mardi 7 juin 2016

La nature c'est bon pour les pouilleux

Je discute avec presque tout le monde. Il m'est même déjà arrivé de parler avec un politicien. C'était un fédéraliste d'obédience libérale qui avait des vues bien arrêtées sur le progrès. Selon lui, tout passait par le béton et l'asphalte. Si l'on ne voyait pas de grues dans le paysage, c'est qu'il n'y avait plus de progrès. C'était aussi simple que ça.

Je ne partageais pas ses vues sur le progrès. Ce n'est pas que je pense que l'argent pousse dans les arbres. C'est seulement que je les aime bien, moi, les arbres. Je comprenais aussi, avec toute la mauvaise foi qui me caractérise, que ce genre de progrès est générateur d'enveloppes brunes qui viennent garnir subrepticement la caisse électorale de ces bienfaiteurs autoproclamés de l'humanité.

Un autre politicien tout aussi pragmatique de mon coin de pays s'en prenait à des opposants qui souhaitaient recréer un site naturel sur le terrain d'une ancienne usine.

Ce démagogue croyait lui aussi que le progrès passait par le béton. Il a ridiculisé ces doux rêveurs en leur répliquant qu'on ne développe pas une ville seulement avec des tables à pique-nique. Les grues sont arrivées dans le secteur pour élever quelques pyramides de gypse pour la gloire de ce nouveau pharaon. On y a bâti toutes sortes d'infrastructures laides et inutiles. La nature, qui reprenait peu à peu ses droits, a été coupée à blanc. On a ensuite replanté de belles rangées de plantes bien alignées. Bobon et Bobonne ont pu s'y promener avec leur petit chien sans salir leurs souliers vernis.

Rêveur comme je le suis, je préférais les marguerites, les pissenlits, les trèfles et les chardons qui poussaient anarchiquement ça et là.

Je savais qu'il y avait eu de belles plages jadis sous ce béton. Même Jacques Cartier l'avait remarqué, lui qui ne cherchait pourtant que de l'or, comme tout bon conquistador. Une belle forêt de pins s'étendait à perte de vue là où il y avait maintenant une tentative de reproduire un jardin de Versailles pour nous rappeler que nous ne sommes pas des sauvages.

N'allez pas croire que j'aie raison de m'en prendre au béton et à l'asphalte. Tout concourt à me donner tort. Les seuls qui pensent comme moi sont généralement des artistes un peu bohèmes qui tapent sur des tambours et mangent de la luzerne. C'est vous dire comment je ne fais pas du tout sérieux.

Il y a aussi feu mon professeur de philosophie qui pensait un peu comme moi. Cet érudit, membre de la Société royale du Canada, ne coupait jamais son gazon. Il trouvait que la nature était belle telle que Dieu l'avait créée. Ses voisins détestaient qu'il fasse baisser la valeur de leurs propriétés par pure paresse. Il était bien plus moral de raser les hautes herbes pour ensuite épandre de l'insecticide qui s'écoule dans nos rivières via les égouts.

Comme vous pouvez le voir, j'ai eu de très mauvaises influences pour me faire une juste idée du progrès et de la croissance économique.

Oui, il faut être fou pour ne pas voir que l'argent ne pousse pas dans les arbres. L'amour lui-même s'achète. De même qu'une fonction publique. No money, no candy.

Les tables à pique-nique attirent toutes sortes de gens peu recommandables, dont des ivrognes qui y passeraient la nuit si on laissait ces ahuris faire ce qu'ils veulent. La nature c'est le rêve de ceux qui ne se coupent jamais les cheveux et la barbe. C'est bon pour les pouilleux. 









lundi 6 juin 2016

L'odeur du Maure

J'ai tellement écrit de billets sur ce blogue que je m'étonne parfois de trouver des trucs comme celui-ci.

Cela s'intitule L'odeur du Maure.

Je devais être inspiré en tabarnak!

Memories of a Hitchhiker

Un vent chaud et sec soufflait sur la Highway 16, aussi connue sous le nom de Yellowhead Highway.

Je me trouvais en un lieu que je ne réussissais pas à situer sur ma carte routière. J'étais dans l'Ouest canadien et cela me suffisait. L'automobiliste qui m'avait embarqué sur le pouce dut m'abandonner là afin de poursuivre sa route vers une autre direction.

Il devait être autour de midi. Je n'entendais aucun bruit, sinon ceux des criquets qui frottaient leurs ailes l'une contre l'autre dans les champs de blé qui s'étendaient à perte de vue devant moi.

Je me faisais à l'idée que j'attendrais longtemps sur le bord de la route, perdu quelque part entre Lloydminster et North Battleford.

Je me suis donc décidé à marcher avec mon sac à dos pour me délier les jambes. 

Je goûtais à une liberté totale en me promenant d'une ville à l'autre, sans toit ni loi, avec le sentiment de vivre enfin une aventure spirituelle digne de ce nom. Je n'avais rien, mais en même temps j'avais tout. J'avais du temps pour contempler le ciel et la terre. Du temps pour voir cette longue chevelure de blé se faire caresser par le vent. Du temps pour mordiller une brindille tout en méditant.

Au bout d'une heure, je suis tombé sur un petit restaurant perdu au milieu de nulle part. Le seul véhicule qui était stationné devant ce snack-bar était celui de la serveuse des lieux, une fille d'à peu près mon âge qui se demandait d'où je pouvais bien venir avec ce thick french accent que j'avais. J'ai commandé un café et un grilled cheese. Je lui ai expliqué vaguement mon périple sur le pouce de l'Alaska au Yukon, puis de la Colombie-Britannique à l'Alberta. Elle devait trouver que j'étais un drôle d'oiseau. Elle me proposa même une place pour dormir si je souhaitais me reposer. Je déclinai son invitation pour ne pas m'empêtrer dans une histoire qui freinerait ma trajectoire. J'ai rempli mes bouteilles d'eau puis j'ai repris la route après l'avoir payée et remerciée pour tout.

Un agriculteur qui s'en allait lentement sur un tracteur m'embarqua dans la remorque de foin qu'il traînait derrière lui. Il me laissa une dizaine de kilomètres plus loin. Puis ce fût au tour d'un autre fermier de me prendre à bord de son véhicule. J'ai bien dû connaître une dizaine de bons Samaritains au cours de cette journée chaude. J'ai attendu plus d'une heure à chaque fois. Tant et si bien que j'ai dû me résigner à me trouver un campement pour la nuit après avoir bénéficié d'une dernière ride avec un type qui conduisait une voiture de luxe.

Je ne sais pas où j'étais. C'était un parc public loin de tout. Il y avait des chalets vides qui n'étaient pas cadenassés. Personne à plusieurs kilomètres à la ronde. Seulement moi et une pluie fine qui s'est mise à tomber. Au lieu de planter ma tente, je me suis risqué à dormir dans un des chalets abandonnés. Il y avait des mûres, des bleuets et des cerises sauvages tout autour. Je me suis fait cuire du riz. Puis je me suis endormi après avoir fait tremper mes pieds dans l'eau pour guérir mes ampoules.

J'étais seul et ne savais pas où j'étais. C'était, somme toute, le lieu idéal pour me retrouver moi-même et faire le point sur mes plus récentes aventures d'auto-stoppeur. J'ai saisi mon calepin et j'ai écrit quelques trucs que je n'allais probablement jamais relire. J'ai joué un peu d'harmonica. Puis je me suis endormi.





dimanche 5 juin 2016

En jasant su' l'perron


Je viens de terminer une nouvelle toile dès lors disponible pour les amateurs d'art et de bon goût. Cette peinture à l'acrylique s'intitule En jasant su' l'perron. Je ne me suis pas ouvert les veines en la faisant. Cela ne m'a pas valu des nuits d'insomnie et d'angoisse. Cela m'a reposé des obligations de la vie courante. Cela m'aura permis de rêver et, peut-être, d'agrémenter d'un peu de beauté la vie de mon entourage.

C'est une toile d'un format de 18 X 24 pouces. Ne me demandez pas comment ça fait en centimètres. Je me casse suffisamment la tête comme ça.

En jasant su' l'perron, c'est plonger dans l'univers que je côtoie quotidiennement. C'est un aperçu de ma vie de quartier. Et puis, c'est tout.

samedi 4 juin 2016

La beauté sauvera le monde (Dostoïevski)

"La beauté sauvera le monde", écrivait Dostoïevski dans son roman L'idiot.

On m'objectera sûrement que Dostoïevski était un conservateur, un ancien révolutionnaire qui se moquait de ses anciens camarades.

Charles Dickens aussi était conservateur et, malgré cela, il a mieux dénoncé la pauvreté et la misère auxquelles faisaient face ses compatriotes que bien des réformateurs sociaux de salon.

C'est que Dostoïevski, tout comme Dickens, se méfiaient des fanatiques.

Dans Crime et châtiment, Dostoïevski met en scène un idéaliste du nom de Raskolnikov qui souhaite lui aussi entreprendre de grandes rénovations sociales. Dans sa folie, il se dit que si Napoléon n'hésitait pas à faire mourir des milliers d'hommes sur un champ de bataille il ne devait pas hésiter, lui-même, à tuer une vieille dame pour lui voler quelques kopecks.

Raskolnikov la tue et, tout au long du roman, il éprouve son châtiment sous la forme de la mauvaise conscience.

Dostoïevski n'était pas parfait et c'est pourquoi son étude de l'âme humaine touche parfois à la perfection. Tous les personnages de ses romans, les bons comme les mauvais, sont représentatifs d'une partie de lui-même. Il aura été un fanatique, un joueur compulsif, un pêcheur, un vaurien, mais aussi un homme bon, un humaniste et un rêveur.

Quand je jette un regard sur mon monde, je ne peux souvent que constater la profonde originalité du regard qu'il portait sur l'humanité.

Dostoïevski avait la foi. Je ne l'ai pas. Pourtant, en passant par-dessus cette marotte, je ne peux que me sentir en parenté d'esprit avec ce publicain converti en prophète du désert intellectuel de notre temps.

Il y a des tas de Raskolnikov autour de nous qui n'éprouveront jamais de mauvaise conscience pour ces crimes qu'ils croient commettre pour le bien commun.

Et, fort heureusement, il se trouvera aussi dans le monde quelques docteurs Jivago pour réparer ces vies que l'on aura brisés.

J'ai un parti pris évident pour ceux qui soignent les gens au lieu de les blesser.

J'ai un parti pris pour les Walt Whitman qui sont infirmiers à la guerre et poète le reste du temps.

Et, oui, j'entretiens l'innocence de croire que la beauté sauvera le monde.

Cette innocence que m'a inculqué feu Alexis Klimov, mon professeur de philosophie, lui-même grand spécialiste de l'oeuvre de Dostoïevski.




vendredi 3 juin 2016

Avalez-vous votre dentifrice?

Un récent sondage de la firme SOM révèle que 44% des Trifluviens considèrent que l’ajout de fluor dans leur eau potable représente un risque pour la santé.  Par ailleurs, 55% de la population sondée considère que cette mesure a des objectifs cachés qui n’a rien à voir avec la santé publique.

Il y a quelque chose qui me chicote avec cette idée d’ajouter du fluor dans l’eau potable des Trifluviens. Je ne suis pas dentiste et encore moins un soi-disant expert de la santé publique. Par contre, je me brosse les dents avec du dentifrice et me rince la bouche pour recracher le fluorure. J’aimerais que l’on m’explique pourquoi je devrais avaler du fluor. Parce que c’est bon pour les dents des enfants pauvres?

Serait-il possible de distribuer du dentifrice gratuitement à ceux-ci  afin de laisser aux citoyens qui ne veulent pas boire de fluor la possibilité de boire une eau tout simplement potable?

La vitamine C joue un rôle dans la résistance aux infections. Pourtant, il n’a jamais été question d’ajouter du jus d’orange à l’eau des Trifluviens. Doit-on accuser la Direction de la santé publique de manquer d’envergure?

Cela laisse penser que la fluoration de l’eau potable n’est peut-être qu’une façon détournée de recycler un déchet industriel, comme le laissent entendre plusieurs opposants à la fluoration.

Je suis d’autant plus sensible à cette idée que la logique de cette mesure de santé publique m’échappe tout à fait.

Et vous, chers Trifluviens, avalez-vous votre dentifrice?

Parce que

Il n'est pas toujours facile de trouver un thème pour écrire. Il y a des jours où l'on se sent totalement blasé de tout. Les actualités, qu'elles viennent d'ici ou d'ailleurs, finissent toutes par devenir surannées. Ce qui est un drame aujourd'hui sera vite oublié demain. 

Cela fait une semaine que je lis, sur les actualités de Google, qu'une femme est morte en se masturbant avec un vibromasseur. Elle a fait un ACV dans la salle de bain lors d'un événement à la résidence de ses beaux-parents. Son conjoint a trouvé qu'elle prenait beaucoup trop de temps aux toilettes. Il lui a demandé si elle allait bien. Comme elle ne répondait pas, il a enfoncé la porte et tout le beau monde présent l'ont vu étendue par terre avec un vibromasseur entre les cuisses.

Ce n'est pas vraiment une nouvelle, cette connerie. Ce n'est même pas de l'actualité. C'est un fait divers qui a effectué trois fois le tour de la planète parce qu'il n'y avait pas d'attentat à Paris cette semaine. 

J'ai un peu honte de vous en parler moi-même. J'éviterai donc de vous donner la référence exacte pour ne pas entretenir ce genre de journalisme jaune. 

Je souhaite seulement illustrer par cette connerie que le monde des médias carbure avec ce genre de banalités.

J'aurais très bien pu écrire un billet de 700 mots sur le sujet: je ne l'ai pas fait.

Comme je ne dirai rien de la énième course à la chefferie du Parti Québécois.

L'essentiel, c'est encore d'écrire des trucs qui durent.

Je sais déjà que ce billet ne durera pas.

Il est mort avant que d'avoir vu le jour.

Il sera lu seulement parce que les doigts me démangeaient tellement que j'ai dû les calmer en pianotant sur le clavier de mon ordinateur.

Je refuse de devenir le chroniqueur des pets et des vibromasseurs.

Je ne veux pas me perdre dans le dédale de la proposition 67 alinéa B.

Je ne tiens pas à écrire pour écrire...

C'est pourtant ce que je viens de faire.

Parce que je suis con.

Parce que je n'avais rien d'autre à faire.

jeudi 2 juin 2016

Nouveau billet dans le Hufftington Post

Mon nouveau billet est publié dans le Hufftington Post.

Le bon gars qui ne réussissait pas à devenir un artiste maudit

Baudelaire, Rimbaud et autres ribauds nous ont malheureusement mis dans la tête de certains artistes qu'ils ne seraient rien s'ils n'étaient pas maudits. Ce phénomène s'est accentué au XXe siècle au point que le Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dusse s'inquiéter, dans son essai intitulé Les formes nouvelles en peinture, que les artistes aient à passer par l'asile psychiatrique pour tendre au monde un reflet de notre époque tourmentée.

Guy, alias Ti-Guy, était un artiste multidisciplinaire qui ressentait intensément ce besoin d'affirmer le caractère supposément maudit de sa personnalité. Il s'acharnait jour après jour à démontrer qu'il était un mal-aimé, un être exécrable, un malandrin, voire un voyou. Lui qui tenait Baudelaire, Rimbaud et Jim Morrison pour modèles ne pouvait tout simplement pas s'imaginer dans le rôle d'une personne agréable au tempérament empreint de délicatesse.

Ti-Guy n'avait malheureusement rien pour déplaire à quiconque. Son visage joufflu et bon enfant était somme toute plaisant à regarder. Il était solide sur ses deux jambes et, de plus, il sentait toujours bon. Ses vêtements, bien qu'ils fussent noirs des pieds à la tête, n'avaient rien de vraiment négligé. On savait qu'on avait affaire à quelqu'un chez qui on n'aurait pas eu peur de boire jusqu'à l'eau de ses chiottes. Ses manières étaient polies et il écoutait autrui sans les interrompre à tout propos pour mieux se mettre en évidence. C'était un gentilhomme.

Cependant, Ti-Guy faisait tout pour être maudit et mal-aimé. Il dessinait des pénis et des vulves répandant des torrents de jus. Il composait des musiques qu'il croyait excentriques alors qu'elles respectaient en tous points l'harmonie. Il se croyait même rebelle de donner son avis sur la politique en prétendant que tous les politiciens sont des ordures. Ce qui, malheureusement pour Ti-Guy, ne suscitait que l'approbation de tout un chacun.

Comme son côté artiste maudit tardait à se faire reconnaître comme tel, Ti-Guy se regardait souvent dans le miroir pour tenter de désintégrer son air aimable et ses sourcils trop ronds. Pourtant, ce naturel sympathique qu'il avait revenait tout de suite au galop après avoir vainement tenté de le chasser.

-Ti-Guy, c'est un bon gars, disait tout le monde, même ceux qu'il aurait cru ses ennemis.

Ti-Guy se refusait à le croire, évidemment. N'avait-il pas perdu tel ou tel emploi parce qu'il était monté sur les barricades de la révolte? N'allait-il jamais à l'église et encore moins aux événements dits publics qui ne s'adressent qu'à des coteries de crétins improductifs? N'avait-il pas cette gueule de colère et de justice que tous les puissants devaient craindre du haut de leur tour d'ivoire?

Eh bien non. Personne ne détestait vraiment Ti-Guy et personne n'arrivait à dire du mal de lui, riches comme pauvres, bons et méchants.

-Bien sûr que c'est un rêveur... Mais ces pénis et ces vulves sont tellement réalistes... Et quel musicien! Dommage qu'il refuse de rentrer dans le moule parce qu'il serait connu partout dans le monde... C'est comme s'il avait peur de plaire et on ne sait pas trop pourquoi puisqu'il plaît à tout un chacun. Tout le monde dit Ti-Guy par-ci, Ti-Guy par-là, et rien de méchant ne colle à cet énergumène...

Ti-Guy s'enfonça dans la drogue, le sexe et le rock and roll pour détruire cette image trop positive qu'on avait de lui. Il se couvrit de dettes. Il fût bientôt incapable de payer ses factures et son loyer. Il se retrouva presque tout nu dans la rue. Cette fois, se disait-il, tout le monde allait comprendre qu'il était vraiment un artiste maudit!

Mais non! Tout le monde se mit à l'aider alors que la plupart du temps tout le monde se fout de ceux qui se cassent la gueule. On se mit à acheter ses oeuvres, à racheter ses dettes, à lui retrouver un loyer avec de l'eau chaude et de l'électricité.

-Je ne sais pas trop comment vous remercier, bredouillait Ti-Guy, sûr que cette fois-là il avait réussi à devenir un authentique artiste maudit sinon un vrai raté.

-T'es un bon gars, Ti-Guy. Personne ne va te laisser aller comme ça. T'as un bon coeur et tu ne parles jamais contre personne... Prends le bien qui t'arrive, tu le mérites...

-Je ne mérite rien! Je suis un artiste maudit! Un drogué! Un obsédé sexuel! Un fan de rock and roll!

Ti-Guy n'arriva pas à devenir maudit, quoi qu'il fasse ou ne fasse pas.

Ce qui fait qu'un jour, tout naturellement, il réalisa qu'il était aimé de tous.

-Pourquoi? fût sa seule question.

Il cherche encore la réponse de nos jours mais s'habitue peu à peu à cette situation.

Il a mis de côté Baudelaire, Rimbaud et Morrison pour la forme.

Il n'a pas encore fréquenté l'asile psychiatrique.

Il est là, présent dans le siècle, et soucieux de ne pas froisser personne pour une raison ou une autre.

C'est vraiment un bon gars, Ti-Guy, c'est moi qui vous le dis.


mercredi 1 juin 2016

Ma bibliothèque pas du tout idéale

J'ai longtemps voué un culte aux livres, peu importe lesquels. J'entassais dans ma bibliothèque des classiques de la littérature, des essais, des traités de philosophie. des livres sacrés, des livres d'histoire et autres pamphlets politiques de tous horizons. Puis j'ai eu l'envie de voyager au diable vauvert. J'avais vingt-trois ans et considérais de plus en plus ces livres que j'aimais tant comme une collection de timbres-postes qui ne contribuait qu'à me faire perdre le fil du temps. Je me suis donc débarrassé de tous ces livres. J'ai bien tenté d'en vendre quelques-uns mais la librairie de livres usagés ne pouvait pas tout prendre et m'offrait, somme toute, un prix dérisoire pour ces livres que je croyais indispensables pour ce bel-esprit que je croyais être.

Je suis parti vers l'Ouest puis vers le Nord avec Le livre d'or de la poésie française de Pierre Seghers, Rimbaud, les Évangiles, un dictionnaire français-anglais et des récits en anglais de Jack London. J'avais aussi emporté mon baladeur et quelques cassettes: The Doors, Pink Floyd, Jacques Brel, Ravi Shankar et Philip Glass. Il ne m'en fallait pas plus pour partir sur le pouce et parcourir l'immensité d'un pays qui prétendait être le mien.

Je n'ai pas cessé de lire pour autant. J'ai fréquenté assidûment les bibliothèques municipales et universitaires tout au long de mon périple. Je me souviens d'avoir lu les oeuvres complètes de Antonin Artaud à la Vancouver Public Library. Pour le reste, j'ai surtout lu en anglais pour parfaire mon apprentissage de cette langue que j'aurai appris à aimer.

Puisque je déménageais constamment d'une ville à l'autre, je ne me suis plus encombré de livres comme je le faisais auparavant. Rien ne m'était devenu plus précieux que ma liberté de mouvement, condition indispensable de mon épanouissement. Les livres faisaient encore partie de ma vie mais ils n'alimentaient plus mes manies de collectionneur. Je les fréquentais toujours tout autant mais avec sans doute plus de détachement et aussi moins de patience. Il n'était plus question de me farcir des auteurs soporifiques qui m'apportaient si peu. Hegel pouvait bien aller se faire foutre. Kant aussi. À peu près tous les philosophes allemands, à vrai dire, hormis Nietzsche, un esthète qui n'appréciait avec raison que la philosophie française du siècle de Voltaire.

J'ai fini par atteindre un certain point de sédentarité en trouvant un amour qui me comblait d'infini.

Je me suis mis à me refaire une petite bibliothèque, livre après livre, jusqu'à ce que je revienne presque à mes manies de collectionneur. J'étais passé de deux ou trois livres à près d'un millier.

Avant de sombrer dans cette forme de dépendance malsaine, je me suis mis à élaguer. Je m'étais promis de ne faire entrer dans ma bibliothèque personnelle que des livres indispensables que j'aurais toujours le bonheur de consulter. Dostoïevski, Tchekhov, Boulgakov, Chalamov et Tolstoï n'allaient pas être sacrifiés. Ni mes Marcel Aymé. Ni Maupassant. Ni Victor Hugo. Ni l'intégrale de Shakespeare. Ni Cervantès. Par contre, je me suis montré beaucoup moins indulgent envers Hegel, Kant et tant d'autres qui étaient malencontreusement revenus dans ma bibliothèque par une forme de lâcheté intellectuelle que je ne m'explique guère. Ils ont pris le chemin de l'élagage, une fois de plus, comme ce fût le cas de tous ces imbéciles essais politiques, pamphlets et ouvrages spécialisés sur le charbon...

J'ai conservé quelques livres d'astrophysiciens. J'ai même L'origine des espèces de Charles Darwin qui me fait parfois des clins d'oeil racoleurs. Un jour ou l'autre, je sais que je vais ouvrir ce livre. Et si je ne l'ouvre pas, je le conserverai précieusement par esprit de révolte envers le créationnisme.

Parmi les auteurs québécois, j'ai gardé tous mes amis et correspondants. C'est une marque de respect bien naturelle. Si jamais ils venaient chez-moi, ils pourraient voir que je ne suis pas un faux-cul.

Par contre, Claude Jasmin a été élagué. De même que Yves Beauchemin. Idem pour Jacques Godbout: out! J'ai conservé Yves Thériault, Émile Nelligan, Louis Fréchette et quelques autres, dont Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Jean-Charles Harvey, VLB et les dires de Michel Chartrand. Je ne les nommerai pas tous, mais ça tourne autour de cet axe.

Mon frère aîné, grand bibliophile, fait face lui aussi à un cruel dilemme en ce moment. Il doit se débarrasser d'un trop-plein de livres qu'il ne sait plus où mettre. Il prend sa retraite et son bureau de travail, au collège, constituait presque l'annexe de la bibliothèque de l'institution. Ces livres étaient ses outils de travail. Ils étaient nécessaires pour favoriser l'exercice de sa profession et témoigner de l'amour qu'il convient de témoigner aux livres. Par contre, on peut aimer à distance dans certains cas et laisser à d'autres le soin de découvrir ce que l'on n'aura plus le temps de visiter. Il est donc en train de faire son élagage, lui aussi. Je l'imagine suant à grosses gouttes et tremblant presque devant chaque livre qu'il doit sacrifier. Pour les ouvrages spécialisés, ça ne doit pas être trop difficile. Mais comment choisir entre telle ou telle édition de son auteur préféré? Doit-il se priver de la correspondance de Beethoven? Doit-il élaguer cet obscur auteur du XIIe siècle dont le nom m'échappe?

Comme je discutais avec lui hier, je me suis rappelé que j'avais lu le matin même que Thomas More était perçu comme le plus grand des latinistes anglais avec son "énorme" bibliothèque personnelle constituée de cent cinquante livres...

J'en ai peut-être mille. Mon frère: peut-être vingt milles.

S'il fallait n'en garder que cent cinquante, j'aurais moi aussi mes sueurs froides...

J'en ai encore beaucoup trop et dois constamment me rappeler à l'ordre.

D'autres élagages viendront. D'autres livres trouveront le moyen de rentrer dans ma bibliothèque.

Ce sera toujours à recommencer.

Jusqu'à ce que je sois vieux, j'imagine, et que je me contente de lire des niaiseries sur l'Internet.