mercredi 18 novembre 2015

Devoir de mémoire envers mes grands-parents

Je n'ai pas connu Rodolphe René, le père de ma mère. Tout ce que je sais de lui provient de sa légende que j'honore à ma façon. Il était fils de cultivateur à Saint-Léonard-d'Aston. Il a quitté l'agriculture pour mieux gagner sa vie en usine à Trois-Rivières. C'était, bien sûr, à l'usine de textile Wabasso. Un bête accident lui fit perdre l'usage d'une jambe. Il termina ses jours en s'occupant des chevaux du propriétaire de la Wabasso, un certain Whitehead qui, selon ce que j'en sais, tenait plus à ses chevaux qu'à ses ouvriers. Ce qui me permet d'émettre cette forme d'ingratitude au nom de cet aïeul inconnu qui m'aurait peut-être désapprouvé. Il est mort d'une crise cardiaque en 1967. Un an plus tard, je venais au monde. On dit de Rodolphe que c'était un bon monsieur qui avait aussi un tempérament sanguin quand les circonstances l'exigeaient. J'ai, semble-t-il, hérité de ses grosses mains. Il savait à peine lire et écrire. Pourtant, il se débrouillait pour se rendre du point A au point B en questionnant les gens en cours de route. Il aurait aussi été bûcheron pendant la crise économique.

C'est, à peu de choses près, tout ce que je connais de lui.

Ma grand-mère, Valéda Lefebvre, était de Sainte-Clothilde-de-Horton, tout près de Saint-Léonard-d'Aston. Elle était la petite cousine de mon grand-père, de sorte qu'ils durent payer une dispense à l'église pour pouvoir se marier. C'était une femme mystérieuse que j'aurai pu connu tout en l'ayant côtoyée. Après la mort de mon grand-père Rodolphe, ma grand-mère tomba dans un état de quasi prostration. L'image qui me revient d'elle est toujours la même. Elle est dans sa chaise berçante, dans son salon, et les rideaux sont baissés le jour comme le soir. Elle vit dans la pénombre. Elle parle peu. Elle regarde les quatre murs. Chaque fois que je vais la visiter j'ai un peu peur. J'ai du respect pour elle, mais elle me semble lointaine et inconnue. Elle est décédée autour de 1985, des suites d'une maladie qui doit s'appeler la vieillesse. Elle faisait semblant, dans les derniers mois de sa vie, qu'elle était à côté de ses pompes. Pourtant, elle savait tout ce qui se passait autour d'elle. Elle avait froid et portait un gros manteau, des bottes et un chapeau même l'été.

C'est à peu près tout ce que j'ai retenu de cette pauvre femme qui fût ma grand-mère.

Du côté paternel, je n'ai pas connu ma grand-mère Adrienne Létourneau, de qui je dois mon ascendance algonquine (anishnabé). Elle est morte en 1958. Elle était très grosse et dormait dans un fauteuil. Peut-être qu'elle tenait ainsi à se protéger de son mari, un homme violent selon ce que j'en ai retenu. Mon père était son protecteur. Elle parlait l'anglais. En remontant son arbre généalogique, j'ai trouvé son arrière-grand-mère, une certaine Blanchone originaire des environs de Londres. Ce qui fait de moi aussi un Anglais...

J'ai rarement vu mon grand-père Éloi Bouchard. Peut-être trois ou quatre fois. Le souvenir que j'en conserve est flou. Mon père l'appelait le Vieux Pirate. Il s'est marié, remarié et remarié encore. Suite au décès de ma grand-mère, il a placé tous ses enfants mineurs à l'orphelinat, c'est-à-dire à l'École des réformes. Mes oncles lui en voulurent toute la vie. Le Vieux Pirate fit accroire qu'il avait beaucoup d'argent de collé pour qu'on s'occupe de lui au foyer. Il mourut en laissant à chacun de ses enfants un chèque de soixante-douze dollars et trente-quatre sous qui fit bien rigoler mon père.

-J'pense que j'irai pas l'changer... J'va's l'encadrer! disait-il.

Éloi avait à peu près tous les défauts: violent, alcoolique, coureur de femmes, etc.

Mon père lui avait pardonné sans pour autant chercher à le voir souvent.

-Il avait une famille de dix-huit enfants... Il savait plus où donner de la tête... Il s'est mis à boire comme un trou... C'est un vieux tabarnak à c't'heure. Le passé c'est l'passé...

Le seul point positif que j'ai retenu de lui c'est qu'il avait fabriqué un cheval en bois avec lequel jouait mon père.

Alors que mes grands-parents du côté maternel savaient à peine lire et écrire, ceux du côté paternel avaient peut-être un brin de connaissance littéraire. Les frères de mon grand-père Éloi étaient des curés qui enseignaient à Rimouski. Ma grand-mère parlait l'anglais. Et mon père était un premier de classe à l'école. Il dut abandonner l'école pour gagner sa vie. Il aurait facilement pu faire de hautes études si le monde n'était pas si injuste envers les enfants des pauvres. Il détestait souverainement Duplessis et le clergé catholique. L'idole de mon père, c'était le député de Saint-Hyacinthe, Télesphore-Damien Bouchard, un Rouge qui avait défendu le vote des femmes et promut l'anticléricalisme. C'était aussi Michel Chartrand, Samson, Jésus, Frontenac, Louis Riel et Mad Dog Vachon.

Le mois de novembre incite à la nostalgie. Je vois bien que je vous emmerde avec mon arbre généalogique.

J'ai sans doute un devoir de mémoire envers eux.

***

Dernière anecdote, je suis le descendant d'un certain Michel Bouchard.

Sa nombreuse descendance m'étonne d'autant plus que je partage cet ancêtre avec quelques noms illustres: Émile Nelligan, Jack Kerouac, René Lévesque, Madonna, Pauline Marois,Thomas Mulcair et Céline Dion, pour ne nommer que ceux-là.

Cela dit, j'ai tendance à prendre plus au sérieux mon ascendance matrilinéaire.

On peut mentir sur le père. Jamais sur la mère. Enfin, presque jamais...