vendredi 18 novembre 2016

Monsieur Pépin, les racistes et moi

Je ne suis pas raciste. Cela me semble aussi naturel d'être altruiste que de respirer.

L'ami de feu mon père, feu Irenée Pépin, m'aura servi de phare pour faire de moi un bon gars sans une ombre de racisme.

Monsieur Pépin était un vétéran de la Seconde guerre mondiale. Il avait combattu en Italie, en France, en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Il était peu bavard sur ce qui ne pouvait pas se raconter facilement. On comprenait que la guerre était une vilaine chose. Il avait vu mourir ses camarades. Il avait vu mourir tout court devrais-je dire. 

C'était l'homme le plus accueillant du monde. Monsieur Pépin se portait toujours au devant de tous ceux qui venaient d'ailleurs en leur parlant dans les deux langues officielles. Il était revenu du front avec un sens tout particulier de la fraternité humaine. Russe, Allemand, Vietnamien ou Cambodgien, Il semblait que tout le monde pouvait devenir son ami. Bref, au lieu d'avoir peur de l'autre, il allait au-devant pour lui offrir son sourire et ses farces légendaires.

J'ai connu un bon lot d'étrangers au cours de ma vie. D'étrangers qui sont passés dans mon quartier entre autres. Et tous avaient un bon mot pour Monsieur Pépin. Il était pour eux ce gentil monsieur qui parlait l'anglais avec un drôle d'accent où se mêlaient des expressions britanniques des années quarante. Le bonhomme qui parlait à tout le monde dans le quartier, dont ceux-là mêmes avec qui personne n'osait parler.

Je ne veux pas dire que je vaux mieux qu'un autre mais je n'ai pas cette peur de l'étranger que je constate trop souvent chez plusieurs de mes compatriotes. Je ne crains pas les Russes, les Asiatiques, les Noirs ou les Maghrébins. Ni les homosexuels, les transsexuels ou les disciples de Raël. J'ai poussé l'audace aussi loin que de les fréquenter et de m'en faire des amis, au grand désespoir parfois de certains de mes proches qui se demandaient ce que je faisais parmi des Juifs, des Arabes ou des extra-terrestres... J'ai appris à mieux connaître le Maroc, le Rwanda, la Bosnie, la Russie, la Colombie, Haïti et j'en passe à force de discuter avec des amis provenant de tous les horizons. Je crois même avoir contribué à sauver l'honneur de ma patrie en me comportant comme un gentleman, comme l'était d'ailleurs Monsieur Pépin.

Ma curiosité aura toujours été plus forte que ma peur, sans doute parce que j'ai eu l'exemple de Monsieur Pépin, un exemple qui aura fini par contaminer tout mon quartier. 

Quand je vois des gens qui se mettent à s'indigner de la présence d'étrangers sur notre sol, je ne les comprends pas. Je me sens plus près de ces étrangers. Je leur en veux presque de leur faire sentir qu'ils sont de trop. Les lois de l'hospitalité n'ont rien à voir là-dedans. Ce ne sont pas les lois qui me font penser ainsi. Ce sont mes propres valeurs qui, malheureusement, s'enferment mal dans un discours nationaleux et xénophobe.

Je passe plusieurs minutes par jour à défendre les étrangers et autres humiliés de notre société. Je me sentirai toujours solidaire de ceux qu'on voudrait écarter de la fête pour une raison qui m'échappe.

Ceux qui étaient choisis les derniers au ballon-chasseur à l'école sont souvent devenus mes amis. C'était parfois des rêveurs, des intellectuels, des types qui ne réussissaient pas à se fondre au cadre commun. 

J'en ai toujours voulu à ce cadre commun de pratiquer l'exclusion envers les gens différents sur la base de pas grand chose.

Ça me prenait aux tripes de voir qu'Untel ne faisait pas partie du groupe parce que le groupe avait décidé qu'il n'était pas assez ceci ou bien qu'il était trop cela. J'ai moi-même fini par me méfier des groupes. Mon groupe est devenu celui qui est constitué de tous les déracinés du monde.

Cela dit, le racisme n'est pas une vue de l'esprit.

C'est une phénomène encore très présent. Il y a de l'espoir que notre communauté soit toujours plus ouverte et plus accueillante. Mais il y a encore des poches de résistance. 

On entend encore des employeurs dire à mots couverts qu'ils n'engageraient pas de Noirs ou d'Arabes. Ce sont généralement de bons Québécois avec des noms qui résonnent comme des souches pourries de la Normandie. Ils se donnent des raisons pour justifier leur racisme. Les Noirs sont paresseux. Les Arabes sont menteurs. Toutes sortes de conneries qui en disent plus long sur eux que sur les communautés qu'ils dénigrent. Vrai comme je m'appelle Bouchard, mon nom de famille ne doit pas servir de caution à ces abrutis. Le Nous dont ils parlent en me faisant des clins d'oeil complices me donnent l'envie de dégueuler.

Cela m'insulte d'entendre ça quand ça vient à mes oreilles.

J'ai honte de faire partie de mon peuple quand je vois des gens mesquins tomber à bras raccourcis sur ceux qui sont choisis en dernier au ballon-chasseur...

-Sont pas comme nous autres! Suivent pas nos coutumes! Sont lents! Sont critiqueux! Sont pleins de coquerelles! Y'aiment pas le Père Noël!

Quand j'entends ça, vraiment, je sens que ne suis pas comme nous autres.

Je me sens Rwandais, Haïtien ou Bosniaque.

Et pas vraiment Québécois.

Évidemment, je finis par faire la part des choses.

Je sais bien que tous les Québécois ne sont pas des gros cons racistes. Je sais bien que tous les Haïtiens ne sont pas des anges. Mais ce qui vaut pour l'un vaut pour l'autre. Il y a du bon et du mauvais dans tous les groupes, pour ne pas dire dans tous les coeurs...

Ce serait mentir, cependant, d'ignorer ce fort contingent de xénophobes actifs qui nuisent à l'intégration des immigrants tout comme à l'image de notre communauté. Il y a des limites à entretenir le malaise parmi nos invités.

Ce n'est pas tout le monde, je dois en convenir, qui ont la classe de feu Irenée Pépin, ce vétéran de la Seconde guerre mondiale qui était en paix avec tout le monde.