie de ces artistes dits engagés qui avaient délaissé leur art pour se concentrer sur un message qu'ils répétaient ad nauseam. C'était un gars dans la quarantaine qui avait rêvé d'être un chanteur populaire toute sa vie et qui se voyait condamné à ne faire que trois shows par année au Café Le Bibob. Il y présentait toujours les dix mêmes chansons, dont Je suis Québec fort et confiant ainsi que Ma belle qui rigole-rigodon-dédé.

Le dada à Étienne, c'était le nationalisme québécois qu'il camouflait sous le folklore et les belles traditions. Jusque là, rien de bien dangereux puisque ça n'intéressait plus personne sinon les deux ou trois clients du Café Le Bibob qui prenait le petit Étienne en pitié. J'oubliais d'ailleurs de vous dire qu'Étienne n'était pas grand. Peut-être parce que c'est sans importance. Qu'est-ce qu'on s'en fout qu'il soit grand ou petit, hein?

Étienne avait néanmoins régressé au fil des ans.

Il était graduellement passé de swigne-la-bacaisse à expulsons-les-islamistes.

Étienne avait découvert la lutte conte l'Islam.

Il voyait des islamistes partout, imaginez-vous donc, et s'était abonné à tous les groupuscules de loups et de louves des SS qui pullulaient sur les médias sociaux.

S'il ne s'en était pris qu'aux terroristes, on se serait dit que c'était de bonne guerre. Mais non, Étienne s'en prenait à l'ensemble de la communauté musulmane de même qu'à tous ceux qui osaient se faire photographier avec des femmes voilées, des porteurs de turban sikhs ou dieu sait quoi encore. il mélangeait tout et prétendait être un fervent patriote qui défendait son pays d'une invasion imaginaire qui n'existait qu'au creux de cette peur qu'il partageait avec bon nombre d'ignorants racistes.

Étienne, qui faisait jusque là de la chanson plutôt fade, sur des airs de guitare qui sonnaient un peu faux, était devenu la coqueluche des Hurleurs, une page Facebook qui regroupait 11 000 membres prêts à en découdre avec les étrangers qui ne se soumettaient pas à la tourtière et aux fèves au lard.

Les Hurleurs aimaient Étienne qui leur sortait une chanson par semaine, tout aussi poche qu'auparavant, mais qui avait néanmoins l'heur de susciter l'admiration de cette bande de ratés anxieux et xénophobes.

Étienne avait composé des ritournelles sur des trucs comme J'aime mieux mon sirop d'érable que trop d'Arabes, Mets-don' les voiles au lieu d'porter el' voile, Moi je dis Québec, Notre pays c'est pas votre pays et autres conneries du genre.

Personne ne s'intéressait à Étienne avant qu'il n'affiche aussi clairement sa xénophobie. Il avait maintenant 11 000 fans. De quoi partir une vraie carrière. Il songeait même à produire un disque. Il remettrait un dollar par disque vendu aux Hurleurs. Ce serait sa manière de soutenir la cause.

Étienne était maintenant de tous les rassemblements, de toutes les assemblées. On le réclamait partout, de Rimouski à Gatineau, pour qu'il chante J'aime mieux mon sirop d'érable que trop d'Arabes ainsi que Je les tiens par la barbichette.

Il jouait encore plus faux que jamais. Sa voix était agonisante. Cependant les Hurleurs n'en demandaient pas tant à un vrai Québécois.

Étienne pratiquait de moins en moins souvent sa musique. Il passait bien plus de temps à colporter sa haine sur les médias sociaux.

Il était maintenant ami avec plein d'esprits mesquins, dont des militants du Front National français et autres groupuscules identitaires plus ou moins fascistes.

Les Hurleurs l'avaient sauvé de l'oubli dans lequel il sombrait. Les Hurleurs redonnaient de la vigueur à son nationalisme primaire et quasi périmé.

Ils étaient maintenant ses amis, ses camarades de combat, les seuls qui soient dignes de s'appeler des Québécois.

Une manif était prévue pour la fin de semaine.

Les Hurleurs lui demandaient de chanter au micro ses hymnes patriotiques.

Certains clients du Café Le Bibob n'étaient plus capables de lui parler.

Ils ressentaient le malaise de discuter avec un fou enragé qui s'intéressait bien plus à lutter contre les fantômes de son esprit troublé qu'à améliorer son jeu de guitare.

Étienne trouvait néanmoins la force et le courage de les dénoncer.

-Vous êtes tous des traîtres et des vendus! Vous pliez devant les islamistes! Mais pas moi! Ni les Hurleurs! Oh non! Ahooou!!!!

Bref, c'était un hostie d'cave.


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