mercredi 2 novembre 2016

On a la morale de son portefeuille

On a la morale de son portefeuille. Quand on a tout, on pense que ceux qui n'ont rien veulent s'en prendre à vous par jalousie, voire par paresse. Quand on n'a rien, on ferait mieux de se la fermer. La bonne société n'a que faire du point de vue des gueux.

Feu mon père a grandi au sein d'une famille nombreuse qui a connu la misère. Ses anecdotes sur la pauvreté de son enfance m'ont inculqué des leçons de justice sociale. 

Il me racontait qu'ils allaient à l'école à tour de rôle puisqu'il n'y avait pas suffisamment de bottes de caoutchouc pour chausser toute la maisonnée. À la fin de l'année, pour la photo de groupe, on recommandait aux petits Bouchard de rester à la maison. On ne voulait pas gâcher la photo avec des pauvres vêtus de haillons.

Mon père m'a donc transmis quelque chose comme un sain mépris de la bonne société.

Ses leçons de justice sociale était d'autant plus facile à assimiler que nous n'étions pas riches, comme à peu près tout le monde dans notre quartier, à la différence notable que le réfrigérateur était toujours plein.

C'est lui qui m'aura appris que tout le monde chie à la même place. Petits, grands ou gros tomberont tous un jour ou l'autre, aussi bien vêtus ou parfumés soient-ils.

Pas besoin de vous dire que ses leçons m'ont nui dans la vie. Elles n'étaient pas faites pour me conférer le sens de la réussite, que je juge pratiquement indissociable du mépris de nos frères et soeurs de misère. Elles m'auront appris à ne jamais me taire et à ne pas prendre au sérieux les péteux de broue.

On dit que les enfants amplifient les défauts ou les qualités de leurs parents. C'est vrai dans mon cas. J'ai amplifié ce sentiment d'injustice sociale au point de monter sur les barricades.

Pour dire vrai, je ne suis pas capable d'admirer une personne en situation de bonne fortune ou d'autorité. Et ce n'est pas par jalousie, peu s'en faut. C'est parce que je ressens l'humiliation que ça représente pour tous ceux et celles qui n'ont rien et que l'on traite à tort comme des déficients intellectuels, voire des démunis.

Le statut de pauvre, cela dit, me semble nettement moins insultant que celui de démuni.

Rien de plus sirupeux que la moraline bon marché et la condescendance de ceux qui parlent des démunis au lieu des pauvres. Cela me prend littéralement aux tripes chaque fois que j'entends ça. J'aurais seulement l'envie de faire tomber la Bastille et toutes les banques du pays quand je sens qu'on humilie les pauvres sous le prétexte de les aider.

Il y a de la dignité dans la pauvreté. On dit même qu'elle n'est pas un vice. C'est d'autant plus vrai que la majorité des êtres humains sur cette triste planète vivent dans des conditions précaires.

Les riches font miroiter aux gens moyens qu'ils pourraient devenir riches eux aussi en y mettant un peu d'efforts. Certains passeront leur vie à travailler soixante heures par semaine pour demeurer toujours tout aussi pauvres et loqueteux. Ils en voudront même aux plus pauvres que de les distraire de leurs folles ambitions. Ils en voudront à ceux qui n'ont rien plutôt qu'à ceux qui leur enlèvent tout. Un larbin sommeille dans tout individu de la classe dite moyenne. Ce larbin est le ciment sur lequel s'appuie tout l'édifice de l'injustice sociale. 

Ce n'est pas tout le monde qui gagne à la loterie. Suffit qu'un seul pauvre gagne de temps en temps pour donner l'impression aux autres malheureux que l'argent leur pleuvra dessus un jour ou l'autre, même si les calculs de probabilité ne jouent aucunement en leur faveur. 

Les mathématiques, voyez-vous, sont pour les riches... Quand un pauvre se met à compter, il oublie ce facteur qui va de soi: les riches ont non seulement le droit mais aussi le devoir de profiter des pauvres. C'est pour le bien de notre civilisation inique et anxiogène. Un pauvre qui ment ira en prison. Un riche qui ment s'achète un gouvernement.

Mon vieil oncle me rappelait hier qu'il gagnait un dollar et un sou de l'heure dans les années cinquante du temps où il travaillait dans une usine de textile. Avec cette piastre, il pouvait aller au cinéma avec sa fiancée et s'offrir ensuite un petit quelque chose au casse-croûte.

Aujourd'hui, avec moins de quinze dollars l'heure, on ne peut même pas se payer un cinéma pour deux personnes. Ça en prendrait quinze de plus pour s'offrir un petit quelque chose au casse-croûte. 

Nous avons donc reculé.

Les pauvres sont encore plus mal en point.

Ils ont plus de difficulté qu'il y a cinquante ans pour avoir des loisirs, des dents et des lunettes.

Nos chers pauvres vivent comme des serfs pour rembourser une dette nationale artificielle créée par les politiciens à la solde des banques privées. On n'a qu'à regarder la courbe de la dette de 1945 à 1974: quasiment rien. Tout simplement parce que l'État empruntait à sa banque centrale, sans intérêts. Après 1974, la courbe de la dette augmente de façon exponentielle pour atteindre ces sommets inégalés qui permet aux fourbes de s'attaquer à nos programmes sociaux tout autant qu'à notre souveraineté nationale. 

Toutes ces escroqueries se font au nom de libertés artificielles, d'un encore plus hypnotique qu'hypothétique ruissellement de la richesse. Tout ça pour élargir le fossé entre les riches et les pauvres. Tout ça pour que les saigneurs de la Terre puissent continuer de la piller impunément. 

Je n'aurai pas cette cuistrerie de vous donner une leçon d'économie.

Vous n'aurez pas besoin de lire Karl Marx pour comprendre que l'exploitation économique est la finalité suprême du capitalisme. Seuls les vilains porteurs de pancartes peuvent contribuer à  le freiner avec plus ou moins de succès. Comme le disait un certain Michel Chartrand, le capitalisme est par essence apatride, a-national, a-familial et amoral. 

La lutte des classes n'est pas une invention marxiste. L'injustice n'est pas un point de vue de revendicateurs paresseux et malpropres.

On a la morale de son portefeuille.

Soit on a l'immoralité des riches.

Soit on a la moralité des pauvres.

J'ai choisi mon camp.

C'est résolument celui de ceux et celles qui n'ont pas de beau linge à porter lors des galas.

Celui de ceux et celles qui portent la même paire de bottes à tour de rôle.