jeudi 5 mai 2016

La P'tite Pologne

La paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses est un quartier pauvre de Trois-Rivières où j'ai eu l'insigne honneur de naître. Cette paroisse jouxte d'autres paroisses toutes aussi pauvres: Sainte-Cécile, Saint-Sacrement et Saint-François-d'Assise affectueusement surnommée La P'tite Pologne.

Je n'ai jamais su pourquoi cette paroisse était désignée sous cette expression. Y'aurait-il eu des Polonais dans le quartier? Y était-on aussi pauvres que les Polonais? S'y sentait-on envahi par Hitler ou bien prisonnier du Pacte de Varsovie? Franchement, je n'en sais rien. Mais l'expression dure encore de nos jours et tout Trifluvien de longue date connaît La P'tite Pologne.

Je ne suis pas né dans La P'tite Pologne. Par contre, ma mère y est née. Cela fait de moi un Trifluvien d'ascendance polonaise.

Dans ma jeunesse, j'ai fréquenté les écoles primaires Saint-Jean-Bosco et Saint-François-d'Assise lesquelles étaient situées dans La P'tite Pologne. Je ne vous ferai pas l'hagiographie exhaustive de ces deux saints, mais disons pour résumer qu'ils s'occupaient surtout des pauvres.

Cela en dit long sur mes origines dont je suis particulièrement fier. Naître parmi les pauvres est une grâce inouïe. Il est plus facile pour un pauvre d'entrer au Paradis que pour un chamelier riche aux as d'entrer par le chas d'une aiguille. La pauvreté, loin d'être un vice, est une vertu qui nettoie toutes les vilenies que vous pourriez commettre au cours de votre existence. Je n'ai qu'à dire que je suis né pauvre et comprenne qui pourra. Qui donne aux pauvres prête à Dieu. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas ce proverbe? Dans La P'tite Pologne, tout le monde se le répète...

À vrai dire, je n'ai jamais réalisé que j'étais pauvre lorsque j'étais jeune. Tout le monde était pauvre. Et parmi tous ces pauvres, nous avions la chance d'être bien nourris, bien vêtus et bien aimés par nos parents. Ce qui fait que je ne me rendais compte de rien. Pour moi, le monde se limitait à la rivière Tapiskwan Sipi (anciennement Saint-Maurice), au fleuve Magotogoek (anciennement Saint-Laurent), aux boisés et quartiers environnants. Bref, j'eus une enfance relativement heureuse.

Puis vint l'adolescence, le travail, l'amour et les pressions sociales. Il faudrait trouver du fric pour les études, le sexe et tout le tralala. C'est là que je ressentis pleinement l'effet de La P'tite Pologne.

C'était dans les années '80. Toutes les usines fermaient les unes après les autres. Des pères, des mères et des enfants se suicidaient, faute d'argent, faute de perspective. On en retrouvait accrochés dans les hangars des logements plus ou moins salubres. Les conservateurs nous rappelaient que nous n'étions rien et que nous ne méritions pas d'exister. Du jour au lendemain, nous étions tous devenus paresseux, chômeurs et assistés sociaux. Nous étions tous coupables d'être ce que nous étions.

Tout devint plus laid, jour après jour. Les logements eurent l'air de plus en plus décrépits. Les nids de poules se multiplièrent dans les rues. Les commerces fermèrent leurs portes les uns après les autres. C'était comme si une bombe atomique était tombée sur le secteur de mon enfance. Nous n'étions plus dans La P'tite Pologne, mais dans un bidonville d'Amérique du Nord.

Aujourd'hui encore, je ne me promène jamais dans La P'tite Pologne sans un pincement au coeur.

Oui, je suis de ce coin pauvre de Trois-Rivières. Mais je ne m'attendais pas à ce que ça devienne aussi misérable.

Il reste des brocantes, un ou deux dépanneurs, et de vieux chars rouillés.

Les rideaux sont rares. Bon nombre de résidents mettent des draps ou des drapeaux dans les fenêtres. Quand ce ne sont pas des panneaux de bois contreplaqué qui remplacent les vitres...

Ça sent toujours les oignons et le baloney frit dans le poêlon, comme lorsque j'étais jeune, mais ce n'est plus aussi jovial si je puis dire. Tout le monde semble se dévisager comme si l'on s'attendait à se faire voler par tout un chacun. C'est d'une tristesse absolue. C'est encore plus désespérant que ce ne l'était dans les années '80.

Pendant ce temps, des promoteurs et des politiciens véreux font la fête. Pas de pain mais des jeux. Pas de job, mais Néron qui gratte sa lyre devant la ville en flammes. Des escaliers monumentaux, des arches de triomphe, du béton et des enveloppes brunes.

Les joueurs de Monopoly créent de l'économie avec les maigres économies des gens sans vraiment créer d'emplois. Ils jouent aux arrogants avec moins de 30% du vote des électeurs inscrits. C'est ce que l'on appelle sans rire la démocratie, le pouvoir du peuple...

Les assistés sociaux quittent les statistiques officielles pour maquiller le taux de chômage réel qui doit osciller autour de 25%.

On mange du pain passé date.

On travaille au noir pour des riches qui se dispensent de payer de l'impôt et des avantages sociaux.

On ramasse des bouts de fer. Du fil de cuivre. Des vieux radios. De vieux téléviseurs.

On se faufile la nuit pour aller cueillir le chou gras jeté dans les conteneurs des supermarchés et des restaurants.

On appelle la police pour mettre un terme à une dispute conjugale, un party qui ne finit jamais, un vol, des voies de faits.

Bref, c'est l'image mentale que je me fais de La P'tite Pologne et des quartiers environnants.

C'est ce qui me permet d'affirmer que les pauvres vont directement au Paradis pour une raison qui m'échappe.

Peut-être parce qu'on ne peut pas vivre toute l'Éternité en Enfer.

Peut-être parce que les pauvres ont besoin d'une mince consolation.

Peut-être parce que je me sens solidaire des miens.

Peut-être parce que je parle au nom de tous les miens...

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