samedi 5 novembre 2016

Ti-Luc le poète et la créature de l'enfer

Ti-Luc est un poète en son genre. Peut-être même un peu trop. D'aucuns diront qu'on n'est jamais trop poète. C'est parce qu'ils ne connaissent pas encore Ti-Luc. Ce gars maladroit est du genre à réciter des vers aux filles avec lesquelles il tombe infailliblement en amour pour un sourire qui ne lui était même pas adressé.

-Tu es comme le clair de lune qui écarte les ombres! Ton odeur délicate monte à mes narines et me fait rêver aux Jardins suspendus de Babylone! Tes yeux sont des saphirs! Tes dents sont d'un ivoire parfait! Ta voix est un chant délicieux qui rivalise avec celui des sirènes qui eurent raison des compagnons d'Ulysse!

Vous voyez le genre? Comme il n'est pas nécessairement beau, ce petit gros à lunettes, les filles prennent généralement leurs jambes à leur cou pour s'éloigner de cet hurluberlu. Ti-Luc n'en est que plus malheureux mais n'abandonne pas pour autant ses techniques de séduction qui ne lui réussissent jamais. Il perpétue son mythe de poète sans-dessein qu'il maquille sous l'épithète de poète maudit. Il est comme ça, Ti-Luc, et personne ne le changera.

Or, l'autre jour, je crois que c'était mercredi, Ti-Luc est tombé sur une ancienne flamme, Maude Laflamme justement.

La première fois qu'il l'a vue, il y a déjà dix ans de ça, il en avait eu les jambes coupées. Maude était un ange descendu tout droit du ciel. Elle avait une longe chevelure blond platine, un visage aux courbes parfaites, un regard d'un bleu pénétrant, une bouche large et sensuelle. Et que dire de ses seins, de ses jambes, de ses orteils! Même ses oreilles l'hypnotisaient. Bref, Ti-Luc était encore tombé en amour et il allait la voir tous les soirs là où elle travaillait. Vous aurez compris qu'elle était serveuse dans un bar. Parce que Ti-Luc est plutôt du genre raté.

Plus la soirée avançait et plus Ti-Luc était saoul. Au début de la soirée, Ti-Luc était le gars le plus taciturne du monde. Pour ne pas dire qu'il était aussi le plus timide et le plus coincé. Au fil des heures et des consommations qu'il engloutissait l'une après l'autre, Ti-Luc devenait plus volubile. Il complimentait Maude puis, à la fin, il lui laissait un poème qu'il avait écrit sur un bout de papier. C'était une fois de plus un poème qui n'en finissait plus de vanter la beauté de Maude et qui disait qu'il serrait ses oreillers très forts la nuit en pensant à elle. Évidemment, Ti-Luc avait la classe de ne pas mentionner ses fréquentes séances de masturbation lorsqu'il pensait à Maude. Il demeurait donc le roi des cons aux yeux de Maude mais elle ne lui en voulait pas trop puisqu'il lui laissait de bons pourboires. Elle pouvait bien tolérer un stupide poète dans sa vie, même si elle préférait des brutes sans âme qui sniffaient de la poudre et lui en offraient avant que de la baiser. Comme le gros Lamothe, ce gros hostie de pusher qui avait du fromage autour du gland et qui puait de la poche.

Les années passèrent. Jamais Ti-Luc n'oublia tout à fait Maude Laflamme. Même qu'il avait dans ses carnets au moins huit cents poèmes qui lui étaient singulièrement consacrés. Maude était pour lui ce que Laure était pour Pétrarque: une occasion de délirer.

Il ne l'avait jamais revue au cours des vingt dernières années. Elle demeurait dans la tête de Ti-Luc quelque chose comme une inatteignable étoile. Pour dire vrai, Ti-Luc était encore célibataire après tout ce temps et presque puceau. Il avait eu, en tout et pour tout, deux relations sexuelles avec des vieilles fumeuses de cigarettes en deux décennies. Des relations d'un soir où il était trop éméché. Les vieilles n'avaient pas faites les difficiles avec ce crétin de Ti-Luc qui, d'ailleurs, n'a jamais fumé la cigarette.

Pour en revenir à mercredi, eh bien Ti-Luc a revu Maude Laflamme.

Elle n'était plus belle du tout depuis qu'elle consommait du crystal meth.

Il lui manquait des cheveux un peu partout sur le crâne et son visage était parsemé de grosses gales dégoûtantes. On aurait même cru que ses joues étaient collées ensemble. Il ne lui restait en bouche que des chicots noirs qui lui tenaient lieu de dentition. Maude était devenue très maigre. Elle portait des bottes de skidoo même s'il devait faire 15 Celsius ce jour-là. Elle était habillée comme la chienne à Jacques. Elle était crottée de la tête aux pieds et un filet de morve coulait de ses narines.

-Ah bin! qu'elle lui a dit. C'est Ti-Luc... Ti-Luc el' poète... Pis j'ai-tu des assez beaux yeux bleus à ton goût mon coco?

Ti-Luc était pétri de gêne et ne se sentait plus du tout poète devant l'apparition de cette créature qui semblait tout droit sortie de l'Enfer de Dante.

-Heu... Maude? C'est toi Maude?

-Bin oui... Celle qui est un ange dans les jardins de Babylone... Tu t'en souviens? Hein? Voudrais-tu que j'te suce la queue pour un paquet d'cigarette, hein? J'suce en tabarnak! qu'elle lui dit en sortant sa grosse langue grise et sèche.

-Heu... Faut qu'j'y aille... J'ai bin d'l'ouvrage aujourd'hui...

-Pis mes beaux yeux bleus, qu'est-ce que t'en fais, el poète? Pis ma bouche sur laquelle tu voulais mourir, hein?

Ti-Luc n'a pas eu d'autre choix que de s'enfuir tandis que Maude la junky continuait de lui crier des insanités en le traitant de gros cochon pervers qui se dégraisse le salami après avoir écoeuré les serveuses dans les bars.

Quand Ti-Luc me raconta cette histoire cette semaine, il était dans tous ses états. Il se sentait nettement moins poète. Il en voulait au crystal meth d'avoir détruit une telle beauté...

Je me demande ce qu'il fera de ses millions de poèmes écrits en l'honneur de Maude.

Je doute qu'il les lise encore du même oeil.

Si ça se trouve, la poésie ne doit même plus l'intéresser...

3 commentaires:

Guillaume Lajeunesse a dit...

Hilarante et non moins triste chute ! Le singe, dans l'arbre, convoitait un autre singe sur une branche plus haute ; ce dernier est tombé de l'arbre.

Gaétan Bouchard a dit...

@Guillaume: c'est une histoire vraie. Mais je ne dévoilerai jamais les noms des protagonistes...

Guillaume Lajeunesse a dit...

Je n'ai pas de difficulté à te croire. La vie a de ces revirements...