dimanche 20 novembre 2016

Vivement la première neige

Rien n'est plus pacifiant pour l'âme d'un Québécois digne de ce nom que la chute d'une première neige.

Il se trouvera bien sûr des lots de braillards pour s'en plaindre. Surtout parmi les automobilistes, la pire engeance qui soit. Ils respireraient de l'oxygène en conserve plutôt que de sacrifier leur véhicule. Ils perçoivent la neige, la pluie et tout ce qui fait l'infinie variété de ce monde comme un obstacle à leur prison sur quatre roues.

-Ah moé la neige... diront-ils. Ah moé pelleter... Ah moé le froid... Ah moé j'irais dans l'Sud toutte l'hiver...

Je leur botterais le cul... J'aimerais bien qu'ils y aillent tout l'hiver, dans le Sud, plutôt que de constamment les entendre gâcher mon plaisir. Remarquez que je m'éloigne spontanément de ces conversations oiseuses sur les automobiles. Je n'en ai rien à foutre et m'en sens bien plus heureux ainsi. Dès que j'entends un braillard, je fuis. Je raccourcis la conversation. Je les laisse à leurs jérémiades de tâcherons superficiels.

J'attends avec ferveur la première puis la deuxième et énième neige. Plus il y en aura mieux ce sera.
Toute cette blancheur maquillera les défauts de la ville mise à nue par cet automne défoliant. Du coup, on aura l'impression qu'il fait plus clair. On n'aura plus la sensation de vivre dans la grisaille et la monotonie de ce repos saisonnier de la vie végétale.

Les enfants vont se faire des boules de neige. Ils iront peut-être même patiner. Les adultes qui ne sont pas devenus tout à fait des vieux cons se mettront de la partie. Puis on sortira encore plus de lumières. Des lumières de Noël. Des lumières pour célébrer Mithra, Kitché Manitou, Râ, Jésus ou bien tout simplement le solstice d'hiver. Quand la neige tombera sur la ville endormie, ce sera comme si elle était contenue dans une boule de verre étincelante. Comme si la ville devenait magique, féerique et profondément surhumaine. Les bons sentiments renaîtront pour le temps des Fêtes. On aura la main sur le coeur. On donnera aux mendiants sans rechigner comme d'habitude. Nous vivrons de cette illusion que nous sommes tous des frères et des soeurs...

Évidemment, je pourrai sortir mes vieux airs de Noël. Mahalia Jackson, Frank Sinatra et Pierre Lalonde s'il le faut. Je n'en éprouverai aucune honte ni fausse déprime pour épater la galerie. Je vis selon les saisons, moi, et n'ai pas cette nostalgie de vivre là où je ne suis pas en ce moment même. Il n'y a pas d'autre ailleurs que dans ma tête. Je viens de là et c'est toujours là que je retourne. Et ma tête me dit que la neige c'est pacifiant, comme White Christmas de Bing Crosby, au risque de passer pour un vieux mononcle fini.

Quelle tombe cette première neige! J'ai cette fringale du temps des Fêtes, ce besoin de voir mon pays qui ne peut être que l'hiver.