lundi 9 janvier 2017

Mademoiselle Gariépy, l'oubliée de Dieu

Mademoiselle Gariépy était toute menue, maigrelette, voire squelettique. Elle était bossue, repliée sur elle-même et marchait avec une canne en trottinant à pas de souris. Ses cheveux avaient probablement été roux et crépus. Ils étaient maintenant plutôt rares et dressés sur son crâne comme un léger duvet de canard tirant sur le jaune pâle. Ce qui fait qu'elle portait toujours un fichu ou bien un chapeau pour camoufler sa calvitie.

Elle tenait à ce qu'on l'appelle mademoiselle car elle n'avait jamais été mariée. Elle était toujours malade et personne n'avait songé à en faire son épouse, hormis un ou deux vieux cochons pas regardants et pas regardables. Ses parents avaient jugé qu'il valait mieux qu'elle demeurât une vieille fille, ne serait-ce que pour ne pas lui faire sentir qu'elle était de trop, elle qui ne voulait déranger personne par ailleurs.

Elle avait travaillé cinquante ans au presbytère de la paroisse Saint-Marc. L'église avait été démolie l'année suivant sa retraite. Lucien Comeau, le curé de la paroisse, était parti vivre auprès d'un motard d'un gang criminalisé qui l'aimait tendrement, un certain Johnny Killer Malavoy. On avait retrouvé cette brute assassinée dans un sauna gay deux ans plus tard. Dette de jeu? Triangle amoureux? Allez savoir! Il était mort et c'était bien fait pour l'ex-curé Comeau. On ne défie pas Dieu impunément lorsqu'on prétend le servir jusqu'à la mort.

Mademoiselle Gariépy s'était dit qu'elle vivait à une sale époque où les hommes ne pensaient qu'au sexe. Elle regrettait d'avoir confié tous ses secrets à l'ex-curé Comeau à la confesse. Dont la fois où elle avait menti à sa maman, ayant faussement laisser entendre qu'elle n'avait pas vidé le pot de confiture aux fraises. 

Mademoiselle Gariépy avait été une sale petite menteuse. Une moins que rien. D'ailleurs, elle ne confessât que ce seul et unique péché toute sa vie, jusqu'à ce que l'ex-curé Comeau parte avec feu Johnny Killer Malavoy. 

D'autres auraient pu douter de Dieu et de la foi catholique. Mais pas Mademoiselle Gariépy. Elle avait tout simplement changé de paroisse et s'était trouvé un confesseur digne de confiance. Un homme de Dieu qui ne pensait pas qu'à la fornication et aux péchés avec des mignons. Un prêtre aussi sourd que muet qui la condamnait à sa ration quotidienne de Je vous salue Marie et autres prières dont le titre échappe à tout un chacun.

Mademoiselle Gariépy n'était pas connaisseuse en matière de péchés. Elle devenait rouge chaque fois qu'on lui parlait de vulves, de pénis ou d'anus. Elle ne sacrait jamais et détournait le regard lorsqu'on osait prononcer des gros mots en sa présence.

La plupart des gens qui la connaissaient ne l'avaient pas connu dans un autre rôle que celui de retraitée. Ils ne se souvenaient même pas qu'elle avait travaillé au presbytère de l'église qui, d'ailleurs, n'existait plus. On avait bâti un HLM à l'emplacement de la vieille église de briques désertée par ses paroissiens. Plus personne n'aurait pu réciter par coeur le Notre Père sans se tromper dans ce qu'il restait de la paroisse.

En fait, Mademoiselle Gariépy n'était plus que l'ombre d'elle-même. C'était la pauvre vieille rabougrie qui marchait avec sa canne du Foyer Sainte-Marie à la Pharmacie Lecomte, puis de l'épicerie Gingras au Foyer Sainte-Marie.

Elle n'avait pas d'amis, ne souhaitait pas en avoir, et passait le plus clair de son temps à lire des revues religieuses, Mademoiselle Gariépy.

Elle offrait la bénédiction de Dieu à ceux et celles qui lui torchaient le cul. 

La pauvre portait une couche depuis quelques années. Il lui était particulièrement pénible d'exposer ses parties génitales à tout un chacun mais que pouvait-elle y faire? Elle était vieille, malade et ne pouvait tout de même pas mariner toute sa journée dans sa couche. Alors elle fermait les yeux et attendait que son supplice soit terminé.

Elle aurait préféré que ce soit des femmes qui s'occupent de changer sa couche. Cependant, il manquait de personnel au Foyer Sainte-Marie. Il arrivait souvent que ce soit des hommes qui changent sa couche. Ce n'était pas sans la bouleverser. Surtout quand sa couche était pleine et que les préposés se pinçaient le nez pour couper momentanément leur perception des mauvaises odeurs qui émanaient du corps de Mademoiselle Gariépy.

-Je... je... je digère mal les oeufs... bredouillait-elle.

-C'est pas grave mam'selle Gariépy... On en a vu d'autres... Faites-vous en pas... Ouf! Oua! Eurk!

Alors elle se mettait à pleurer, évidemment.

-J'aimerais mieux que la Sainte-Vierge vienne me chercher! Tout' nue devant des hommes... la couche pleine de selles... Ma foi du bon Dieu! J'voudrais mourir si c'était pas péché de nuire aux desseins de Dieu!

-Pas grave... Vous êtes propre là! Hop! La couche est bien en place... La jupe est remontée... C'était pas plus long que ça! lui disait le préposé, Karl Malavoy, le frère de feu Johnny Killer, l'amant de l'ex-curé Comeau...

Elle reprenait sa canne, son foulard, son manteau et son chapeau.

-J'cré bin que j'va's aller chercher ma prescription à la pharmacie...

Elle trottinait. Un pas, clok! un coup de canne, un pas, clok! un autre coup de canne. Et elle s'en allait comme ça, cloquin-cloquant.

Elle allait à la pharmacie, puis à l'épicerie, et revenait dans sa chambre pour déballer les trésors qu'elle avait trouvés: des médicaments, des pastilles à la menthe poivrée, du Canada Dry, du jus de pruneau...

-Bonté divine que j'suis fatiguée! J'pense que j'vais faire un p'tit somme...

Et la petite vieille s'écrasait dans son fauteuil pour ronfler au bout de deux minutes.

Elle aurait cent six ans dans deux mois.

Le bon Dieu l'avait oubliée, Mademoiselle Gariépy.

Tous ceux qu'elle connaissait étaient morts depuis longtemps.

Sauf l'ex-curé Comeau qui venait parfois la visiter.

Cependant, elle refusait de parler à ce sodomite. Il lui emmenait des chocolats, des fleurs et autres petites gâteries. Il mettait ça sur le bord de la table et parlait tout seul comme si elle l'écoutait parler.

Il y a des limites à ne pas dépasser dans la vie.

D'ailleurs, elle ne voulait pas être torchée par des Noirs.

La direction lui avait intimé l'ordre de ne pas résister sous peine d'être transférée ailleurs.

Elle se laissait donc torcher par des Noirs parce qu'elle ne pouvait rien y faire...

Et par des hommes, Blancs ou Noirs, pour la même raison. Et des hommes pas plus catholiques qu'il ne faut... Des hommes qui sacraient, blasphémaient et faisaient des remarques déplacées auprès du personnel féminin de l'établissement. Ils leur parlaient de cunnilingus et autres tours de rein dans le garde-robe.

Quelle sale époque elle vivait!

Dieu la mettait à rude épreuve, tous les jours.

Pourquoi s'en prenait-il à Mademoiselle Gariépy, elle qui n'avait commis pour tout péché qu'un petit mensonge à propos d'un pot de confitures?

C'était à n'y rien comprendre.









dimanche 8 janvier 2017

Le train ne siffle pas trois fois à Trois-Rivières

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La noblesse n'aime pas côtoyer la vermine. Pour se protéger de ceux qui n'ont rien, les nobles d'hier comme d'aujourd'hui entourent leurs habitats de clôtures et portes blindées. Ils dressent des murs pour qu'il soit bien clair aux yeux des pouilleux qu'ils n'ont pas affaire à n'importe qui une fois qu'ils franchissent ces limites imposées par la loi de la sélection surnaturelle.

Trois-Rivières n'est pas en reste. Bien sûr, nos riches n'ont pas encore la stature qu'ils ont dans les grandes villes. N'empêche qu'il faut bien commencer quelque part.

L'an passé, une clôture a été érigée pour départager les pauvres du vieux quartier Sainte-Cécile des bourgeois du nouveau quartier de Trois-Rivières-sur-Saint-Laurent-prout-ma-chère. Cette clôture a été payée par les contribuables trifluviens, dont votre humble serviteur. Une dépense d'environ 775 000$...
Vous voyez un train? Un chemin de fer? Un maire?

La Ville a laissé entendre que cette clôture a été érigée pour ne pas entendre le train siffler lorsqu'il passe, une menace que lui lançait une compagnie de chemin de fer tout aussi saugrenue que tonitruante.

Or, le train en semble pas passer souvent. Il n'est certainement pas passé cette semaine. J'ai pris des photos de la voie ferrée. Elle n'est pas déblayée depuis au moins deux bonnes semaines, sinon plus. Aucun train ne semble y siffler trois fois...

Je me permets donc de maugréer un tant soit peu et de passer pour quelqu'un qui cherche la chicane et ne tient que des propos négatifs. Je suis habitué. Les premiers qui vont me le reprocher sont ceux de la classe moyenne. Ils n'aiment pas qu'on leur rappelle qu'ils pourraient être pauvres. Alors ils s'accrochent à l'illusion qu'ils pourraient devenir riches et entourer leur belle propriété de fils de fer barbelé. Ils aiment les politiciens qui ont une sale gueule, ceux qui fesseraient sur un travailleur en grève plutôt que sur un entrepreneur véreux.

Mais où se trouve la voie ferrée bon sang?
Je sais bien que j'écris n'importe quoi. J'habite du mauvais côté de la clôture.

Je fais partie de la vermine.

Rien que des jaloux qui ne comprennent rien à rien...



Êtes-vous Charlie?

J'ai connu un raciste qui a cessé de l'être.

Il s'appelait Charles mais tout le monde le surnommait Charlie.

C'était un grand gaillard toujours prêt à se battre qui détestait à peu près tous ceux qui ne faisaient pas partie de sa bande de casseurs de gueule.

Il en avait contre les tapettes, les têtes carrées, les nègres, les maudits Juifs, les Chinetoques, les mangeurs d'ail et tous ceux qui portaient des linges à vaisselle sur la tête.

Charlie avait un drapeau nazi dans sa chambre. Il n'était pas vraiment un militant politique, mais ça lui plaisait de faire peur en compagnie d'Adolf Hitler.

Charlie n'aurait pas su vous dire en quelle année les nazis prirent le pouvoir en Allemagne. Il vous aurait dit qu'il ne lisait pas des livres comme les tapettes d'intellectuels si vous le lui aviez reproché.

Sa vie, c'était la violence, le sexe, la drogue et le rock and roll. Pour ce qui est du rock and roll ses goûts étaient très élémentaires. Il pouvait faire jouer et rejouer mille fois un hit dont il chantait les paroles dans un anglais plus qu'approximatif. Le refrain d'Another Brick in the Wall de Pink Floyd devenait ceci dans sa bouche: hey tricheur ding heu ling heu longue! Évidemment, il écoutait toujours ça à plein volume pour faire chier les voisins et profiter d'une bonne raison pour se battre avec eux.

Il fit des séjours en prison, Charlie, bien entendu. Pour toutes sortes de raison que vous aurez facilement devinées.

En prison, il apprit entre autres à mettre des pénis dans sa bouche. Il fut encore un temps intolérant envers les homosexuels, mais il sentait bien que ça clochait. Aussi se contentait-il de battre les femmes qui auraient pu laisser entendre qu'il était pédé. Charlie n'était pas tout à fait aux pénis et tenait à ce que son terrible secret soit bien caché.

Il fit ensuite la rencontre de May, une anglophone qui sut mettre un stop à certains traits de son caractère raciste. Les drapeaux nazis furent décrochés de son mur. May ne les aimait pas. Et Charlie, qui plus est, apprit à parler l'anglais auprès d'elle. Tant et si bien que cet animal devint presque bilingue au bout d'un an. Du coup, il pouvait chanter Another Brick in the Wall pour de vrai. Et il ne battait plus sa femme, parce que May ne laissait passer aucun haussement de ton sous peine de le quitter à jamais, ce que Charlie ne souhaitait pour rien au monde afin de s'éviter de retomber dans ses anciennes coutumes qui le menèrent en prison.

Un Algérien fit travailler Charlie dans son entreprise. C'était pour effectuer de menus travaux dans tous les immeubles qui lui appartenaient. Les collègues de Charlie étaient tous des immigrés. Il y avait un Vietnamien, un Kurde, un Sikh, un Apache, un Rwandais et un Bosniaque parmi tout ce beau monde. Charlie comprit d'instinct qu'il valait mieux pour lui de se la fermer dans la situation de minorité où il se trouvait. 

Le plus drôle, c'est qu'il se mit à savoir comment dire va chier mange de la marde dans toutes les langues et patois de ses collègues de travail. Ça le faisait rigoler au début. Puis lui vint l'idée qu'ils ne mangeaient pas la même chose que lui et que ça vaudrait la peine d'y goûter pour faire changement avec ses traditionnelles sandwiches au baloney.

Charlie se mit à manger du couscous, des tadjines et toutes sortes de soupes aux arachides et épices fortes.

Lorsque May le quitta pour un autre, Charlie tomba en amour avec Fatima, la cousine de son patron Algérien. Fatima n'avait pas une once de racisme. Elle fit le ménage dans la tête de Charlie qui, par amour pour elle, renonça à toute forme de commentaires dénigrants envers autrui.

Charlie devint un homme bon voyez-vous.

Désormais, rien ne lui puait plus au nez que la violence gratuite, le racisme et le mépris des homosexuels.

-Arrêter don' d'parler contre les Noirs, les homos pis les Arabes sacrament! Vous n'en connaissez même pas! rappelait-il à ses amis d'enfance qui étaient demeurés des brutes. As-tu déjà mangé du couscous toé? C'est bon en hostie!

Oui, Charlie était comme un bon vin qui s'améliorait en vieillissant.

Il n'avait pas tourné au vinaigre, Charlie.

Bien sûr qu'il n'était plus avec Fatima.

Et bien sûr qu'il préférait se mettre des pénis dans la bouche.

Mais ça, c'était son affaire n'est-ce pas?

Quand il m'arrive de penser à lui, je me dis qu'il y a de l'espoir avec les abrutis.

vendredi 6 janvier 2017

L'amour trahi de Jean-Luc The Fish Poisson

Jean-Luc Poisson, alias The Fish, ne connaissait rien aux jeux et enjeux de l'amour. Il se disait qu'il n'avait pas le physique de l'emploi. À vrai dire, il était ingrat, son physique. Il avait des yeux globuleux, une peau écaillée et l'odeur caractéristique des Poisson. Les Poisson sentaient tous mauvais sur plusieurs générations et ce n'était pas vraiment de leur faute. Les savons et déodorants ne convenaient pas à leur corps. Ils conféraient à autrui l'impression que les Poisson tentaient de dissimuler leur odeur de camembert sous des parfums de cabinet d'aisance.

Qui plus est, Jean-Luc Poisson était tout petit, malingre et timide comme un écureuil face à un humain.

On mentirait de dire qu'il n'avait rien pour lui.

The Fish avait tout de même un toit, un téléphone et même des bottines.

Cependant, il n'avait pas l'amour.

La plupart du temps, on peut dire que The Fish s'en foutait. Il vivait dans ses collections de photos de joueuses de tennis qu'il découpait dans les magazines et collait dans un scrapbook qu'il dissimulait sous son lit. Il serait mal aisé de vous dire que ses photos étaient maintes fois collées. The Fish n'était pas un saint, voyez-vous, et c'était le seul moyen qu'il avait trouvé de calmer ses pulsions amoureuses. Bref, Poisson se dégraissait souvent le salami.

Mathilda Chénier allait à la même université que The Fish et étudiait en comptabilité, tout comme lui. Elle portait souvent des jupes courtes qui lui donnaient des airs de joueuse de tennis. Elle était plutôt jolie, athlétique et sûre d'elle-même. Cette grande blonde avait tout pour elle. Elle avait des yeux de biche, une peau légèrement basanée et de longs cheveux blonds. Elle sentait toujours bon. C'est vrai qu'elle ne se mettait qu'un peu de ces parfums chers qui enivraient ses milliards de prétendants. Juste ce qu'il faut pour que tout un chacun ait la trique, dont The Fish, évidemment.

The Fish s'assoyait toujours derrière Mathilda qui n'y trouvait rien à redire. Elle avait même trouvé le moyen de se prévaloir de ses talents. The Fish en avait au moins un: il était premier de classe. Elle confiait donc à The Fish la responsabilité de faire ses travaux en le récompensant d'un sourire pour mieux ricaner ensuite de tout ce qu'elle lui faisait faire lorsqu'elle se trouvait avec ses amants du moment, des gars costauds et athlétiques qui sentaient l'eau de Cologne et méprisaient tous ceux qui n'étaient pas à la mode.

-Il mangerait dans ma main, The Fish... disait Mathilda. Je lui fais faire tous mes travaux!

-T'es vraiment une salope Mathilda...

-Une salope? Et pourquoi ça? Ce pauvre gars ça lui fait un petit velours d'être au service d'une belle chick comme moi... Il bave juste à voir mes gros totons... Il n'est pas capable de me regarder dans les yeux... Y'en a qui l'ont d'autres qui l'ont pas... Pis The Fish n'a rien pour lui...

The Fish ne savait rien de tout ça, évidemment, et il se faisait des scénarios de plus en plus compliqués à chaque fois qu'il rencontrait Mathilda pour lui remettre les travaux qu'il avait faits pour elle.

Il en avait même perdu l'appétit et délaissait désormais son scrapbook avec toutes ses joueuses de tennis aux tenues affriolantes.

Bref, The Fish était tombé en amour avec Mathilda et il souhaitait qu'elle devienne son épouse...

C'était même quelque chose de plus fort qu'une bandaison. Son prénom lui torturait l'esprit et il la voyait jusque dans sa soupe.

-Mathilda... Mathilda... Adorable Mathilda... Je t'aime Mathilda! Je t'aime! Fée! Ange! Lumière qui éclaire le monde!

Le malheur, évidemment, c'est que The Fish était aussi loquace qu'une enclume en plus de ne rien avoir pour lui et, par conséquent, pour elle.

Il alla donc voir le gros Boisseau, un énergumène jovial pas très joli qui avait du succès auprès des femmes pour une raison qui échappait à la logique du Fish.

Le gros Boisseau fut surpris de voir The Fish cogner à sa porte. D'abord parce qu'il ne l'avait jamais fait. Et ensuite parce que la seule fois que Boisseau lui avait adressé la parole c'était pour lui emprunter vingt-cinq sous pour la machine à café.

-Bonjour... bredouilla The Fish. J'peux entrer?

-Heu... Oui... dit Boisseau en le laissant s'introduire dans son logement.

Le gros Boisseau portait une serviette autour de la taille et la tenait d'une main par derrière pour ne pas se retrouver tout nu devant The Fish. Lucie, une copine de Mathilda, fumait tranquillement une cigarette dans la chambre de Boisseau. Ils venaient de faire l'amour comme des bêtes. D'ailleurs, ça sentait le cul chez Boisseau. The Fish s'en formalisait d'autant moins qu'il sentait lui-même mauvais.

-Que me vaut l'honneur de ta visite The Fish? lui demanda Boisseau d'un ton ahuri.

-C'est qui? hurla Lucie. Viens me rejoindre dans le lit mon gros nounours!

-C'est The Fish... Laisse-moi une minute... Va falloir faire ça vite The Fish parce que j'ai pas fini de baiser... J'suis encore capable pour trois ou quatre jets... Fuck! J'vais venir jusqu'à ce que j'éjacule de l'air!

-Heu... J'viens t'voir parce que... parce que j'suis en amour! lâcha The Fish d'un coup sec, les larmes aux yeux et l'air défait.

Boisseau s'inquiéta d'être l'objet de cet amour et s'étonna d'abord en lui-même que The Fish soit homosexuel. Il se ravisa à la suite des propos de son invité.

-J'aime Mathilda... Mathilda Chénier...

-J'ai entendu le nom de Mathilda, hurla Lucie. Pourquoi Mathilda?

-Laisse! lança Boisseau. Je parle avec The Fish!

-Je viens te voir parce que je ne sais pas comment lui révéler mon amour...

Boisseau était bien embêté. Il se doutait bien que Mathilda n'était pas faite pour un marsouin comme The Fish l'était. En fait, il se disait que The Fish n'était fait pour aucune fille qu'il connaissait. Il s'efforçait même de trouver dans sa mémoire une fille laide qui ne sentait pas bon qui pourrait calmer les bas instincts de The Fish à défaut de lui faire trouver l'amour. Rien à faire. The Fish était vraiment un cas désespéré. Même les trous dans les arbres refuseraient de baiser avec lui...

-Je vais remettre les travaux à Mathilda ce soir... C'est moi qui les fais pour elle... Je vais les lui remettre et... je...

-Tu n'as qu'à lui dire simplement ce que tu penses, The Fish. Elle va te dire oui ou non... Come on, sois un homme mon gars. Habite tes couilles et montre-lui que t'es un homme! Mais là... Franchement... Tu m'excuseras The Fish... J'suis avec Lucie et j'ai un cours à six heures ce soir... J'ai seulement deux heures devant moi pour me vider, tu saisis?

-Heu... Oui...

-Écoute mon conseil, The Fish. Sois direct. Les femmes n'aiment pas les téteux... Tu vas la voir et tu lui dis "Mathilda, j'te ferais l'amour comme une bête!" et là tu sors la langue, comme ça... Gnnnee.... Gneee... Tu comprends?

-Ok... Ok...

The Fish laissa Boisseau à ses affaires. Et Boisseau oublia cette histoire pour se concentrer sur Lucie.

Le lendemain, Boisseau s'étonna de constater l'absence de The Fish pour le cours de fiscalité. Il se souvint de l'avoir rencontré la veille. Que s'était-il passé?

Mathilda et Lucie ricanaient ensemble.

-Pourquoi vous ricaner? leur demanda Boisseau.

-The Fish a fait une déclaration d'amour à Mathilda hier soir... Hahaha! ricana méchamment Lucie. The Fish! Y'est laid comme un crapaud pis en plus i' pue!

-J'lui ai dit que j'voulais rien savoir et qu'il me décevait, continua Mathilda. Je lui ai dit que je croyais que nous étions des amis et que nous n'allions pas bousiller notre amitié pour une affaire de cul... C'est que j'ai des travaux à remettre et c'est The Fish qui fait tous mes travaux!!!

-Et où est The Fish? demanda le gros Boisseau.

-J'sais pas..., poursuivit Mathilda. Il a tourné les talons et a pris la porte sans même me saluer... J'espère qu'il ne va pas me niaiser avec mes travaux en management... Il faut que je remettre deux comptes-rendus pour le 3 décembre...

Des jours, des semaines puis des mois passèrent. On n'entendit plus parler de The Fish.

Boisseau crut un moment qu'il s'était suicidé. Mathilda en voulut à The Fish d'avoir manqué à sa parole et se trouva un autre niais pour faire ses travaux à sa place.

Boisseau devint comptable agréé l'année suivante. Mathilda fut nommé vérificatrice générale. Elle coucha plusieurs fois avec Boisseau et une seule fois seulement avec Lucie.

Vingt ans passèrent. Tout ce beau monde était devenu plein aux as. Boisseau avait une belle maison, une belle piscine, une belle chick. Mathilda vivait pratiquement trois mois par année dans le Sud et faisait toujours faire ses travaux par ses subalternes lorsqu'elle faisait semblant de travailler. Quant à Lucie, elle baisait de temps à autre avec Boisseau quand il lui arrivait de tromper son épouse. Elle était encore chargée de cours en comptabilité à l'université qu'ils avaient fréquentée.

Par un beau jour de janvier où il faisait froid à fendre pierre, Mathilda se rendit au centre-ville pour acheter quelques trucs pour un party de bureau.

Elle était toujours aussi belle, le teint basané, un peu plus joufflue sans doute, et portant toutes sortes de breloques en or comme la matante qu'elle était devenue.

Comme elle vint pour entrer aux Escomptes L'Escompte, elle vit un mendiant écrasé par terre. Un gobelet de plastique était devant lui pour recevoir les aumônes des passants. Elle lui jeta une pièce, comme elle aurait jeté une pièce dans une fontaine à Venise pour que ça lui porte chance.

En croisant le regard du mendiant, elle eut comme un pincement au coeur.

Mais oui! C'était bel et bien The Fish... Il avait vieilli, certes, mais il était toujours aussi laid avec ses yeux globuleux et sa peau de lézard.

Comment avait-il bien pu finir ainsi, le linge déchiré, le cul par terre, à mendier sur la rue avec un gobelet de plastique?

Elle fit semblant de ne pas le connaître, évidemment.

Et The Fish, quant à lui, se contenta de dire merci timidement, sans lever les yeux. Ce qui fait qu'il n'a pas pu la reconnaître.

Le soir-même, Mathilda, Boisseau et Lucie rirent aux éclats en se rappelant le temps où ils étudiaient avec The Fish. Mathilda se rappelait que cet imbécile faisait tous ses travaux. Boisseau leur rappelait la fois où il était venu lui dire qu'il était en amour. Lucie, quant à elle, se demandait si elle allait baiser avec Boisseau ou bien Mathilda.

J'aurais aimé vous dire que The Fish est devenu riche, respecté de tous et aimé de toutes. Mais ce n'est pas le cas. The Fish fut toujours plus méprisé, plus pauvre et plus puant.

La morale de l'histoire? Il n'y en a pas. Comme d'habitude.

Parce que la vie est chienne, voyez-vous...



jeudi 5 janvier 2017

Encore le Merveilleux maire Veilleux

Platon faisait dire à Socrate que ceux qui souhaitent le pouvoir sont ceux qui méritent le moins de l'exercer.

C'est donc dire qu'il y a quelque chose de fondamentalement pourri dans l'exercice du pouvoir puisqu'il n'est souvent exercé que par des salauds qui savent s'entourer d'utiles flagorneurs.

J'en tiens pour preuve le maire Edmond Veilleux, alias le Merveilleux. Il occupe les fonctions de maire dans un misérable trou de province où plus de la moitié de la population ne sait ni lire ni écrire. L'autre moitié vote de reculons et fuit la Ville au bout d'un certain temps en promettant de ne plus jamais y remettre les pieds.

Edmond Veilleux soulève l'ire d'une poignée d'intellectuels, bien entendu. Cependant le Merveilleux trouve moyen de s'en acheter quelques-uns pour tuer dans l'oeuf toute velléité d'opposition. Le Merveilleux crée autant de carrières qu'il n'en brise. Il veut le pouvoir. Il le caresse comme un précieux bijou et ne compte pour rien au monde lâcher le morceau. Il sait s'entourer de scribes corruptibles et d'animateurs de radio qui reniflent ses pets et affirment qu'ils sentent bon.

Le Merveilleux a été réélu récemment. Au début de la campagne électorale, il s'est senti menacé par la grosse Louise Diamond, une femme plutôt de gauche qui souhaitait que tous les citoyens puissent disposer d'un bac à fleurs devant leur maison.

La grosse Diamond lança quelques pointes contre le Merveilleux, laissant sous-entendre qu'il se comportait en dictateur, ce qui était somme tout bien en-deça de la réalité. Le Merveilleux est non seulement un dictateur, mais une authentique fripouille qui détourne les fonds publics vers des organisations mafieuses qui se chargent de le faire réélire d'une fois à l'autre pour voler la communauté.

Le premier réflexe du Merveilleux fut d'engager des fiers à bras pour aller casser la gueule à la grosse Diamond. Le deuxième, après avoir parlé avec son conseiller spécial, Jean B. Boulet, l'ancien rédacteur en chef de La Minerve, fut plutôt de diluer le vote en s'achetant des candidats dits de gauche pour se présenter. Jocelyn Lacombe le célèbre professeur de musique louait les services de prostitués mâles et était marié à une femme qui ne savait rien de ses fantaisies. Herménégilde Potvin, candidat défait du Parti marxiste-léniniste unifié (PMLU) aux élections fédérales, avait accepté qu'on finisse le solage de son sous-sol moyennant qu'il se présente contre Diamond. Ils étaient de vrais hommes de paille, ces petits gauchistes de salon. Tout ce qu'il fallait pour enlever des votes à celle qui se disait de gauche qu'ils se chargèrent de présenter comme une candidate corrompue de droite tout en étant eux-mêmes des personnages corrompus.

Pour ce qui est des candidats de droite, le Merveilleux leur avait fortement conseillé de retirer leur candidature sous peine d'avoir à fermer boutique. Ils savaient tous que le Merveilleux était associé à Québéton, propriété d'un mafieux montréalais qui n'entendait pas à rire. Ils prirent donc le parti de se retirer pour soutenir le Merveilleux. Ils publièrent des lettres ouvertes dans La Minerve où ils faisaient l'éloge du plein d'marde à Veilleux...

Jean B.Boulet, surnommé Johnny Big Boulette par ses détracteurs, avait aussi recommandé au Merveilleux de louer des autobus scolaires et de les remplir de vieux séniles facilement achetables pour quelques babioles, dont un stylo portant le logo de la Ville. Ils bourrèrent donc ces autobus jaunes de vieux débris ignorants qui votèrent tous pour le Merveilleux lors des élections anticipées.

Louise Diamond s'époumona et se promena dans tous les coins de la Ville pour faire valoir sa candidature. Elle poussa l'ignominie jusqu'à faire semblant d'aimer le Festival de la truie graissée, un festival très couru par les trous du cul de la Ville. Festival où l'on buvait comme des outres tout en tentant d'attraper une truie qui courait dans un bassin rempli de purin. Elle fit même la une de La Minerve, beurrée de purin jusqu'au menton, tentant d'attraper une truie en liberté. Tout ce qu'il fallait, en somme, pour avoir l'air présentable aux yeux des notables de la Ville qui l'auraient sans aucun doute cautionnée si le Merveilleux s'était trouvé dans de beaux draps. Or, il échappait encore à la Justice. On ne pouvait encore rien prouver contre lui, même s'il s'était fait vingt millions de dollars en huit ans avec un salaire d'à peine 100 000$ par année...

Le Festival de la truie graissée faisait sourciller les intellectuels de la Ville. Néanmoins, les administrateurs de l'université de la Ville le voyaient d'un bon oeil. Ils remirent même un doctorat honoris causa au Merveilleux pour avoir justement relancé le Festival de la truie graissée.

Le Merveilleux remporta les élections haut la main. À peine 45% des électeurs inscrits se déplacèrent pour voter. Il se targua néanmoins d'avoir obtenu un mandat fort, soit 27% du vote. Diamond obtint 23% et les dix autres candidats se partagèrent le reste.

La démocratie avait gagné, une fois de plus.

Le Merveilleux promit que le Festival de la truie graissée serait bientôt connu partout dans le monde.

Il promit qu'il y aurait des bateaux de croisière sur le ruisseau des Marguerites.

Il promit qu'il ferait un escalier géant pour se rendre au sommet de la plus haute tour en carton du monde.

Il promit que les Rolling Stones viendraient jouer au Festival de la truie graissée en 2021.

Il promit mers et merveilles, le Merveilleux.

Et les vieux en furent émus à claquer leurs dentiers dans leurs vieilles bouches usées.

-I' met not' ville su' 'a mappe le Marveilleux! Hee-haw!









mercredi 4 janvier 2017

Le racisme d'un océan à l'autre

Le racisme m'interpelle autant que le mépris des pauvres. Et c'est probablement pour les mêmes raisons. Je m'insurge contre les discours qui prônent le rejet de l'autre sur la base de mauvais sentiments que l'on éprouve à son égard. Je tiens pour de la pure imbécillité tous les propos qui dénigrent des groupes de notre communauté.

L'empathie échappe aux racistes. Et sans empathie, on vit piètrement son humanité.

J'ai déjà été un immigré. Et c'était dans mon propre pays. J'ai vécu quelque temps au Canada anglais. J'ai effectué ces petits boulots que l'on offre généralement aux gens venus d'ailleurs. Et, du coup, j'ai été victime de racisme. Suffisamment pour pouvoir marcher dans les bottines d'un métèque et ressentir ce qu'il peut vivre.

Parmi les sales boulots que j'ai effectués, il y eut celui de journalier dans un atelier de fabrication de palettes de bois pour l'entreposage. C'était dans la vallée de la rivière Fraser, quelque part en Colombie-Britannique. Le patron était aveugle et il m'avait embauché en tâtant mes biceps. Il avait conclu que je pouvais faire l'affaire.

Je me sentais comme un cheval de trait, bien sûr, mais c'était mieux que de ne pas travailler.

Je passais mes journées avec un pistolet à pression dans les mains pour clouer des planches et encore des planches. Mes mains tremblaient à la fin de la journée à la suite de tous ces contrecoups qu'elles avaient dû absorber. Je renversais toujours le cinquième des chopes de bière que je buvais après le travail.

Mes collègues étaient ouvertement racistes. Ils ne manquaient jamais une occasion d'être fielleux envers les Noirs, les Pakistanais, les Indiens et les Chinois. Tous y passaient. Mais ils avaient fini par m'épargner au bout d'un temps.

-Malgré qu't'es un Frenchie, t'es un Blanc, me disaient-ils. T'es pas un foutu Pakistanais...

Je devais prendre ça pour un compliment, j'imagine. Mais cela ne me faisait pas cet effet. D'autant plus qu'ils se moquaient ensuite des autochtones, groupe auquel je suis génétiquement associé via ma grand-mère paternelle, une Anishnabeg. J'ose à peine imaginer ce qu'ils pouvaient dire des Québécois une fois que j'avais le dos tourné...

Je tentais de ne pas les écouter, de ne pas me laisser happer par leur connerie. Je me disais que c'était de pauvres mecs auxquels il manquait tous des doigts. Ils s'en étaient tous coupés un ou deux en utilisant la table de sciage. Ce qui m'a d'ailleurs fait quitter ce boulot puisque je tenais à mes doigts et en avais assez de renverser de la bière sur le plancher...

***

J'ai ensuite travaillé dans une pizzeria à Whitehorse, au Yukon. Le livreur, un imbécile du Manitoba, avait écrit un graffiti dans les toilettes. Un graffiti qui disait qu'on devait demander au Frog si l'on voulait un blowjob. Le Frog, c'était moi bien entendu. Même qu'il m'avait dessiné grossièrement avec mes lunettes et ma bouche de grenouille...

L'auteur du graffiti raciste avait un drapeau confédéré des États-Unis dans son auto et ne tenait que des propos dénigrants envers tous ceux qui n'étaient pas comme lui, whiter than white, un summum de l'évolution humaine même pas capable de situer le Canada sur une carte géographique. Un abruti qui croyait faire partie d'une race supérieure. Il tenait les Pakistanais et les Québécois comme étant responsables de sa propre médiocrité.

Évidemment, j'ai dû le plaquer contre un mur pour lui apprendre la politesse. J'aurai défendu l'honneur des Frogs et des Pakistanais en quelque sorte. Ce qui lui a probablement fait haïr encore plus les étrangers, ces gens susceptibles qui ne savent pas se tenir à leur place, c'est-à-dire nulle part.

***

J'ai aussi vécu le racisme au Québec, mais de l'autre côté de la barrière, dans le rôle du gars de la place qui a honte des gens de la place.

Je me souviens d'un sale type sur la Côte-Nord. Je m'étais improvisé traducteur pour un pauvre homme de Labrador City qui était tombé en panne au Nord du barrage de la centrale Manic 5. C'était un homme affable. Cet unilingue anglophone sollicitait mon aide afin de traduire la discussion qu'il ne pouvait pas avoir avec un garagiste unilingue francophone. Lequel se faisait une fierté d'être un vrai Québécois. C'est-à-dire un gros jambon avec le poil frisé comme un mouton.

-Dis à cette hostie d'tête carrée que j'va's réparer son char à la fin d'la journée, pas avant... Si c'était un Québécois j'l'aurais réparé tout 'suite... Mais cette hostie d'tête carrée... I' va attendre... Parle français on est au Québec icitte!

Évidemment, je ne traduisais pas mot à mot ce gros animal stupide qui faisait honte à l'idéal que je me fais d'un Québécois. La discussion dura près d'un quart d'heure et toujours le francophone revenait avec des insultes tandis que l'anglophone ne laissait rien transparaître d'indigne.

***

Une autre fois, j'étais dans un bar à Trois-Rivières et discutais en anglais avec une poétesse d'origine brésilienne qui faisait une courte visite de deux semaines dans le cadre du Festival international de la poésie. Je ne connaissais pas le portugais et elle n'avait aucune notion du français. L'anglais nous servait donc naturellement de lingua franca pour communiquer.

Or, voilà qu'un type vient nous interrompre en nous disant de parler français parce que nous sommes au Québec...

Je l'ai évidemment envoyé scier de manière suffisamment virile pour qu'ils nous laissent poursuivre tranquillement notre conversation.

***

Les racistes me perçoivent parfois comme l'un des leurs. Rien ne m'est plus insupportable que leur tentative d'établir une complicité avec moi. J'ai l'air d'un Blanc, d'un Québécois pure laine, d'un homme fréquentable, probablement de confession chrétienne.

Du coup, on croit pouvoir se permettre de me tenir des propos méprisants envers les membres des communautés culturelles. Ne suis-je pas comme eux? Je devrais donc comprendre que ceux-ci ou ceux-là portent des linges à vaisselle sur la tête, qu'ils puent l'ail et volent dans des dépanneurs. Je ne suis pas comme eux, moi. Je ne vole pas nos jobs, nos femmes et notre argent. Je mange des fèves au lard. J'idolâtre le sapin de Noël. Je prie le petit Jésus...

Je fais donc naturellement partie de la gang jusqu'à ce que j'avoue au raciste que je ne mange pas de fèves au lard, ne fête pas Noël et ne pratique aucune religion.

Je mange de la salade de quinoa. Je célèbre l'épopée de Gilgamesh. Je hausse les épaules quand on détruit une église.

Bref, je refuse d'être cloisonné dans un groupe.

Ma culture est universelle. Mon pays, c'est celui de Gilles Vigneault. Un pays d'hiver où l'on accueille les gens des autres saisons pour qu'ils bâtissent des maisons aux côtés des nôtres. Il n'a rien à voir avec les zoufs qui ont peur de se faire envahir par du couscous.

***


Je remercie ceux et celles d'ailleurs qui ne m'ont pas jugé selon mon appartenance à tel ou tel groupe. Ils m'ont accepté comme si j'étais un être humain traînant sa petite histoire et ne demandant pas mieux que de la raconter.

Je me sens toujours affable et hospitalier envers les étrangers parce que je me rappelle que je fus cet étranger une fois dans ma vie.

Cet étranger qui a bénéficié de l'accueil et de la chaleur humaine de ces braves gens qui ne parlaient pas sa langue et ne partageaient pas sa culture.



mardi 3 janvier 2017

Umf... Amf... Omf... sur Facebook...

Germaine était dans tous ses états. Elle faisait de l'hyperventilation, c'est-à-dire de l'anxiété, et on ne comprenait pas vraiment ce qu'elle disait.

-Umf... Amf... Omf.. à... ma... j'veux... c'est... heu... ba...

-Calme-toé! lui dit Maude, un être superficiel qui n'avait de l'empathie que pour elle-même. Qu'est-cé qui s'passe Germaine ma foi du bon Dieu?

-J'ai... je... me... ma... sur F...

Maude en voulut tout de suite à Germaine de chercher à devenir le centre d'intérêt de la tablée des employés en pause à la cafétéria.

Maude leur parlait de la chose la plus intéressante qui soit au monde depuis au moins dix minutes. Elle leur parlait d'elle-même et de ses voyages à rabais dans des dictatures tropicales où les domestiques lui suçaient les orteils pour trois fois rien. Pourquoi cette vieille Germaine s'acharnait-elle à la faire chier avec ses larmes de crocodile?

-Umf... Amf... Omf... sur F... sanglota-t-elle.

"Comme elle peut être casse-pied!" s'indigna Maude en son for intérieur.

-Je... F... F...fèce... bouc...

Les employés prièrent Germaine de s'asseoir à la table, de reprendre son souffle et aussi de boire un grand verre d'eau. Ils étaient presque contents de s'occuper d'elle plutôt que d'avoir à entendre une énième fois les balivernes de Maude et de ces pays où l'eau est contaminée par des milliards de coliformes fécaux.

Quelque chose de grave avait visiblement troublée Germaine. Avait-elle perdu un être cher? Son mari l'avait quittée pour une autre femme? Sa maison était en feu? Impossible de le savoir.

-...sur Facebook! laissa-t-elle tomber d'un seul souffle.

-Quoi sur Facebook? demanda Tom, le petit gros joufflu au crâne dégarni.

-Sur Facebook... Lucie... mon amie Lucie de St-Nazaire-d'Acton... Celle qui est marié avec Johnny Rouleau, qui vit à Saint-Jude, à côté de mon beau-frère Roland, le deuxième mari de ma soeur qui travaille chez Tim Horton's...

-Qu'est-cé qu'ell' a Lucie ma foi du bon Dieu? s'impatienta Maude en posant ses mains sur ses grosses hanches.

-Lucie... sur Facebook... bin elle m'a écrit "caca"...

-Quoi?

-Lucie... Mon amie Lucie de St-Nazaire-d'Acton... elle a répliqué à un commentaire que je faisais sur le chat de Ghislaine, Ghislaine la soeur de ma cousine Hélène, celle qui boite d'une jambe et qui est mariée avec Victor, le gars qui travaille avec Georges à la scierie du troisième rang... proche de Saint-Maurice... Georges, le mari de Rita... Rita qui est la soeur de Brigitte, celle qui est passée à la télé pour La poule aux oeufs d'or... Celle qui a gagné dix milles piastres...

-Ouin pis?

-Bin j'écris un commentaire gentil pis toutte... J'dis que c'est un beau minou... Qu'j'en voudrais un de même... Pis toutte c'qu'A trouve à répondre, la maudite, c'est caca!!!

-...

-Ça m'a fait tellement d'peine que j'arrête pas d'brailler depuis samedi... Qu'est-cé que j'lui ai faitte pour qu'A m'écrive caca, hein? J'passe pour quoi moé après ça? Le monde y ont cliqué dix fois sur j'aime sur son commentaire... Pis aucun clic pour le mien... Dix clics pour celle qui me dit caca!!!

Germaine pleurait à chaudes larmes. Elle tenait sa poitrine entre ses mains comme si elle voulait éviter que son coeur ne s'échappe.

-Huuu.... huuuu.... j'ai d'la misère à respirer! Faut qu'j'me calme bonyenne... Huuu.... huuuu....

Plus personne ne l'écoutait. Ils étaient tous sur leur cellulaire pour voir s'ils avaient reçu de nouveaux messages.

Germaine ravala sa peine puis sortit elle aussi son cellulaire de sa sacoche.

-Avez-vous vu la photo du bébé de ma nièce? leur dit-elle après avoir ravalé ses larmes.

-Montre-nous don' ça... dit Tom le joufflu, en s'étirant le cou.

Tom lui montra un vidéo stupide paru sur YouTube qui montrait un homme qui s'est transformé en lézard grâce à la chirurgie plastique.

Maude leur montra ensuite les plages de Coconut Beach.

Puis on oublia Lucie qui avait écrit caca.



lundi 2 janvier 2017

Ma première toile de l'année 2017


le 2 janvier 2057


J'aurai 89 ans au début de l'an 18. Je n'aurais jamais cru vivre aussi longtemps. Je suis né en mars 1968, au début de la conquête spatiale.

Nous sommes aujourd'hui le 2 janvier 2057 selon l'ancien calendrier. Pour le nouveau, nous sommes le 2 du onzième mois de l'an 17.

Le premier mois de la nouvelle année débute au printemps, avec ce mois qu'on appelait mars dans l'ancien temps. Toute l'histoire romaine et judéo-chrétienne a été évacuée de notre conception du temps. Nous sommes entrés dans l'ère de la Grande Paix. Le monde a été pacifié par les armées de drones et par la reconditionnement des masses ignorantes. Tout est maintenant logique, rationnel et indubitable... Et tout me semble froid, terne et décevant...

Je suis ni plus ni moins un dinosaure pour mon époque puisque je me rappelle de tous pleins de trucs qui ne suscitent que de l'indifférence. Imaginez! J'ai connu ce qu'était un grille-pain! Je me faisais des rôties et me les tartinais moi-même! Je dis ça aux jeunes et il me regarde d'un air incrédule. D'abord parce qu'ils ne connaissent rien de l'art de la discussion. Et ensuite parce qu'ils sont tous abonnés à la cuisine dite intelligente et qu'ils ne savent rien du pain. Ils ne peuvent concevoir qu'il fût un temps où les gens décidaient librement de leurs repas, au risque d'être malades et même d'en crever.

De nos jours, la curiosité est tournée essentiellement vers les technologies. À un point tel que je ne l'aurais jamais imaginé. Je me disais, en 2017, que les jeunes étaient obsédés par leur portable et les niaiseries que l'on trouvait à l'époque sur les médias dits sociaux.

À vrai dire, ils faisaient encore plus partie de mon temps que ceux d'aujourd'hui. Même les membres de cette génération Y se sentent déphasés de nos jours. Ils sont tous devenus des vieux radoteurs qui sont restés accrochés au passé. On rit de leur nostalgie tout autant que de la mienne. Les Y se collent même aux plus vieux dans l'espoir de nourrir un tant soit peu leur spleen face à ce nouveau monde dans lequel ils se sentent eux-mêmes perdus. Et ils s'étonnent tous de me voir encore laver ma vaisselle moi-même et de me nourrir comme si j'étais un homme préhistorique, sans repas pré-établis et surtout dans le mépris total de la loi.

Oui, je suis devenu un criminel tout simplement parce que je n'ai jamais cessé de me nourrir par mes propres moyens en me foutant de la cuisine intelligente.

J'échappe aux contrôles grâce à de jeunes gens que je paie rubis sur l'ongle pour qu'on me fiche la paix. Heureusement qu'il reste encore quelques jeunes esprits corruptibles. Sans quoi, il vaudrait mieux que je me foute une balle dans la tête. Il va sans dire que ces jeunes-là sont aussi des criminels. Ils sont du genre à avoir une sexualité que l'on dit bestiale. Ils ont des contacts génitaux, imaginez-vous donc! Ils réprouvent la sexualité virtuelle. Ils vivent encore un tant soit peu dans leur chair et leur sang. Par contre, ils sont traqués, tout comme moi. Si je n'avais pas ces jeunes salauds, qui me méprisent tout autant que ce système de merde, je ne sais pas où j'en serais. Au fond, j'aime bien ces jeunes bandits sans âme... Il y a encore un fond d'humanité en eux, aussi curieux que cela puisse paraître.

Le système politique dans lequel nous vivons n'a rien à voir avec tout ce que j'ai connu auparavant. Nous vivons en technocratie. Les technologies décident tout pour nous, du berceau jusqu'à la tombe. Il n'y a plus de guerre, bien sûr, mais la paix a un prix. C'est une paix qui, à certains égards, me semble déshumanisante. Une paix qui nous surveille nuit et jour comme jamais on ne l'aurait cru. La moindre bousculade suscite l'intervention des drones et la reconditionnement systématique des belligérants. On les connecte à ce qu'ils appellent la Noosphère et en sortent totalement lessivés, gentils et les yeux vitreux comme ceux d'un androïde. C'est peut-être le prix à payer pour obtenir la paix... N'empêche que je m'ennuie de la violence. Je m'ennuie du temps où les conflits se réglaient en grimpant quelqu'un dans le mur en le tenant par la gorge. C'était un contact charnel, presque sensuel et surtout plus humain...

Le grand Dostoïevski, que plus personne ne lit parce qu'il était gonflé de préjugés judéo-chrétiens, laissait entendre dans Les nuits blanches que si l'homme vivait dans un palais de crystal l'avenir de l'humanité reposerait sur celui qui balancerait une pierre pour le faire voler en mille éclats.

Parfois, je me dis que j'aurais pu être cet homme si je n'étais pas si vieux et si fatigué... Tout est bien, propre et ordonné. Et pourtant, mon âme souffre de voir tous ces sourires béats de bêtise, conditionnés par ces technologies pacificatrices qui détruisent le génie de l'homme pour en faire des masses de crétins insignifiants qui répètent tout ce qu'on leur dit. L'homme est devenu mou, tiède, fade. Il rit quand on lui dit de rire. Et il ne pleure jamais. Parce que la tristesse conduit tout droit au reconditionnement.

Le pire, peut-être, c'est que je m'ennuie parfois des fanatiques. Je ne les aimais pas lorsque j'étais jeune, évidemment, mais leur intensité avait quelque chose de métaphysique et portait encore un soupçon d'âme, même si cette âme était portée à commettre de mauvaises actions.

Il restait quelque chose d'humain dans ces doctrinaires. Alors qu'aujourd'hui, c'est comme si je parlais toujours dans le vide. On me fait des yeux de merlan frit. Et on se dit que le pauvre vieux monsieur devrait être reconditionné dans la Noosphère. On s'étonne même que je sois en liberté et d'aucuns me dénonceraient s'il savait où j'habitais. À vrai dire, j'évite autant que faire se peut les contacts avec les humains. C'est ma seule façon de préserver un peu d'indépendance et de liberté.

Il y a maintenant de petites colonies sur la Lune et même sur Rouge, que l'on appelait anciennement Mars. Une autre est en chantier sur Glace, anciennement appelée Europe, une lune qui tourne autour de Énorme, anciennement appelée Jupiter.

Il n'y a toujours pas d'autos volantes. Je m'attendais à ce qu'il y en ait pour l'an 2000. Cela ne s'est pas produit. Par contre, plus personne ne conduit son propre véhicule. Tous les véhicules sont autonomes. Il n'y a jamais d'accidents, ou si peu. Y'en aurait-il que nous ne le saurions jamais. Les nouvelles sont toujours positives. Tout va toujours pour le mieux dans la Noosphère. Le moindre incident est oublié. On reprogramme tous ceux qui feraient de l'anxiété pour avoir vu des choses qui dépassent l'entendement.

Je me tiens peinard dans mon coin et profite d'une certaine faille dans le système. Autrement, il y a longtemps qu'on m'aurait euthanasié de force. C'est arrivé à Gérard, mon vieux pote. Un drone est entré chez-lui et zap! Fini.

Je suppose que c'est ce qui s'est produit. Je n'étais pas là, évidemment. Et comme les funérailles n'existent plus, je n'aurais même pas pu lui rendre un dernier hommage. Gérard, Marie, Gilles, Ibrahim, Myriam, Mathilda, Johnny... Ils sont tous morts et il ne reste que moi, le vieux fou.

La mort et la Noosphère m'ont oublié et j'en suis fort aise.

Je suis un vieux débris échoué sur la plage idéale.

J'aimerais mourir naturellement. Mourir en hurlant de douleur, comme un homme.

N'importe quoi sauf mourir comme un abattoir envoyé sur un mouton...

Nous sommes le 2 janvier 2057 et, vrai comme je suis là, je vais jouer un air d'harmonica.

Puis je vais me faire des toasts que je vais tartiner de vrai beurre de contrebande.

Je vais m'allumer un vrai feu avec du vrai bois. Oui monsieur!

Je vais chanter des chansons grivoises où ça parle de pénis et de vagins.

Je vais même lire un livre avec mes vieux yeux!

Qu'elle aille se faire foutre, la Noosphère.

Qu'ils aillent tous se faire foutre, humains comme robots.

Et bonne année 2057!