mercredi 3 août 2016

Exorcismes de style

Je suis tombé sur Exercices de style, une oeuvre de Raymond Queneau. Il y raconte la même anecdote en plusieurs styles.

Un type dans la vingtaine rencontré dans un autobus qui porte un chapeau mou. Le ruban qui devrait entouré son chapeau a été remplacé par une corde. Le jeune homme gueule chaque fois qu'on le pousse dans l'autobus de la ligne S. Puis l'auteur le rencontre quelques minutes plus tard à trois kilomètres de la Bastille. Un autre type lui recommande d'ajouter un autre bouton à son pardessus. Et puis c'est tout. Et c'est raconté sur le mode précieux, ampoulé, hellénistique, coloré ou gastronomique au moins cent fois, sinon plus. Cela rappelle Prévert. Mais c'est du Queneau. Un livre amusant et fort heureusement inutile.

Feu Alexis Klimov, mon bon vieux prof de philo, avait bien raison de faire l'éloge de l'homme inutile.

Je ne serai pas en reste. Ce matin, je me sens dégoûté de tout ce qui pourrait sembler utile: défendre une noble cause, argumenter sur un point de vue, développer une haine pour ceci ou cela.

Je vous proposerai plutôt ces "exorcismes de style" que je dédie aux mânes de Raymond Queneau pour l'inspiration.

***

Exorcismes de style

Factuel

Août 2016. À Sainte-Angèle-de-Monnoir.

Un homme qui ne croyait pas en Dieu est soudain pris de convulsions au cours d'une cérémonie de mariage dans l'église paroissiale.

Il faisait une crise d'épilepsie mais les croyants autour de lui étaient certains que l'homme était possédé du démon.

Le curé l'aspergea d'eau bénite et se mit à réciter des incantations latines en vue d'extirper le démon.

L'athée se coupa la langue tout en frémissant

Lorsqu'il revint à lui, tous les fidèles crièrent alléluia. Et le mariage put se poursuivre.

***

Joual

En oûtte 2016. À Sainte-An'èle de Mon-nouère.

Un gars qui croyait pas en Yeu fait la danse du bacon pendant un mariage à l'église d'la paroisse.

I' f'sait une crise d'épilepsie mais les hosties d'niaiseux autour de lui pensaient qu'el gars était possédé par le Yab.

El curé lui a pitché d'l'eau bénite pis s'est mis à scander des slogannes pour chasser l'Yab.

El gars qui croyait pas en Yeu s'est coupé 'a langue pendant qu'i' f'sait 'a danse du bacon.

Quand y'est r'venu d'sans connaissance, les épais y'ont crié alléluia. Pis el mariage a continué.

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Littéraire

C'était au temps où les grillons faisaient entendre leur longue plainte dans la Vallée du Saint-Laurent. Sainte-Angèle-de-Monnoir semblait frire sous le grésillement de tant d'insectes par cette chaleur torride et dantesque.

Un mécréant qui ne croyait ni en Dieu ni en Diable fût soudainement frappé par ce qu'on appelait autrefois le "mal sacré".  L'événement survint au cours de la célébration d'une union conjugale dans l'église de la paroisse à l'architecture romane mâtinée de panneaux d'aluminium pour ajouter au mauvais goût.

Ce mal sacré, maintenant connu sous l'appellation de crise d'épilepsie, suscita l'étonnement des paroissiens qui formèrent un cercle autour de l'homme terrassé dont le corps était secoué de mouvements saccadés comme s'il eût été électrocuté.

-Damnation! Il est sans doute possédé du démon! déclara la doyenne des paroissiennes, Florida Lavertu, une vieille mégère qui fumait des Du Maurier.

-Il faudrait un exorcisme! enchaîna le bedeau, Yoland Gingras, un vieil homme bedonnant à l'oeil méchant qui couchait avec des jeunes hommes qui n'allaient pas lui faire d'histoires pour ses péchés charnels.

Siméon Laprise, le bon curé haïtien de la paroisse, eût vite fait de pratiquer sur le soi-disant damné le rituel romain attribuable à l'exorcisme.

-Vade retro Satanas! Credo quia absurdum! Audit alteram partem! Curriculum vitae! Deus nobiscum quis contra! Amen! vociféra-t-il tout en agitant sa croix, son livre sacré et son goupillon.

L'incrédule se trancha le muscle de la parole dans la poursuite de son agitation incontrôlable.

Lorsqu'il revint à lui, tout un chacun lâcha son alléluia!

On prit soin de l'asseoir sur un banc et de s'assurer que tout allait bien pour cet homme qui venait d'être délivré de son haut mal.

Le curé Siméon Laprise, l'air satisfait, pria les fidèles de retourner à leurs places.

Puis il reprit la cérémonie là où il l'avait laissée.

Les grillons se faisaient toujours entendre dans la plaine morne mais ensoleillée de Sainte-Angèle-de-Monnoir. Les vergers débordaient de pommes vertes. Les guêpes et les abeilles faisaient comme d'habitude. Un bébé pleurait dans l'église tandis que les cloches résonnaient pour souligner la sainte distribution des anneaux nuptiaux et le chaste baiser des mariés devant l'assemblée de ces chrétiens pratiquant le culte catholique romain en langue vernaculaire, tel que préconisé par le concile Vatican II.

La langue de l'athée allait guérir puisque ce n'était qu'une petite coupure, presque rien, à peine de quoi rosir un papier-mouchoir.

***

Ouf! C'est assez pour aujourd'hui!


2 commentaires:

monde indien a dit...

Merveille - que ce soit factuel , Joual ou littéraire , de voir un ATHEE entrer en transes -
Van Gogh ne se coupa-t-il pas l ' oreille ?
Certains ne-t-ils pas se tranchèrent le membre ?
Peut-on décemment appeler ça des extrémités ?
Nul n ' est jamais , athée ou dévot , besoin d ' en arriver à de telles - - -
L ' amour ne demande jamais rien de tel-le .

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Mon personnage est épileptique avant que d'être athée. Dostoïevski l'était aussi mais, au contraire du gus susmentionné, il croyait en Dieu. Je connais aussi un épileptique athée dans mon entourage. Comme quoi c'est possible d'être atteint du "Mal de Dieu" (l'épilepsie) sans croire vraiment à Dieu, ses anges et surtout ses prêtres-sorciers. Cela dit, l'épilepsie n'est pas facile à vivre. Qui aimerait perdre la carte devant tout le monde sans qu'il n'ait pu sentir la crise survenir?