vendredi 14 avril 2017

Le vendredi malsain de Jérémie

Jérémie s'était mis dans la tête de visionner des films de Jésus et il ne fallait surtout pas le déranger.

-Je vais tous les écouter en rafale aujourd'hui! C'est Vendredi Saint! Je vais me taper L'Évangile selon Saint-Matthieu de Pasolini, Jésus de Nazareth de Zeffirili, La dernière tentation du Christ de Scorsese, Puis La Passion du Christ de Mel Gibson... Puis peut-être Day of Triumph de Robert Wilson, tourné en 1954...

Jérémie était bel et bien prêt à se claquer du Super Jésus toute la sainte journée.

Il avait une bonne réserve de croustilles et de boissons gazeuses. Il s'était même acheté des langues de porc dans le vinaigre. Ce serait un festin tant pour l'esprit que pour le ventre. Après tout, Jésus n'avait-il pas dit prenez et mangez-en tous?

Jérémie n'avait plus qu'à s'installer devant son écran plat de 36 pouces pour voir défiler encore et encore la même histoire de Jésus.

Pourtant, ce n'était pas la fête de Jésus pour tout un chacun.

Il n'était que neuf heures du matin et déjà un vacarme épouvantable se faisait entendre dans tout le quartier. C'était comme si tout le monde s'était donné le mot de faire de la rénovation, du bricolage et quoi d'autre encore.

-Va falloir que j'ferme les fenêtres tabarnak! Pas moyen d'entendre Jésus étole de viârge!

Même avec les fenêtres fermées, c'était assourdissant.

-Va-tu falloir que j'sorte mes écouteurs saint-calice? Bande de vieux mononcles pis d'vieilles matantes qui n'profitent pas d'leu' congés! Faut qu'ça travaille au lieu d'prendre ça rilaxe! Faut qu'ça t'fasse chier avec leur génératrice, leur moteur de char, leur moto, leur hostie d'radio rock-matante full volume pis les enfants qui crient par-dessus ça! Crissez-moé la paix sacrament! J'veux écouter Jésus!

Il se résigna à porter des écouteurs pour ne pas manquer un iota de ces Bonnes Nouvelles qu'il connaissait par coeur.

Vers midi, alors que Jésus se faisait fouetter par la soldatesque romaine, les écouteurs ne suffisaient plus à étouffer les bruits environnements. Son voisin, un trou du cul défoncé avec l'on ne sait trop quelle drogue de vétérinaire, s'était mis dans l'idée de célébrer le printemps en faisant jouer son système de son aussi fort qu'il lui était possible de le faire. Ce n'est pas tant le bruit qui parvenait à Jérémie que les vibrations du plancher. C'était comme si le plancher se soulevait à chaque partie de guitare basse ou de tambour.

-I' veulent vraiment pas qu'j'écoute Jésus les hosties d'sans-dessein!

Il toléra cette situation intolérable pendant une heure. Au bout de cette heure, n'en pouvant plus, il cogna de toutes ses forces sur le plancher. En fait, il rentra une chaise de toutes ses forces dans le plancher, pétant même des tuiles au passage. Il était tellement déchaîné que les pattes de chaise cassèrent en deux puis en dix-sept morceaux.

Le voisin, un jeune trou du cul défoncé, crut bon d'aller cogner chez Jérémie qui lui ouvrit la porte. Jérémie tenait la poignée de porte d'une main et de l'autre tenait encore un bout de la patte de la chaise qu'il venait de briser.

-Man! lui dit le jeune imbécile, tu peux pas cogner d'même su' l'plancher! J'ai des droits tu sauras! Ça fa' que ta yeule!

Jérémie, qui n'avait pas le coeur à se disputer, crut bon de frapper son interlocuteur à plus de cent vingt-huit reprises. Il ne restait plus de lui qu'un tas de linge malpropre baignant dans son propre sang.

La police intervint, évidemment. Les voisins avaient tout vu et souhaitaient retrouver la relative quiétude de leur station de radio rock-matante.

-Les mains derrière le dos, lui intima l'agent qui s'attendait bien à ce que la marde survienne pendant le long congé pascal,

Jérémie mit les mains derrière son dos puis on l'emmena au poste pour l'interroger et ensuite l'incarcérer.

On le laissa tranquille dans sa cellule vers 15h00, l'heure où Jésus est mort comme tout le monde le sait.

Le ciel n'était pas couvert.

Il faisait étrangement soleil.

Jérémie eut une pensée pour Jésus, son super-héros préféré.

Puis il se dit, en lui-même, qu'il n'y avait pas assez d'amour ici-bas.