mercredi 18 mai 2016

La polyvalente du temps de Mâchoire

Résultats de recherche d'images pour « machette rambo »Il n'y aura pas eu de temps plus cruel dans ma vie que celui où je fréquentais un cube de béton sans fenêtres que les architectes de la Révolution tranquille avaient surnommé une polyvalente.

Une période d'anxiété s'ouvrit après la fin de mes études à l'école primaire. L'un de mes frères aînés ne cessait de me rappeler que j'aurais à me battre tous les jours. Il me conseillait sur les coups et les parades que je devais adopter pour survivre à la polyvalente.

-Tu fais semblant que t'es niaiseux pis tu t'rapproches du gars qui veut t'en crisser une en faisant semblant de brailler... Pis quand l'gars s'y attend pas, tu l'pousses de toutes tes forces dans l'escalier pour qu'il soit plus capable de bouger... Après ça tu vas l'rejoindre en bas d'l'escalier pour l'achever jusqu'à temps qu'tu sois sûr qu'i' se r'lèvera p'us...

Ces sages conseils me donnaient la migraine. 

Au cas où il n'y aurait pas un escalier dans les environs le jour où l'on aurait affaire à un bully, nous crûmes bon de nous équiper dans un magasin de surplus d'armée. 

Mes amis optèrent pour des machettes, des Jack knives et autres objets contondants. Je me suis acheté un simple couteau de pêche à lame d'acier pour ouvrir de bas en haut le requin qui voudrait s'en prendre à moi.

Nous étions prêts pour la rentrée scolaire. Quiconque tenterait de nous intimider aurait affaire à la bande des Cobras, comme nous nous appelions naïvement.

Il faut dire que nous avions tous le profil pour nous faire baver: l'un était maigre, les autres trop gros, trop grands ou trop petits, et moi, un gros et grand premier de classe.

Je n'ai heureusement jamais eu à sortir mon couteau. J'ai presque toujours trouvé des escaliers pour pratiquer ma technique de traître.

***

On le surnommait Mâchoire. C'était un gros baveux qui avait redoublé trois fois sa troisième année de secondaire. Il était la terreur de la polyvalente. Il avait la réputation de foutre des raclées à tout le monde. De plus, il s'entraînait à la boxe tous les soirs.

Un jour où je faisais la file à la cafétéria avec un petit gros qui était devant moi, Mâchoire s'immisça dans la file entre moi et le malheureux petit gros pour lui faire la vie dure.

Je n'ai pas osé réagir de crainte de devenir sa victime. Et, oui, j'ai laissé Mâchoire s'en prendre au petit gros.

-Heille p'tit gros, lui dit Mâchoire, donne-moé trois piastres pour payer mon repas à la cafétéria...

-J'ai pas d'argent, bredouilla le petit gros.

-T'as pas d'argent? Ah ouais? 

Mâchoire entreprit de fouiller ses poches pour voir s'il mentait. Il trouva un billet de dix dollars.

-Ça vient de te coûter sept piastres de plus parce que tu m'as menti ti-gros!

Le malheureux n'osa pas répliquer. Il prit sa portion de pâté chinois et vint s'asseoir à mes côtés, comme s'il s'attendait à ce que je le protège.

Mâchoire vint nous rejoindre.

-Qu'est-cé qu't'as pris ti-gros? Du pâté chinois? J'va's y goûter pour voir si y'est bon...

Mâchoire lui enleva son assiette, piocha dans le pâté chinois, puis fit couler un long filet de morve verte dans le repas gâché de ti-gros.

-J'espère que tu vas l'manger pareil bouboule! Arf! Arf! Arf!

Le petit gros pleurnichait. Personne ne trouvait rien à redire. Même moi. Je me disais que cela ne me regardait pas...

Quelques minutes plus tard, alors que j'étais en train de prendre mes cahiers pour mon prochain cours, voilà que Mâchoire fonça sur moi pour que je devienne sa prochaine victime.

Il était accompagné de quelques vauriens qui l'encourageaient à s'en prendre à moi.

-Heille grosse plotte! me dit-il. J'te parle grosse plotte!

La grosse plotte, évidemment, c'était moi.

Mâchoire tendait ses mains devant moi comme s'il souhaitait me faire une quelconque prise de bras comme on en voyait parfois dans les Super Étoiles de la Lutte.

Mon sang ne fit qu'un tour. Je me suis souvenu du triste sort du petit gros survenu précédemment à la cafétéria de la polyvalente. J'ai empoigné les mains de Mâchoire puis les ai tordus de toutes mes forces jusqu'à ce que ses poignets craquent. 

Mâchoire se mit à hurler de douleur. Je lui avais cassé les deux mains.

Je profitai de sa déconfiture pour dire aux membres de son fan-club que j'allais les achever eux aussi.

Mâchoire me promit que ça n'allait pas se terminer là.

Je lui promis de lui casser les deux jambes la prochaine fois, histoire de le réduire au statut d'homme-tronc.

Mâchoire dût se présenter à l'hôpital pour se faire mettre les deux mains dans le plâtre.

Le lendemain, on ne me regardait plus de la même manière.

Le petit gros était content d'être devenu mon ami et me pardonna ma lâcheté.

Dans les semaines qui suivirent, moi et mes amis nous mirent ensemble pour crisser une volée à tous les baveux de la polyvalente. 

Ce fût un temps héroïque.

Quelque chose comme un rêve de justice qui se réalisait enfin.

On ne verrait plus jamais les petits gros et les premiers de classe de la même manière.

Nous allions faire le grand ménage parmi cette bande de pourris.

Entre temps, Mâchoire s'était suicidé.

Pas vraiment à cause de moi.

Mais parce que son mal de vivre avait fait de lui un être répugnant.

Je ne vois pas d'autres explications.