mardi 2 août 2016

Lucien Lesage le sage

Il n'avait pas plus sage que Lucien Lesage. Ce n'est pas qu'il était particulièrement intelligent, érudit ou cultivé. Il n'avait pas plus de deux ans d'études très secondaires, lisait le Journal de Montréal et regardait la télévision pour se reposer de ses longues journées de travail à l'usine.

Pourtant, ses camarades s'entendaient pour dire qu'il n'y avait pas plus sage que Lucien Lesage. Peut-être parce qu'il ne disait jamais un mot plus gros que l'autre. Il n'était pas sans opinions ni dépourvu de justice naturelle. Il était tout simplement d'humeur égale. Il sifflait des airs connus du matin jusqu'au soir. Il saluait tout le monde en leur frottant les épaules. Lesage était un christ de bon gars.

C'était aussi toute une pièce d'homme. Et fort comme un boeuf qui plus est. Il te soulevait des boîtes d'une seule main comme s'il jonglait avec. C'était une force de la nature en plus d'être un sage, Lesage...

Il avait deux gars et une fille qui allaient encore à l'école. L'un voulait devenir médecin et les deux autres préféraient se droguer. Lesage ne se droguait pas.  Il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et parfois quatre la fin de semaine. Il digérait mal la bière et trouvait que ça lui donnait des ballonnements et des flatulences. Par contre, le vin ne lui faisait que du bien. C'est du moins ce qu'il prétendait.

-Le vin c'est tiguidou pour moé! disait-il en toute connaissance de cause.

Lesage n'était pas oenologue pour autant. Il se contentait de vin californien bon marché. Du vin de dépanneur comme on dit. Il buvait pour l'effet. C'était sa cause. Le goût était secondaire dans la mesure où c'était meilleur que du vinaigre.

Sa femme, une grande brune aux allures de gardienne de prison, était partie avec un autre homme parce que Lesage ne faisait que travailler. Elle lui reprochait de ne jamais l'emmener faire des sorties. En fait, elle lui reprochait surtout de ne pas être cet autre homme qui n'était ni sage, ni bon, ni beau, ni quoi que ce soit. C'était un voisin bien ordinaire qui savait chanter la pomme pour obtenir son dû. Lesage avait déjà été doucereux, lui aussi, mais le travail et les responsabilités familiales l'avaient un peu blasé de tout. Et, contrairement à son voisin, il n'aimait pas les danses de ligne.

-Qu'a' s'en aille si a' veut s'en aller... Ej' su's toujours bin pas pour l'attacher avec une corde après la patte du poêle! philosophait-il.

-Ça t'fait pas plus de peine que ça que j'm'en aille? lui répliquait sa femme.

-Qu'est-cé qu'tu veux que j'fasse? Que j'me mette à genoux pis que j'braille? Tu veux changer d'vie? Fais-lé. Moé faut qu'j'écoute ma partie d'hockey...

Elle était donc partie ce jour-là et avait même emporté la télé. Ce qui fait que Lesage, ce soir-là, avait dû écouter sa partie de hockey à la taverne du coin en compagnie d'oeufs à la coque marinés dans le vinaigre.

-Toé Lesage, t'es un sage. Le savais-tu? lui avait dit le barman, un gros niaiseux mal rasé qui dirait n'importe quoi pour avoir des tips.

-Sage... sage... J'suis aussi sage qu'un oeuf à 'a coque tabarnak!

-Ouais mais tu t'appelles pas Lesage pour rien...

-Qu'est-ce que t'en sais ciboire?

-Six boire, sept boire, pourboire... Je t'offre un drink Lesage. Une coupe de Trapiche. Paraît qu'c'est un bon vin ça pour qué'qu'un qui a perdu sa femme...

-Je l'ai pas perdue. Est partie d'elle-même. C'est mieux d'être tout seul que mal matché...

Mathilda Grenon se trouvait pas loin de Lucien Lesage. Elle occupait deux emplois dans la taverne. En plus d'être serveuse elle se tapait parfois des clients dans les toilettes pour un petit vingt piastres vite fait.

-Veux-tu que j'te suce dans 'es toilettes pour vingt piastres Lesage? Ej' suce bien en tabarnak!

-Heille Mathilda! Tiens-toé tranquille... J'ai pas besoin d'payer pour m'faire sucer... J'ai jamais payé une cent pour m'faire vider 'es gosses t'apprendras!

-Ouais mais pour te faire sucer comme ej' suce ça vaut la peine d'investir!

-Ouin, ouin pour pogner des champignons pis toutes sortes de cochonneries? No way! Achale-moé pas avec ton suçage! Je r'garde la partie de hockey!

-Hostie qu't'es coincé Lesage! Ta femme peut bien être partie avec un autre!

-C'est ça... C'est ça... Pis toé, mange ta marde...

La taverne fermait à trois heures du matin, comme d'habitude.

Lesage était un peu saoul. Le barman était un peu fatigué. Et Mathilda Grenon était partie.

-J'cré b'in que j'va's y aller... J'travaille demain pis i' m'reste juste quatre heures à dormir avant de r'commencer... La journée va être longue en tabarnak, waaaa! bâilla Lesage.

Il rentra chez-lui tout fin seul.

Il s'effondra dans le sofa.

Son fils drogué rentra au même moment.

-Comme ça m'man est partie avec el' voisin? lui demanda-t-il.

-C'est ça qui est ça...

-Pis tu l'as laissée partir?

-Tout l'monde est libre de faire c'qu'i' veut...

-En tous 'es cas, c'est pas moi qui va licher l'cul de c't'hostie d'trou d'cul qu'A s'est trouvé... Un gars qui travaille pour les autobus d'la ville...

-Laisse-moé dormir Ti-Gars. Ej' travaille demain...

-J'voulais aussi t'dire p'pa que j'suis gay...

-Fais longtemps que j'sais ça...

-Pis ça t'dérange pas?

-Qu'est-cé qu'tu veux qu'ça m'crisse? Ta mère est partie a'ec un autre. Toé t'es gay. Ta soeur sniffe d'la poudre. Ton frère dépèce des chats... Si vous êtes bien d'même, c'est votre affaire. Moé, j'veux juste que l'monde sèye bien. Pis j'veux juste la calice de paix...

-Comme ça j'peux emmener mon chum à 'a maison?

-Fais-c'que tu veux. En autant qu'tu laves tes draps...

-J't'aime poupa...

-Moé aussi Ti-Gars... Laisse-moé dormir... Ej' travaille demain.

Oui, Lesage était un sage.

Son patronyme attestait qu'il portait de la sagesse dans ses veines.

Pas la sagesse feinte des célébrités et autres emmerdeurs publics.

Mais la sagesse toute simple de ceux qui ne se cassent pas le bicycle avec des hosties de niaiseries.

2 commentaires:

Misko a dit...

J'sais pas trop pourquoi mais j'aime beaucoup cette histoire. J'y étais vraiment.

...pis toé et ta musique, ça roule toujours?

Gaétan Bouchard a dit...

Moé j'va's toujours mieux. C'est comme si je rajeunissais. Pas moyen de m'faire crever... ;)