mercredi 5 avril 2017

Encore quelques mots sur Pierre-Esprit Radisson, coureur des bois

Pierre-Esprit Radisson est sans contredit l'un des personnages les plus colorés de notre histoire. Il fut fait prisonnier tout jeune par les Iroquois alors qu'il chassait dans les environs de Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières. Ils l'emmenèrent dans leur village près de l'actuelle New-York où il réussit à échapper à une mort qu'on imagine terrible et même à devenir l'un des leurs. Il s'évada un an plus tard en compagnie d'un Anishnabeg allié des Français. Il massacra ses frères Iroquois et fut malheureusement capturé à nouveau alors qu'il n'était qu'à quelques kilomètres de Trois-Rivières. Cette fois-là, il en mangea toute une mais fut miraculeusement sauvé par la pluie, que les Iroquois interprétèrent comme un signe. Par conséquent, il redevint un membre de la tribu avec quelques dents et doigts en moins...

Il s'évada une seconde fois en se réfugiant dans la colonie hollandaise de New-York, du temps où elle s'appelait encore New-Amsterdam. Il revint en Europe, s'embarqua sur un navire français pour finalement rejoindre une fois de plus Trois-Rivières, au pur mépris du danger ou bien par goût de l'aventure.

Son beau-frère Médart Chouart des Groseillers le recruta aux Trois-Rivières pour en faire un coureur des bois. Radisson avait l'heur de parler l'iroquois et l'algonquin en plus de connaître à fond les coutumes des aborigènes pour avoir été l'un des leurs. Ils partirent en expédition du côté du lac Michigan et du lac Supérieur et ramenèrent une cargaison de fourrure de plus de cent canots. Le gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Voyer d'Argenson, leur confisqua leur butin et les mit à l'amende parce qu'il n'avait pas de permis de traite...

Radisson et des Groseillers avaient découvert, au cours de ce voyage, une grande étendue de mer salée: la Baie d'Hudson. Ils tentèrent d'obtenir le soutien des autorités de la Nouvelle-France puis de la France. Déçus de n'obtenir aucun appui, les deux aventuriers décidèrent d'aller vendre leur service chez l'ennemi. Ils se rendirent à Boston, en Nouvelle-Angleterre, où ils rencontrèrent un officier anglais qui les ramena en Angleterre pour qu'ils puissent en parler au roi Charles II. Les Anglais, moins crétins que les Français, approuvèrent le projet des deux Trifluviens.

Un an plus tard, ils reviennent en Angleterre avec une grosse cargaison de peaux de castors. Le prince Rupert et ses associés décident de les soutenir financièrement en créant la Hudson Bay Company qui existe encore de nos jours. Radisson et des Groseillers établirent un poste de traite tout en s'accaparant ce nouveau territoire au nom de la couronne d'Angleterre.

Cependant, les Anglais ne valaient guère mieux que les Français. Radisson et des Groseillers étaient insatisfaits de leur traitement par la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ils furent convaincus par un jésuite, le Père Albanel, prisonnier en Angleterre, d'offrir à nouveau leurs services à la France.

Les deux explorateurs furent reçus froidement par Frontenac, le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France. Un marchand canadien consentit cependant à financer leur expédition vers la Baie d'Hudson. Ils parvinrent à prendre Port Nelson, à récupérer la Baie d'Hudson pour le roi de France et bien sûr ramenèrent une grosse cargaison de fourrures. De retour aux Trois-Rivières, les deux explorateurs se firent encore avoir par les autorités. On les roula dans la farine. On leur fit payer des taxes.

Radisson, écumant de rage, se tourna à nouveau vers l'Angleterre... Il mena des expéditions contre les Français dans la baie. Il pilla les entrepôts des Français et rétablit l'autorité de la couronne d'Angleterre.

Radisson retourna en Angleterre en 1687 où il se mit à la rédaction de ses récits de voyage. Il serait mort à Londres dans la pauvreté, le 21 juin 1710, rêvant sans doute des grands espaces qu'il avait découverts entre le fleuve Saint-Laurent et les Rocheuses et entre l'Océan Arctique et le fleuve Mississippi.

***

Si je vous parle ainsi de Radisson, c'est bien parce qu'il représente ce que nous sommes mieux que quiconque dans notre histoire. Radisson n'était ni Français, ni Anglais. Il était fidèle à lui-même et était déjà quelque chose comme un Canadien, voire un Québécois, un esprit fortement marqué par les Premières Nations de l'Île de la Tortue.

Il était devenu fortuitement Iroquois. Il avait vécu comme eux, pensé comme eux.

Était-il un traître ou un vendu? Pas du tout. Radisson n'obéissait plus qu'à lui-même. Il ne supportait pas de se faire avoir par des nobles qui ne risquaient pas leur peau dans le confort indécent de leur fauteuil.

Si les gouverneurs de la Nouvelle-France l'avaient bien traité, peut-être que de nos jours l'Amérique du Nord serait majoritairement francophone en plus d'être fortement métissée.

Mais non! Les gouverneurs de notre colonie allaient se montrer tout aussi stupides et incompétents que ne le sont aujourd'hui les administrateurs de notre soi-disant belle province.

Du gouverneur Pierre de Voyer d'Argenson jusqu'au Premier Ministre Couillard, en passant par le risible intendant François Bigot, notre territoire fut pour une grande partie de son histoire gouverné par des administrateurs corrompus qui rêvaient de vivre et de mourir sur d'autres rivages. Nous en avons payé et en payons encore le prix.

Cela fait des années que je rêve d'écrire un jour un roman sur Pierre-Esprit Radisson. Son histoire me fascine plus que toute autre. On y trouve de tout. Ce gars-là donne l'impression d'avoir vécu mille vies en une seule, comme tous les coureurs des bois de cette époque qui finirent par vivre eux-mêmes comme des aborigènes, préférant la liberté des peuples des forêts à l'esclavage pour un seigneur au sein de la colonie.

Il est possible de lire en anglais les mémoires de Pierre-Esprit Radisson via le projet Gutenberg.
C'est un récit tout autant halluciné qu'hallucinant. Radisson y raconte, entre autres. sa capture par les Iroquois, les séances de torture auxquelles il fut soumis ainsi que ses aventures toutes aussi inénarrables les unes que les autres. Pour ceux et celles que ça pourrait intéresser, c'est ici.