vendredi 25 novembre 2016

Tout seul, timide et pro-vie

C'était le gars le plus seul au monde que l'on puisse concevoir.

C'était un gars plutôt grand et rondelet aux épaules voûtées. Il marchait en regardant le bout de ses souliers. Il semblait éviter tout le monde. Il faisait pitié. Et il s'appelait Réginald.

Rien en lui n'était conforme à son temps. Tout en lui transpirait la fadeur. Réginald portait des vêtements bleu pâle d'une autre époque. Il avait de grosses lunettes de broche démodées. Sa coupe de cheveux semblait tout droit sortie d'un magazine des années '50, avec la raie sur le côté et pas un poil qui dépasse. Bref, il avait l'air d'un curé ce gars-là. Ce n'en était pourtant pas un. Par contre, il fréquentait l'église assidûment, plus que la moyenne des ours. Il s'y rendait à tous les matins pour prier Dieu sait quoi.

Évidemment, Réginald était puceau. Jamais un ami n'était entré dans sa vie et encore moins une demoiselle. Il vivait dans une maison de chambres sordide, couchait sur un vieux matelas trop mou et lavait son linge à la buanderie du quartier. Il recevait un chèque d'assistance sociale tous les mois avec lequel il se débrouillait pour survivre chichement. Il était souvent malade et n'allait jamais se faire soigner de crainte qu'on ne l'oblige à se mettre tout nu devant tout le monde. Bref, il tirait le diable par la queue.

Réginald était pratiquement incapable de parler à qui que ce soit. Il bafouillait devant quiconque. C'était pire si le quiconque était une femme. Alors là, il devenait rouge comme une tomate et aurait souhaité s'enfuir aussi loin que possible plutôt que de soutenir cette bouche, cette poitrine et ces yeux féminins. Toute femme lui semblait carrément démoniaque. Comme s'il risquait de subir tous les tourments de l'enfer. Comme s'il perdait tous ses moyens. Comme s'il bandait trop dur dans ses shorts qui ne tenaient plus que par un restant d'élastique.

On le voyait aussi de temps à autres au Cercle de philosophie pour une raison qui m'échappe. C'était bien sa seule activité sociale connue en-dehors de l'église. Et s'il y allait, c'était pour bafouiller toujours les mêmes paroles sur un combat qu'il menait contre l'avortement.

-L'avortement est un... L'avortement est un crime... On devrait... On devrait interdire l'avortement... Oui... C'est s'attaquer à... s'attaquer à la vie. L'avortement est un péché mortel...

Tout un chacun le regardait avec un mélange de mépris et de pitié. Qui était cet hurluberlu solitaire, ce puceau notoire qui s'incarnait en ange exterminateur de l'avortement? Pourquoi cette lubie? Que connaissait-il des femmes et de leur corps, lui?

À l'église, Réginald n'avait qu'un seul sujet de conversation avec le curé qu'il croisait au confessionnal. En dehors de quelques péchés véniels, dont de fréquentes séances de masturbation sur des photos de femmes en brassière tirées des dépliants publicitaires de Wal-Mart, on ne lui connaissait que ce champ d'intérêt: lutter contre l'avortement...

Le curé l'encourageait à défendre la sainte doctrine catholique, évidemment, mais doutait néanmoins de gagner le combat avec ce soldat d'infortune. Réginald était tellement ostracisé qu'on finissait par trouver des vertus à l'avortement du simple fait de l'entendre bafouiller contre.

On le voyait aussi à la bibliothèque municipale. Il empruntait uniquement des livres dans la section de la spiritualité de stricte observance catholique. Il connaissait en détail la vie de Saint-Laurent et de Sainte-Cunégonde. Il savait répéter des tas de prières stupides par coeur. Il aurait bien voulu devenir curé mais ses dettes d'études étaient trop importantes pour qu'on l'accepte dans l'organisation. Il devait payer ses dettes avant que de soumettre sa candidature. C'est du moins ce qu'il en avait déduit.

-Sans la foi, je ne serais rien, n'en prétendait-il pas moins.

Réginald n'était pourtant rien, malgré sa foi. Rien qu'un abruti à tout le moins.

On se doute qu'un tel hurluberlu constituait une bombe à retardement.

On ne peut pas vivre pendant des années sans amis, sans amour et sans travail. La chaudière finit toujours par exploser.

Ce qui devait donc arriver arriva.

Cela s'est produit au début du mois de novembre.

Notre solitaire avait entendu dire qu'il se pratiquait des avortements non loin de chez-lui, dans une clinique du centre-ville pour laquelle il n'existait aucune publicité explicite. On n'y voyait pas d'affiche du genre "Avortement gratuit!" ou bien "Ici on vous délivre d'une grossesse non désirée!". C'était une clinique qui pratiquait des avortements de manière plus ou moins clandestine, bien qu'elle était reconnue par l'État. Par cet État qui s'était mis au service de Satan, bien entendu. État contrôlé par des athées plus ou moins communistes qui reniaient la foi de nos pères et de nos mères...

-Je... je... ne laisserai pas faire ça... Je... je... dois me battre! L'avenir de notre nation catholique et française en dépend!!!

Il s'était donc posté devant l'entrée de la clinique avec une pancarte sur laquelle il avait écrit tout simplement "Pro-Vie".

Jusque-là, rien qui n'aurait pu étonner quoi que ce soit. On trouve des fous partout en Amérique du Nord, même s'ils se font rares au Québec en raison de notre intelligence collective proverbiale.

Par contre, ce n'était pas tant la pancarte Pro-Vie qui jurait dans le décor. Non, c'était lui. Imaginez-vous donc que Réginald était nu comme un ver. On pouvait voir son petit asticot violacé au-travers d'une forêt de poils gras et hirsutes. Réginald avait gardé ses bottes et ses bas, par commodité. Ainsi que ses lunettes, pour au moins y voir quelque chose. Il jurait dans le décor et n'était vraiment pas beau à voir!

Évidemment, la police eut tôt fait de l'appréhender pour grossière indécence.

Il ne se laissa pas faire facilement, bien entendu.

Réginald hurla de toutes ses forces, lui dont le ton de sa voix était généralement inaudible.

-WAAA! RAAA! GRAAA! AAAAH!

-Calmez-vous monsieur... Cachez votre ti-pénis! Il y a des femmes et des enfants dans la rue... lui dit l'agent Tétreault, un gars qui en avait vu d'autres, mais qui comprenait en son for intérieur qu'il avait vraiment affaire à un pauvre type.

-WAAA! RAAA! À BAS L'AVORTEMENT!!!

On lui fit une clé de bras. Réginald perdit pied et ses lunettes se cassèrent sur le trottoir. Les policiers n'eurent d'autre choix que de procéder à son arrestation pour avoir troublé l'ordre public. Il fut cependant décidé de le conduire au département de psychiatrie de l'hôpital plutôt que de l'envoyer au bullpen de la prison provinciale.

-C'est pas un cas de prison ça, sacrament, jura l'agent Tétreault. C'est un hostie d'fucké! Calice! I' s'pointe la bizoune à l'air au centre-ville! Pis l'pire c'est qui est pas équipé pour s'la montrer comme ça devant tout l'monde! C'est un christ de fou, c'est sûr!

Personne ne sut ce qu'on lui fit faire et prendre avant que de retrouver sa liberté. On suppose qu'on lui fit avaler des pilules et réciter des prières.

Réginald passa tout de même en cour. Il n'avait plus le droit de se tenir à proximité de la clinique où se pratiquaient des avortements.

Il pouvait cependant se rendre encore à l'église et à la bibliothèque.

On revit donc sa silhouette de raté aux épaules voûtées sur les trottoirs de notre belle ville.

Ses cheveux avaient un peu blanchis.

Et ses lunettes tenaient maintenant ensemble avec du ruban adhésif.


1 commentaire:

monde indien a dit...

J ' adore tes histoires de ratés-pas-ratés , au grand coeur -
Racontes-en encore des milliers comme celle-çi .