mercredi 4 mai 2016

Philosophie obligatoire

La philosophie, pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu à l'étymologie, est l'amour de la sagesse. Presque tout le monde doit le savoir. Enfin, pas tant que ça puisque l'amour et la sagesse se font si rares...

Pour plusieurs, la philosophie est d'abord et avant tout un cours obligatoire au niveau collégial prodigué par des pelleteurs de nuages qui se perdent en ratiocinations sur l'être, le non-être et "la chaise en soi".

Il est vrai que les facultés de philosophie ont produit un nombre hallucinant de sophistes. Trop de professeurs de philosophie ont perdu de vue l'amour et la sagesse à force de s'inventer des réponses subtiles à des questions inutiles. L'étudiant en philosophie se voit souvent confronté à des théoriciens de la théorie qui ne savent qu'émettre des syllogismes. Tout cela pour se dispenser de réfléchir de la lumière...

J'ai moi-même étudié en philosophie à l'université. Je souhaitais profiter de temps afin de poursuivre mes études parallèles. Il n'existait pas de cours ou de faculté de bibliophilie. J'ai cru, naïvement, que la philosophie me permettrait de lire tout ce qui me tombait sous la main en plus d'ouvrir mon intelligence. C'était mon sauf-conduit pour vivre à la bibliothèque sans me faire déranger dans mes lectures.

S'il n'eût été de quelques érudits croisés sur ma route, j'aurais été amèrement déçu par mes études en philosophie.

Je me souviens, entre autres, d'un cours donné par un soi-disant spécialiste de la philosophie dite analytique. En entrant dans la salle de classe, on le sentait nerveux comme s'il portait un bonnet carré sur la tête. Il prit une craie entre ses doigts et traça deux fois le mot philosophie au tableau noir.

Philosophie = mode de vie
Philosophie = système de pensée

Il fit une croix sur mode de vie.

-La philosophie est l'étude des systèmes de pensée. Point à la ligne!

C'était clair et net. Tout le contraire de ce que nous enseignait Alexis Klimov, un érudit pour qui la philosophie avait autant à voir avec Dostoïevski qu'avec Bouddha. On lui faisait des standing ovations à la fin de ses cours pour avoir refusé de nous ennuyer avec des sottises.

Malheureusement pour nous, son collègue tenait à ce que nous comprenions bien que la philosophie n'est pas un mode de vie. Il profitait des pauses pour aller priser de la cocaïne aux toilettes. Il revenait en classe le nez poudré, les yeux hallucinés, sûr que P implique Q et que la chaise en soi n'est pas la chaise que l'on voit. J'en profitai donc pour lire des romans en classe. Plutôt lire Hermann Hesse que de subir les sornettes d'un docte ignorant.

Je fis la déduction que la philosophie devait nécessairement se rattacher à un mode de vie.

Je n'allais certainement pas faire une indigestion de Saint-Thomas-d'Aquin et Wittgenstein. J'ai plongé dans Lao Tseu, Diogène de Sinope, Épictète et autres sages amérindiens.

Je me suis écarté de ceux que René Daumal appelait à juste titre les "fabricateurs de discours inutiles". J'ai continué de savourer la sagesse avec amour et l'amour avec sagesse.

Il me semble que la philosophie est contaminée par ceux qui tiennent fermement à ce qu'elle soit perçue comme une science fondée sur des règles empiriques. Ce qu'elle n'est pas intrinsèquement. Réduire la philosophie à des formules mathématiques est un gâchis intellectuel.

La philosophie n'est ni une science, ni un métalangage.

Elle est l'expression légitime d'une quête de sens dans un monde qui en semble notablement dépourvu.

Elle est un mode de vie, comme la musique et la poésie.

En ce sens, il manque sans doute d'authentiques pelleteurs de nuages pour enseigner la philosophie tant au niveau collégial qu'à l'université.

Tout le monde comprend la musique et la poésie.

Personne, fort heureusement, ne s'intéresse à l'enculage de mouches.