vendredi 5 août 2016

Conrad Bouchard (18 août 1933-1er août 1996)

Mon père autour de 1985. Il avait 52 ans.
Mon père, Conrad Bouchard, est décédé jeudi le 1er août 1996. C'était il y a vingt ans. Il est décédé d'un cancer colorectal. Il avait 62 ans.

C'est peu dire que d'affirmer qu'il était non seulement mon père mais aussi mon ami, aussi stupide que cela puisse paraître. Même s'il m'arrivait de me disputer avec lui sur des questions politiques, je provenais du même moule. Je lui ressemblais comme deux gouttes d'eau, physiquement et moralement. C'était un homme bon qui pouvait se montrer soupe au lait, pour ne pas dire explosif. On pouvait le niaiser pendant des heures jusqu'à ce qu'il pète les plombs et vous montre qu'il est dangereux d'aller trop loin.

Lorsque je me rase dans le miroir, je vois mon père. Je vois ses yeux. Je vois sa calvitie.

J'ai hérité de quelques traits de ma mère, dont son tempérament artistique, mais tout un chacun qui a connu mon père ne s'y trompe pas.

-Toé, c'est sûr que t'es le fils à Teddy!

Teddy, c'était le surnom de mon père. Probablement que les gars de la Reynold's Aluminium, où il travaillait à titre de cranemanvoulait dire Teddy Bear. Parce qu'il tenait beaucoup de l'ours, taciturne, plutôt tranquille, jusqu'à ce qu'on le provoque.

Mon père prétendait que son surnom provenait de Télésphore-Damien Bouchard, alias T.D. Bouchard. le député anticlérical de Saint-Hyacinthe, un ennemi juré de Duplessis qui a favorisé le droit de vote des femmes. Bref, un homme digne d'admiration.

Les gars de la shop ne devaient même pas savoir qui c'est ce T.D. Bouchard. Ils l'appelaient Teddy parce qu'il était à la fois doux et colérique comme un ours.

Connaissant sa nature raconteuse du Bas-du-Fleuve, je me doute que cela tenait sans doute de sa mythomanie de s'attribuer un peu du mérite de T.D. Bouchard plutôt que de celui de Yogi l'ours.

Popa détestait Duplessis et tous les charognards conservateurs de l'Union Nationale. Mon père était un Rouge, voyez-vous. Du même Rouge que René Lévesque qu'il ne se gênait pas d'appeler Ti-Poil.

Moi-même j'ai hérité d'un surnom d'ours. On m'appelait Grizzly Bear dans l'Ouest canadien. Ce qui a fini par se traduire par Makwa en langue anishnabée, d'où l'on tire l'expression trifluvienne "c'est un hostie d'Magoua"... J'assume avec grand honneur ce surnom. Comme tous les autres: Boutch, Gros Boutch, Gate, Guétan, etc.

On ne sait pas quand est né mon père. Il y avait plus de seize enfants dans sa famille. Retenir les dates de fête n'y était pas une priorité. Était-il né le 16, le 17 ou bien le 18 août 1933? Je n'arrive pas encore à démêler ça.

Popa est mort pendant le Grand Prix de Trois-Rivières. Je me souviens qu'il détestait le Grand Prix autant que les automobiles. Du vendredi jusqu'au dimanche, nous avons eu à supporter le bruit des voitures de course pour faire notre deuil. Nous l'avons finalement enterré au cimetière Saint-Michel, vers deux heures de l'après-midi, en pleine finale du Grand Prix... Il n'y a pas eu de silence pour favoriser le recueillement. Seulement du bruit, et encore du bruit, ce bruit qu'il avait toujours tant détesté.

Chaque fois que le Grand Prix revient j'ai une pensée hargneuse contre cet événement qui vint gâcher les funérailles de l'homme le plus important de ma vie.

Même si c'est de l'histoire ancienne, je la digère encore très mal.

Cela dit, mon père ne m'a jamais vraiment quitté.

Il est encore là, tous les jours.

Je ressens toujours sa présence malgré les années qui me séparent de la dernière fois où je l'ai vu vivant.

Il m'accompagnera jusqu'à mon dernier souffle.

Et jusqu'au dernier moment, je saurai lui rendre hommage, où qu'il soit.

Mon père avec moi dans ses bras, en 1968, lorsque j'étais moins pesant. Il avait 35 ans.

Moi en 1968.

Mon père en 1981 à Sainte-Luce-sur-Mer face au grand fleuve Magtogoek qu'il aimait tant. Il a 48 ans sur la photo. L'âge que j'ai aujourd'hui.