mardi 15 novembre 2016

Marlon et son gamin

Je ne sais pas le nom de ce gars-là. Je me souviens de l'avoir croisé dans des circonstances plus ou moins nébuleuses. C'est un gars de taille moyenne qui pourrait ressembler à Marlon Brando s'il était né dans le quartier Sainte-Cécile, un des hauts-lieux de la misère à Trois-Rivières. Un Marlon Brando légèrement balafré avec des yeux de poisson mort, comme je vous l'aurais décrit à prime abord.

Pour tout dire, j'avais eu une histoire d'un soir avec sa mère. Ne me demandez pas où ni comment. Je suis assez sobre sur ces aspects de ma vie qui ne vous regarde pas. J'ai dû les croiser ensuite tous les deux, par hasard, et sans rallonger inutilement le discours.

Puis j'ai revu Marlon tout fin seul, une fois ou deux, dans le quartier Sainte-Cécile où j'habitais à l'époque.

J'ai cru comprendre que Marlon était un jeune dur à cuire qui vendait de la coke et n'hésitait pas à menacer les mauvais payeurs à la pointe du couteau. Il ne m'a cherché des noises. Je n'achetais pas sa camelote. Et puis il ne devait pas savoir ce qui s'était passé entre moi et sa mère. Ce qui est très bien ainsi. Ce n'était seulement qu'une aventure qui remonte au mois à une vingtaine d'années. On ne va pas en faire tout un fromage.

J'ai su que Marlon s'était fait prendre il y a une dizaine d'années. Il avait fracassé la tête d'un gars avec un bâton de baseball. Du coup, il avait été retiré de la circulation et envoyé dans une cage au zoo.

Je l'ai revu souvent au cours des dernières semaines sans qu'il ne me reconnaisse. Je ne suis rien dans sa vie et en suis fort heureux ainsi.

Cela dit, Marlon a changé. Il n'a plus ces yeux de poisson mort. Il pousse tous les jours un marmot dans un carrosse pour aller le porter à la garderie. Cette garderie est sur mon chemin. Ce qui explique pourquoi je les croise matin et soir.

Marlon rigole avec son gamin qui l'appelle tendrement papa. Je devine à son sourire que Marlon s'est rangé et qu'il ne trempe plus dans de sales combines. Son espérance, pour ne pas dire sa raison de vivre, est dans ce carrosse.

-Papa, papa! Fais-moi tourner dans le carrosse dans le tas de feuilles! Oua!

Et voilà que Marlon, cigarette aux commissures des lèvres, le fait tourner dans les feuilles qui tourbillonnent tout autour d'eux.

-Ha! Ha! Ha! s'esclaffe l'enfant.

-Tu vas voir c'que tu vas voir ti-gars! réplique son père en se faisant suer derrière le carrosse pour amuser la chair de sa chair. Hi-ha!

Les feuilles s'envolent de part et d'autre du carrosse. Marlon avance, recule, fonce, revient, tourne, zigzague. L'enfant est euphorique.

-Encore papa! Encore!

Et ça recommence de plus belle.

Puis voilà qu'il le laisse à la garderie après lui avoir embrassé la tête.

Difficile de ne pas penser que Marlon a changé.

Marlon semble se porter mieux, c'est ce que j'en déduis.

Je puis me tromper.

Mais j'aime bien croire qu'il y a au moins quelque chose qui se porte mieux dans ce monde.

Ne serait-ce que la vie de Marlon, l'ex-vendeur de coke de Sainte-Cécile.