dimanche 29 mai 2016

Cartier, Champlain et ceux qui marchaient pieds nus sur la Terre Sacrée

Je viens tout juste de relire les Voyages au Canada(1) de Jacques Cartier. Pour demeurer dans le thème, j'ai aussi relu Des Sauvages(2) de Samuel de Champlain.

Dans un cas comme dans l'autre, j'ai encore une fois été frappé par la manie de ces explorateurs de juger les aborigènes à l'aune de ce qu'ils appellaient la vraie foi.

Je comprends qu'il est malaisé de juger une époque avec les valeurs d'aujourd'hui.

Pourtant, on ne cesse d'encenser Cartier et Champlain qui, à plusieurs égards, n'en méritent pas tant.

D'abord, il convient de rappeler que ce pays-ci n'a pas été découvert par des Français, des Bretons, des Basques, des Portugais ou bien des Italiens.

Il y a 11 000 ans, au moment où la mal nommée Mer de Champlain se retirait pour former le fleuve Magtogoek (anciennement Saint-Laurent) , des humains venus  dont ne sait trop où vinrent y chasser le caribou et autres cervidés. Ils ont progressivement occupés les lieux. Tant et si bien que cette partie de l'Île de la Tortue, comme les aborigènes la nomment encore pour désigner l'Amérique, formèrent des villages puis des nations avec une langue et une culture originales.

Champlain réalise bien que les Sauvages sont mieux adaptés à leur environnement que les Français avec leurs lourdes barques. Il comprend que sans imiter les Sauvages toute entreprise de conquête de ce pays est vouée à l'échec. Il faudra que les Français apprennent à se servir d'un canot d'écorce tout aussi bien que de raquettes. Ce que Cartier n'avait pas le temps de réaliser pleinement.

Par ailleurs, Champlain, tout comme Cartier, reprochent aux autochtones de ne pas connaître la vraie religion. À les lire, il semble que les aborigènes n'accordent pas une très grande importance à Dieu. Il existe peut-être, mais il fait partie des légendes racontées par tout un chacun et son influence peut être tout autant bénéfique que mauvaise. Ce qui pousse les aborigènes à n'avoir confiance qu'en eux-mêmes, comme c'était le cas par ailleurs chez les Vikings et probablement les Gaulois. Il n'y avait pas, à proprement parler, de clergé organisé.

-Comment faites-vous pour prier? leur demande Champlain via un interprète.

-Nous nous retirons seuls en quelque endroit et nous prions... lui répond un sagamo, c'est-à-dire un chef, qu'on ne saurait distinguer des autres membres de la tribu autrement que par une coiffe légèrement plus colorée.

-Votre Dieu est faux! réplique Champlain. Le vrai Dieu c'est le nôtre! Il a conçu Adam en le façonnant dans la glaise et a extirpé une côte d'Adam pour ensuite former Ève, la première femme! Votre Dieu n'est que superstitions et légendes ridicules! Ha! Ha! Ha!

Le chef ne dit rien. Il l'écoute poliment. Puis il se dit en lui-même qu'il vaut mieux ne pas bousculer les croyances de ce fanatique qui pourrait vous transpercer la peau avec son arquebuse.

Tout au long du récit de Cartier et Champlain, on finit souvent par trouver plus de sagesse chez les Autochtones que chez les conquistadors européens qui passent pour de vrais mufles et de grossiers personnages.

Cela ne manquera pas d'attirer l'attention de bon nombre de philosophes d'outre-mer qui élaborèrent ce mythe du Bon Sauvage qui n'était pas vraiment un mythe.

Le baron de Lahontan ne s'y est pas trompé en rédigeant son Dialogue avec un Sauvage, livre qui a grandement influencé les intellectuels du Siècle des Lumières. Les Sauvages y apparaissent souvent sous un jour hautement philosophique en comparaison duquel la civilisation chrétienne semble fondée sur le fanatisme, pour ne pas dire le mensonge.

Les Sauvages sont pauvres mais libres.

Ils peuvent discuter pendant des heures d'une décision à prendre qui nécessite l'appui de tous les membres. C'est plus qu'une démocratie directe. C'est une démocratie totale.

Benjamin Franklin s'inspirera plus tard de la Ligue des Cinq-Nations pour rédiger la constitution des États-Unis. Ce n'est pas l'Europe qui a inspiré la démocratie ici, mais la démocratie qui était déjà ici bien avant l'arrivée des Européens.

Il est dommage que nous ayons si peu de témoignages écrits desdits Sauvages. Tout ce que l'on sait d'eux provient soit d'écrits contaminés par la chrétienté, soit de la tradition orale des autochtones, laquelle ne compte pour rien pour les historiens.

Au collégial, je cherchais la sagesse par le biais de mes lectures. J'allais aux sources de la philosophie grecque, puis de la philosophie orientale. Sans renier leur apport, j'oubliais tout de même l'essentiel: la philosophie des miens, la sagesse des Autochtones.

Il appert que je suis un Métis. Je suis mâtiné de Français, d'Anishnabé, de Micmac et probablement d'un peu d'Anglais. La part de moi-même reliée à l'Île de la Tortue aura trop longtemps été enfouie, pour ne pas dire reniée. On sait que les vaincus ont toujours tort. Si les Nazis avaient gagné la guerre, la sagesse serait de croire en l'inégalité des races...

Pour tous ceux qui voudraient connaître un peu mieux la sagesse des habitants du Nouveau-Monde, je ne saurais vous recommander plus chaleureusement cette lecture: Pieds nus sur la terre sacrée. C'est une anthologie de textes rassemblée par T.C. McLuhan accompagnés de photographies de Edward S. Curtis. Ce très beau livre vous hantera longtemps et vous fera dédaigner la lecture de Jacques Cartier et Samuel de Champlain.

L'autre livre qui m'aura aussi passablement marqué n'est pas digne de confiance à 100% mais me semble plus approprié que les journaux de bord de nos deux matelots. Ce sont les récits de voyage de Pierre-Esprit Radisson, fondateur de la Compagnie de la Baie d'Hudson, traîtres aux Français comme aux Anglais, et grand explorateur du continent.

Radisson a été enlevé par les Iroquois alors qu'il était parti à la chasse du côté de Pointe-du-Lac, à l'Ouest de Trois-Rivières. Il aura vécu plus d'un an parmi eux après avoir failli mourir entre leurs mains. Adopté par les Haudenosaunees, Radisson raconte mieux que quiconque la vie parmi eux. Cela se passe à une époque trouble de leur histoire cependant. Un temps de guerre qui ne montre pas le meilleur de l'homme où que l'on se trouve. C'est disponible ici sur le projet Gutenberg. C'est en anglais, parce que Radisson écrivait pour obtenir des sous de la couronne d'Angleterre.

Voilà pour mes lectures du dimanche.

Vous pouvez maintenant vous reposer de moi...



***

Références:

(1) Jacques Cartier, Voyages au Canada (avec les relations des voyages en Amérique de Gonneville, Verrazano et Roberval, François Maspero, FM/La Découverte (collection de poche) no 35, Paris, 1981

(2) Samuel de Champlain, Des Sauvages, L'Hexagone, coll. Typo, Montréal, 2002



3 commentaires:

Misko a dit...

"Pieds Nus..." est un des premiers livres que j'ai lus suite à la "crise d'Oka" qui m'avait allumé pas mal.

Probablement le premier, ou du moins celui qui m'avait embrasé est "Bury My Heart At Wounded Knee"...si je me souviens bien du titre.

Pas longtemps après ça je décrissais pour me ramasser au Manitoba avec une gang d'Anishinabés, Cris, et quelques métis, américains, canadiens et une japonaise...lol

Gaétan Bouchard a dit...

@Misko: En plus, c'est plein de belles photos... Je n'ai pas lu Bury my Heart at Wounded Knee mais j'ai vu le téléfilm qu'en a fait Yves Simoneau. Cela m'a donné un parti-pris en faveur de Sitting Bull. Il s'est ajouté à Louis Riel sur ma courte liste de libérateurs de peuples.

Misko a dit...

Oui, Sitting Bull, et Crazy Horse, qui lui m'a inspiré pendant des années encore plus que les autres grands leaders. Tecumseh, le grand leader Shawnee qui oeuvré toute sa vie à former une grande alliance de toutes les nations autochtones possibles afin de stopper les envahisseurs génocidaires civilsationistes en est un autre qui m'impressionne.