mardi 4 avril 2017

À propos de poésie

J'ai été un temps poète. C'était à l'époque où je ne trouvais pas l'inspiration pour écrire des textes plus touffus. Mes pensées étaient confuses. Mes émotions étaient à fleur de peau. J'avais échoué dans la rédaction de deux ou trois romans que j'avais déchiquetés en mille morceaux. La poésie me semblait plus accessible. Elle ne nécessitait pas de longs développements ni des descriptions d'événements ou de personnages. Elle n'avait qu'à sortir comme elle venait, jusqu'au mépris de la syntaxe.

C'était l'époque où j'écrivais des trucs du genre:

Davy Crockett
Croquette de veau
Vaudeville
Vilebrequin

C'était franchement nul à chier. Il s'y ajoutait des jérémiades sur mon petit moi, sur l'amour si difficile à trouver et j'en passe. Mes haïkus ne valaient pas le cul. Ils étaient la représentation de mes milles misères de collégien qui cherche à se faire une place dans la vie.

La poésie ne m'a jamais vraiment quitté. Par contre, je n'en ressens pas la magie. Je n'y trouve pas facilement de quoi satisfaire mes pulsions artistiques. J'aime mieux écrire des essais, des récits, des nouvelles. J'aime mieux jouer de l'harmonica, gratter ma guitare, faire des caricatures ou  bien des bandes dessinées.

Arthur Rimbaud disait de ses poésies de jeunesse qu'elles étaient des rinçures une fois qu'il était devenu adulte et trafiquant d'armes en Afrique. Isidore Ducasse a dit sensiblement le même truc après avoir écrit Les chants de Maldoror.  On tient pourtant Rimbaud et Lautréamont pour des poètes majeurs malgré leurs désillusions. Et peut-être à cause de ces désillusions...

Je ne veux pas dire que je déteste la poésie, que je la méprise ou bien que je la tiens pour moins que du vent.

Par contre, il me faut avouer qu'il est difficile de m'émouvoir avec des vers, fussent-ils de terre...

Untel me récite ses poèmes avec fougue et passion. Je ressens un profond ennui. Comme si je m'entendais encore réciter Davy Crockett, croquette de veau, vaudeville et vilebrequin.

Je me souviens d'un érudit qui s'était cru poète pour un petit recueil qu'il avait commis.

Ses poèmes, qui avaient tout de même l'heur d'être écrits sous la forme d'alexandrins, étaient tout simplement incompréhensibles. Il reprochait à tel ou tel poète de n'avoir écrit que de misérables plaquettes et il nous revenait avec sa plaquette de versificateur plus ou moins soporifique. C'était à n'y rien comprendre, sinon que les poètes sont souvent narcissiques et vaniteux. Du moins les poètes comme j'avais déjà prétendu l'être.

J'ai probablement écrit des milliers de poèmes. Des milliers que j'ai perdus, que j'ai jetés, que j'ai brûlés. Je ne crois pas qu'on y aurait trouvé de quoi me faire passer pour un émule de Rimbaud. Mes idoles, en la matière, étaient Tristan Corbière et Tristan Tzara, peut-être parce que j'étais triste en tabarnak...

Puis la vie m'a emmené ailleurs. J'ai goûté à la Beauté, à la Grâce et à l'Émerveillement. Je n'avais plus besoin de me cacher derrière les mots pour saisir la substantifique moelle de l'existence (Rabelais). J'étais délivré de ma prison de mots. Je vivais des poèmes au lieu de les rêver. Je n'étais plus voyant: je voyais!

La poésie ne m'a jamais quitté voyez-vous. Elle est toujours là, tous les jours, dans tout ce que je fais et tout ce que je suis.

Cependant, je suis un critique sévère, tant pour la poésie que pour l'ensemble des arts et des lettres. Je ne suis pas un public facile.  Ça m'en prend gros pour me secouer. Une critique élogieuse des soi-disant spécialistes ne me suffit pas. Un prix prestigieux non plus. On me fait pas le coup du lapin bleu que l'on sort d'un chapeau.

Je n'aime pas Kant, ni Hegel, ni Proust, ni Sartre, ni Valéry.

À vrai dire, ils ne me font rien ressentir. Ils ne savent pas l'art de m'émouvoir. Ils m'ennuient.

Par contre, je me sens touché par Lao Tseu, Sitting Bull, Vigneault, Miller et Bukowski. Comme je me sens aussi touché par la poésie inconsciente d'augustes inconnus qui n'ont justement aucune prétention de produire de la poésie.

Cela ne s'explique pas. C'est viscéral.

***

Je vous quitte sur un poème de Tristan Corbière pour ne pas passer pour un barbare qui en veut aux poètes.

— Lui, c’était simplement un long flâneur, sec, pâle ;
Un ermite-amateur, chassé par la rafale…
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers, comme des médecins,
Il avait posé là, soûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace…

Faisant, d’un à-peu-près d’artiste,
Un philosophe d’à peu près,
Râleur de soleil ou de frais,
En dehors de l’humaine piste.
       
Tristan Corbière, Le poète coutumace (Les amours jaunes)