vendredi 20 mai 2016

Le 20 mai 1980



J'avais 12 ans le 20 mai 1980. Je me souviens vaguement d'avoir entendu les adultes se disputer à propos d'un référendum portant sur un projet de souveraineté-association entre le Québec et le Canada. Pour mon père, cela ressemblait tout de même à l'indépendance, même si c'était un projet édulcoré afin de rejoindre ce 60% d'électeurs québécois qui n'avaient pas choisi le Parti Québécois en novembre 1976. La marche était haute. Et sans doute que René Lévesque avait compris que six Québécois sur dix s'opposaient à son option. D'où les contorsions de la réalité, les stratégies alambiquées et la question confondante.


Quoi qu'il en soit, je n'avais que 12 ans et, pour moi comme pour mes amis de la P'tite Pologne, un quartier pauvre de Trois-Rivières, la réponse ne pouvait être que l'indépendance du Québec.

Tandis que les adultes se disputaient, nous passions nos soirées à faire des graffitis sur les hangers et portes de garage du quartier. Nous tracions des OUI! partout où nous le pouvions. Et parfois on y allait même d'un QUÉBEC LIBRE! accompagné d'une fleur de lys plus ou moins bien tracée. Il faut dire que la fleur de lys, tout comme la feuille d'érable, sont des logos extrêmement complexes à reproduire fidèlement, même pour un graphiste professionnel. Toutes ces lignes et ces courbes parfaites requièrent le compas et le rapporteur d'angles.

Il n'y avait pas beaucoup de NON MERCI! dans la Basse-Ville de Trois-Rivières. Il devait bien s'en trouver quelques-uns, mais pas tant que ça de mémoire. Trois-Rivières est la ville ayant le plus grand pourcentage de francophones en Amérique du Nord. Ça devait tourner autour de 98% en 1980.

Mon père, un Rouge de longue date, anticlérical et antiduplessiste notoire, avait tout de même suivi René Lévesque. Peut-être parce que Lévesque était lui-même un ancien député et ministre des Rouges. Lévesque était un artisan de la Révolution tranquille qui avait mis fin au règne de l'Union Nationale. De plus, il provenait de New-Carlisle, de cette Gaspésie si chère aux yeux de mon père, ce natif de Sayabec. Et puis Lévesque partageait avec nous un ancêtre commun dans son arbre généalogique, un certain Michel Bouchard. Il y avait donc un peu de nous dans celui que l'on surnommait affectueusement Ti-Poil, compte tenu de sa coupe de cheveux tout aussi surréaliste que celle de Donald Trump de nos jours.

Sans Lévesque, mon père n'aurait probablement pas suivi tous ces "hosties de péquistes" qui ne manquèrent jamais de le faire un peu chier. Il détestait viscéralement les Bleus, c'est-à-dire les conservateurs tant fédéraux que provinciaux. Et curieusement, il n'était pas sans bons mots pour Pierre Elliott Trudeau, dont il respectait sans doute l'audace et son opposition à feu Duplessis. Ce Trudeau sans lequel le camp du Non aurait sombré avec le peu charismatique Claude Ryan, alias "La main de Dieu"...

J'ai passé la soirée du 20 mai 1980 avec mon père, devant le téléviseur en noir et blanc qui n'était pas encore connecté au réseau de câblodistribution.

Mon père qui m'avait tant et tant parlé de Frontenac, du marquis de Lévis, de Louis-Joseph Papineau et Louis Riel, dut sans doute ravaler sa rage d'indépendance et de liberté lorsque sortirent les résultats du référendum. Comme prévu, 60% des électeurs qui n'avaient pas voté pour le PQ optèrent pour le Non. Une leçon à retenir pour l'avenir du mouvement républicain québécois.

Lévesque, vaincu, se présenta au Centre Paul-Sauvé devant les militants indépendantistes en larmes.

-Peut-être que vous êtes en train de me dire à la prochaine fois... bredouilla-t-il en toussotant.

Il ne se sentait pas en voix pour entamer le Gens du pays, d'autant plus qu'il fumait comme une cheminée. Il demanda à la foule de l'entonner à sa place.

-Gens du pays, c'est votre tour, de vous laisser parler d'amour...

Le lendemain, on retira progressivement les affiches.

On fit disparaître nos graffitis et nos espérances sous plusieurs couches de peinture.

Puis, ce fût la crise économique...

Cela fait maintenant trente-six ans que nous, républicains, tentons de digérer cette défaite.

Il serait ridicule d'accuser le peuple de ne pas nous avoir suivis dans cette option.

Ne prêcher qu'à des convertis nous mènera à la même situation qu'en 1980.

Peut-être que le référendum de 1995 a été volé. Peut-être...

Et pourtant, Lucien Bouchard et Mario Dumont, dont je ne suis pas un fan, firent tout de même la différence entre obtenir 40% et 50% plus un...

Sans l'appui des électeurs de la Coalition Avenir Québec, de Québec Solidaire et même d'Option Nationale, l'article un du programme du Parti Québécois ne demeurera qu'un rêve.

Pour le moment, comme je ne suis pas en voix, je vous laisse chanter cet hymne.