dimanche 8 novembre 2015

Mes beaux dimanches

Le dimanche est une journée qui devrait être consacrée à la prière, à la nostalgie ou bien aux Super Étoiles de la lutte.

Il n'y a, bien sûr, aucune raison objective pour l'affirmer comme je le fais ici.

C'est une manière de débuter un texte selon cette bonne vieille technique d'écriture qui est devenue mienne. Vous lancez une phrase à l'emporte-pièce et tout le reste s'ensuit sans trop d'efforts, comme si vous aviez ouvert une boîte de Pandore.

J'ai débuté les dimanches de ma vie à l'église. J'étais tenu d'aller à tous les offices dominicaux de la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, aux Trois-Rivières. Mes parents étaient de fervents catholiques et croyaient qu'il ne se faisait rien de mieux pour l'éducation des enfants.

Évidemment, à l'époque où je fréquentais l'église elle était déjà largement désertée tant par les enfants que par les adultes. C'était, à vrai dire, la fin d'un époque. L'époque ne roulait plus pour les curés qui défroquaient les uns après les autres. Les paroissiens allaient plus longtemps à l'école et finissaient par douter du pape, de l'évêque, du curé et de tout ce charabia d'enculeurs de mouches. On commençait à les traiter de pédophiles et de vauriens.

Je suis devenu athée autour de mes treize ou quatorze ans. J'ai commencé par marquer mon refus de l'église en y allant au moment où mes parents n'y allaient pas. Mes parents y allaient le samedi soir ou tôt le dimanche matin. Moi, j'y allais pour l'office de dix heures. En fait, je n'y allais pas. Je faisais semblant de m'y rendre. Mes parents me donnaient un dollar pour la quête que j'allais dépenser à la salle de billard de la rue Godbout. J'allais jouer à Space Invaders, PacMan ou bien aux machines à boules plutôt que de déposer ce précieux argent dans les coffres du Vatican. Puis je revenais au bout de trois quarts d'heure, l'air angélique et les habits du dimanche pas trop froissés.

-Comment était le sermon? me demandaient mes parents.

-Ennuyant... Comme d'habitude.

Après avoir survécu à mon mensonge dominical, c'était le moment de regarder en famille les Super Étoiles de la lutte à Télé-Métropole. Mon père en profitait pour faire des amalgames. Samson, qui avait fait tomber les colonnes du temple, rivalisait de force avec Louis Cyr, Mad Dog Vachon ou Killer Kowalski. Jésus, qui chassait les marchands du temple à coups de fouet, valait bien Abdullha The Butcher, Frontenac ou Louis Riel. Au fond, la vie était un combat.

-Si quelqu'un te pile su' un pied, calice-z'y ton poing dans 'a face! disait en substance mon père.

-Celui qui est le plus fin arrête en premier, reprenait ma mère, nettement plus pacifique.

-Ouin mais c'est pas le temps d'prier quand on t'pile su' un pied! répliquait le père. Faut pas s'laisser manger 'a laine su' l'dos!

-Jésus a dit qu'il faut tendre l'autre joue, non? que j'ajoutais pour mêler les cartes.

-Jésus c'était le Fils de Dieu. Nous autres, on n'est pas pareil comme lui... Quand on nous fesse les autres s'arrêteront pas...

-Ouin mais c'est pas ça qu'Jésus a dit...

-C'est bien beau, Jésus, mais y'a dit aide-toé et le ciel t'aidera...

-Donc, faut fesser le pourri sale qui nous pile sur un pied?

-Oui... mais faut pas s'faire pogner... Pas à l'école... J'ai pas envie d'aller voir le directeur encore pour vous défendre...

Moi et mes trois autres frères mettions ensuite en pratique les enseignements de la lutte dans le salon. Clés de bras, prises de l'ours, prises du sommeil et autres coups bas suppléaient aux leçons de l'Évangile. Cela se terminait mal de temps à autres. Un coup plus fort que prévu. Une prise qui fait craquer les os. L'entraînement était terminé. C'était ensuite l'heure de la restauration. Le repas gargantuesque du dimanche nous attendait. Beaucoup de viande. Beaucoup de dessert. Beaucoup de tout. De sorte que le plus maigre de mes frères pesait à peine 200 livres. Le plus petit mesurant aussi à peine six pieds. Bref, nous étions tous grands et gros en plus d'être élevés par mon père en tant que rois individuels de la montagne. Les Bouchard n'étaient pas des frileux ni des mauviettes.

***

Pour faire suite à ce récit rempli de nostalgie, je vais passer du coq à l'âne.

Je m'ennuie du marché aux puces de la rue Saint-Maurice.

J'y allais tous les dimanches pour me délivrer de mon environnement universitaire. J'avais besoin de bains de foule dans cet univers si particulier où je côtoyais les gens de ma classe sociale. En plus de la vieille pacotille, des vieux livres et des vieux disques, je trouvais au marché aux puces une ambiance musicale qui me replongeait dans les années '50 et '60. Rien n'était plus doux à mon oreille que d'entendre ces vieux succès du bon vieux rock and roll tout en me promenant entre les étalages de vieux quossins. Le marché aux puces avait remplacé la messe d'antan.

Il n'y a plus de marché aux puces à Trois-Rivières, malheureusement.

Il y a le 90,5 FM, à Bécancour, qui joue parfois de vieux succès les samedis et dimanches matins.

Il y manque le peuple, les guénilloux, Samson, Jésus qui insulte les riches, le Géant Ferré et les Super Étoiles de la lutte...