mercredi 9 novembre 2016

Gaétan Bouchard ne vous informe pas

Vous ne vous attendez certainement pas à ce que moi, votre humble serviteur, aie la prétention de vous servir la vérité sur toutes ces questions anxiogènes pour la majeure partie des habitants de cette planète? Donald Trump a été élu et je m'en veux déjà de vous en parler. J'ai honte de joindre ma voix à celles de toute cette cohorte de gérants d'estrade qui vous expliqueront par A plus B pourquoi ceci ou cela. Comme si le monde n'attendait que ça: qu'est-ce que ce bon gros Gaétan Bouchard peut bien dire à ce sujet?... Est-il ému, en colère, dépité, déboulonné, détruit, amer, triste, réjoui, satisfait ou en liesse?

Je ne suis rien de tout ça. Je dirais même sans vergogne que je ne suis rien face à tout ça.

J'ai appris comme tout le monde la victoire du fou démagogue sur la folle corrompue. Puis j'ai fait ma promenade matinale, comme d'habitude, à un rythme sans doute un peu plus lent. Comme si j'avais besoin de me concentrer sur les vraies affaires: les feuilles mortes emportées par le vent, les nuages, la lueur du soleil, les lignes architecturales, les écureuils noirs.

Pour ne pas demeurer en reste, pour faire comme tout le monde, comme si j'étais le Premier ministre des bécosses, je vais émettre quelques commentaires pour satisfaire les uns et déplaire aux autres, comme d'habitude. Si je me tenais coi, comme tous les peureux quoi, on ne m'en voudrait jamais. Mais non! il me faut dire et écrire ce que je pense pour mieux nuire à ma très hypothétique sinon impossible ascension sociale.

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Premier constat, donc, c'est que les élections auraient été truquées si Trump avait perdu. Comme il a gagné, les élections ne sont pas truquées... Qu'est-ce qu'on y gagne? Je n'en sais rien. Sinon la certitude que les élections sont un piège à cons. Tant et si bien qu'on serait prêt à sacrifier le parlementarisme à force de l'associer à n'importe quoi. Et c'est là que ça devient inquiétant. Moins de démocratie, fusse-t-elle pétrie d'artifices, n'augure rien de bon pour nos libertés civiles.

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Deuxième constat: les médias traditionnels n'ont plus aucune crédibilité. N'importe quel billet de n'importe quel trou du cul circulant sur les médias sociaux fera son chemin dans l'opinion publique. Il le fera plus naturellement que le point de vue bien rémunéré d'un professionnel des vieux réseaux d'information corrompus. Moi-même, malheureusement pour vous, j'ai l'impression d'avoir plus de poids dans l'opinion publique qu'un obscur éditorialiste d'un quotidien que plus personne ne lit. Du coup, je sens que j'hérite d'une responsabilité encore plus lourde à assumer.

La plupart des médias traditionnels américains ont appelé à voter contre Donald Trump, le fou, le clown, la face orange, le démagogue raciste, le sexiste, le tout ce que vous voulez. Plus les médias traditionnels s'attaquaient à Trump et plus Trump montait dans l'opinion publique. Il faisait figure de l'outsider qui combat l'establishment, qui nargue Wall Street et tout l'édifice de la bien-pensance.

Du coup, il y aura moins de programmes sociaux, plus de pollution, plus de pétrole sale, moins de liberté de presse, plus de prisonniers en uniforme orange, etc.

Une bande de nouveaux riches supplantera l'autre bande d'anciens riches qui se croyaient bien éduqués et bien élevés.

Les États-Unis d'Amérique seront gérés comme Poutine gère la Russie. Certains milliardaires auront la vie dure pour servir d'exemple pour Trump le soi-disant pourfendeur de la corruption. D'autres milliardaires les remplaceront subrepticement.

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Le Canada et le Québec ne sont pas les États-Unis. Il serait prématuré de croire que nous ne disposons pas nous aussi d'une forte proportion de gens qui se sentent floués sinon oubliés par le système. Je ne parierais pas que les Canadiens et les Québécois soient si différents des Américains ou des Français. Il y a un danger bien réel de sombrer nous aussi dans une période trouble. Trump n'a pas craint de passer pour un raciste, un sexiste ou un trou du cul. Il s'en est même fait une fierté. Nos politiciens craignent encore les points de vue des journalistes et commentateurs politiques traditionnels. Ils réaliseront un jour qu'il est plus payant, politiquement parlant, de ne plus s'en soucier. Alors nous entendrons le pire. On se mettra à chier sur les immigrés. On tirera à bout portant sur les féministes. On voudra faire taire les militants de gauche à grands coups de pieds dans les dents. Du très mauvais temps en perspective...

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Dans son roman Les possédés, Dostoïevski rentre dans la tête de Verkhovenski pour lui faire dire toute la haine qu'il porte envers le genre humain sous couvert de vouloir son bien. Verkhovenski est un prédicateur socialiste qui reprend systématiquement le Catéchisme du révolutionnaire du nihiliste Netchaïev. Il n'en a que faire de la société. Il faut la détruire pour la fonder sur de nouvelles bases. Et ces nouvelles bases, il n'est même pas nécessaire de les décrire. Il faut seulement abattre cette société, détruire ce système.

Je songe aux possédés de Dostoïevski lorsque je constate que plusieurs militants dits de gauche se réjouissent de l'élection de Trump. Comme s'il allait précipiter la chute de cette Amérique tant honnie. Pour ceux-là, Trump révélera les contradictions du système. Les gens seront encore plus pauvres, plus infirmes, plus écrasés que jamais par le capitalisme. Ce qui leur semble une bonne chose. Ils seront alors mûrs pour abattre les fondations de cette chose publique.

Je ne partage pas ce point de vue. Toute souffrance est toujours de trop. Rien ne justifie le pire. Rien ne justifie la mise en abîme de ce monde, aussi imparfait et désagréable soit-il.

Nous n'avons qu'un monde: celui-ci.

Le désir de justice sociale ne doit pas se faire aveugler par le besoin de se venger.

Nos vies, aussi médiocres soient-elles, ne doivent pas servir de caution morale à l'asservissement de tous.

L'amour, l'honnêteté, la tolérance et toutes les grandes valeurs n'ont pas à être sacrifiés pour cause d'inefficacité.

Si l'on devient un winner en ayant recours au mensonge, à la duplicité, au racisme et au mépris, mieux vaut demeurer un loser. Mieux vaut faire partie des hordes de ratés. Ne serait-ce pour qu'il y ait encore une faible lueur d'espoir pour ce monde qui en a tant besoin.

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Finalement, je n'ai rien d'autre à rajouter.

Je ne suis qu'un misérable blogueur.

Que dire de plus?