mercredi 11 mai 2016

Jeter du Tchekhov aux yeux pour raconter n'importe quoi

Anton Pavlovtich Tchekhov est devenu au fil des années l'un de mes écrivains préférés. Je le lisais d'un oeil distrait à vingt ans, incapable de comprendre son attrait. Je l'ai même boudé. Puis j'ai été frappé par sa nouvelle intitulée Salle Numéro 6 qui m'a ouvert les yeux sur son oeuvre. Je l'ai apprécié dans la vingtaine. Je l'ai aimé dans la trentaine. Et, dans ma quarantaine qui s'achève, je ne puis que l'adorer.

Je me souviens d'une de ses nouvelles où il raconte la vie d'un homme qui a coutume de dormir à la belle étoile dans des conditions qui semblaient effroyables à Tchekhov. Avant que de s'endormir, l'homme remerciait Dieu pour la bonne vie qu'il menait et disait même qu'il ne changerait pas de vie pour rien au monde. Il vivait pourtant dans la misère, couchait sur des sols humides et sommeillait sous les intempéries. Rien d'exaltant en fait. Néanmoins, le pauvre homme se trouvait chanceux, heureux et plein de gratitude envers son Créateur.

Comme d'habitude, je vais encore passer du coq à l'âne. Il m'est plus naturel de faire l'âne que le coq. Je vis très bien avec cette réalité et n'en éprouve aucune honte.

J'ai connu de près comme de loin la vie dans les bas-fonds de la société. Je n'y ai pas toujours été heureux. Mais je me souviens tout de même d'avoir éprouvé des états de grâce alors que tout concourrait à me faire ressentir le désespoir.

Je me suis parfois senti comme ce personnage de Tchekhov après avoir planté ma tente ici et là au cours de mes pérégrinations d'auto-stoppeur traversant le Canada de long en large. Je n'allais pas jusqu'à remercier Dieu, un concept qui m'est passablement étranger, mais je me sentais en paix avec ma misère. Je n'aurais pas changé cette vie contre rien au monde. Plutôt vivre cette liberté sauvage que de me morfondre dans un état de domesticité confortable.

Tout jeune, je ne savais pas que j'étais pauvre et, comme tous les autres enfants de mon quartier, je ne me souciais pas de la prudence et encore moins du danger. Je pêchais et mangeais du poisson bourré de mercure. Je me baignais dans une rivière polluée par l'industrie papetière environnante. J'allais cueillir des bleuets énormes sous les tours électriques. Et je me sentais un aventurier dans cette atmosphère toxique. J'oubliais les usines et l'eau corrompue. Je trouvais tout naturel que l'on mendie pour du pain passé date. J'étais libre, insouciant et probablement heureux.

Je ne vous raconte pas ça pour amoindrir l'impact de la pollution ou bien de la misère sur la vie des humains. Bien au contraire! Je tiens surtout à démontrer que des rêves de beauté et de liberté existent bel et bien chez ceux que les grands capitalistes traitaient comme du bétail. Chez ceux qui baignaient dans un univers toxique afin que des actionnaires puissent s'offrir des voyages de chasse en Afrique ou bien sur l'île d'Anticosti. 

D'aucuns laissent entendre que les usines de mon quartier étaient les universités des pauvres. Je soupçonne qu'ils réprouvent que les pauvres puissent aller à l'université pour s'intéresser à ce qui ne les regarde pas: l'histoire de l'art, la littérature, le théâtre, l'architecture... Ce sont des chasses-gardées de l'élite. Faire rêver un pauvre est un désastre social aux yeux de certains notables. Comme si l'on savait d'avance que les dés sont pipés, que l'égalité des chances est un leurre, qu'à compétence inégale c'est l'incompétent de bonne naissance qui sera privilégié.

Tchekhov avait compris l'iniquité de sa propre société et l'a combattu corps et âme.

Il n'était pas seulement un grand écrivain. C'était aussi un grand homme.

Au lieu de pérorer dans les salons littéraires, il n'hésitait pas à faire honneur à son serment d'Hippocrate tout en se portant à la défense des réprouvés.

Je vous raconte quelques tranches de vie, comme ça, à brûle-pourpoint, et déjà je les magnifie par la littérature.

Était-ce tant nécessaire de vous jeter du Tchekhov aux yeux?