vendredi 15 avril 2016

L'Histoire, la mémoire et la merde

La chanson de Léo Ferré intitulée La mémoire et la mer n'a probablement rien à voir avec ce que je vais vous dire et pourtant c'est elle qui me vient à l'esprit avant même que je n'aie couché les premiers mots de mon billet.

Pourquoi? Je ne le sais pas plus que vous... Mon ignorance, comme vous l'avez sans doute constaté si vous faites partie de mes lecteurs et lectrices assidus, n'a jamais été un frein rédactionnel. Voilà pourquoi vous trouverez autant de questions sans réponses que de réponses sans questions sur mon blogue. Je n'ai aucune autre prétention que celle de m'asseoir confortablement sur une chaise, devant cette machine, pour livrer ce qui me trotte dans la tête avec plus ou moins d'intérêt.

Alors que Léo Ferré a "la marée qui lui remonte dans le coeur comme un signe", ma marée à moi me monte à la tête comme un singe ou bien un gorille.

Et vous savez ce qu'elle me dit cette marée, ce matin?

Vous ne le sauriez jamais si je ne vous le disais pas, je sais bien.

Eh bien, la marée me dit que l'Histoire avec un grand H n'est pas mon histoire. En fait, je reprends une fois de plus une grande pensée du jazzman Sun Ra qui disait, avec plus de grâce que moi, quelque chose comme History is not my story, un jeu de mots franchement intraduisible que vous aurez certainement compris vous aussi en vous forçant un peu.

Du coq à l'âne, je passerai à Shakespeare, un plaisantin qui ne trouvait rien de mieux que de monter des pièces de théâtre au lieu de travailler comme tout le monde.

L'une de ces pièces, que tout un chacun connaît puisqu'on ne passe pas tout notre temps à travailler généralement, s'appelle Roméo et Juliette.

C'est l'histoire d'un couple d'amoureux qui tentent désespérément de s'aimer malgré la guerre qui sévit entre leurs deux familles, les Capulet et les Montaigu.

Les Capulet et les Montaigu ont toutes les raisons du monde pour les empêcher de s'aimer.

Nos tourtereaux ne devraient pas se fréquenter l'un l'autre mais se détester comme l'ordonne l'Histoire.

Évidemment, Roméo et Juliette se foutent éperdument de l'Histoire avec un grand H quand ils sont ensemble. Ils veulent s'aimer, se voir, s'entendre, se goûter.

Et finalement, comme l'Histoire avec un grand H aspire tout, nos amoureux meurent avant même que d'avoir vécu.

Tout ça pour donner raison à la vendetta menée entre leurs deux familles. Tout ça pour donner raison aux vieux cons.

Quel est le rapport avec La mémoire et la mer de Léo Ferré?

Aucun me direz-vous. Et vous aurez raison.

Je me demande pourquoi mes billets commencent et finissent souvent n'importe comment.

Cela doit être pour faire surgir de mon inconscient des vérités trop simples pour les énoncer simplement.

Pardonnez-les moi.

Musique...

jeudi 14 avril 2016

Les Autochtones et les crimes de l'extrême civilisation

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Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
Les Diaboliques (La vengeance d'une femme)


La nation Attawapiskat est située sur les bords de la Baie James, au Nord de l'Ontario. Un peu plus de 1500 de ces  "Cris des marécages" vivent sur une petite réserve dans des conditions de vie indignes du deuxième plus grand pays du monde: le Canada.

La communauté d'Attawapiskat fait l'actualité mondiale en ce moment pour une vague de suicides qui s'y est produite au cours des dernières semaines. Rien qu'au mois de mars 2016, on y a enregistré 28 tentatives de suicide.

Ça ne prendra pas une étude de plus pour comprendre que les membres de cette nation traverse une grave crise sociale et culturelle.

On les a parqués sur une réserve comme des animaux dans un zoo.

On les a dépouillés de tout, même de leur pays.

On a dit de leur culture qu'elle était démoniaque.

On a confié leurs enfants à des curés aux moeurs douteuses pour les blanchir littéralement à l'eau de javel.

Puis on s'est étonné que ces "sauvages" ne trouvent rien de mieux à faire que de renifler l'essence des motoneiges. De ces skidoos confiés aux conseils de bande par nos bons gouvernements au service des corporations assoiffées de nouveaux territoires à exploiter aussi bien qu'à détruire.

Souvent, il faut le dire, les conseils de bande des Premières Nations ne font pas mieux qu'imiter la gabegie de nos maires et de nos députés. Pendant que leurs commettants crèvent de faim, ils se promènent en jet et se poudrent le nez. On fait valser des millions au-dessus des têtes des pauvrichons d'Attawapiskat, Montréal ou Vancouver. Et les pauvrichons ne reçoivent que des miettes, vivent dans des logements sordides, sont sans travail, sans diplômes et sans espoir de mener une vie digne de ce nom, pure conséquence de cet argent qui ne ruisselle qu'entre les mains des mêmes petits potentats coloniaux.

Qu'on ne s'y trompe pas. Le sort des aborigènes est aussi partagé par les résidents des quartiers dits populaires dans les grandes villes d'Amérique. C'est le système lui-même qui est la cause de ces iniquités. La tragédie de la nation Attawapiskat est un miroir déformant qui reflète la faillite morale de notre civilisation.

***

Les Iks, survivre par la cruauté, Nord-Ouganda. C'est le titre d'une étude de l'anthropologue Colin Turnbull. J'ai lu ce livre il y a plus de vingt ans et ses conclusions n'ont jamais cessé de me revenir à la mémoire chaque fois que l'on faisait mention du sort réservé aux aborigènes où que l'on soit dans le monde.

Les Iks étaient un peuple de chasseurs semi-nomades qui ont été contraints de quitter leur territoire qui était devenu un parc national...

Ce peuple n'avait jamais vraiment été en contact avec notre civilisation avant qu'on ne les déporte et qu'on ne les oblige à mener une vie dite civilisée, c'est-à-dire la nôtre.

L'anthropologue Colin Turnbull constata les ravages commis par notre civilisation chez ces pauvres gens.

Les Iks vivaient en relative harmonie, entretenant des liens de solidarité et de partage entre tous les membres de la communauté. Ils sont devenus méfiants, mesquins et sauvages au contact de nos belles idées.

L'alcool, l'argent et tout le saint-frusquin de l'empire a transformé ce peuple en ce que nous sommes devenus: de vraies loques inhumaines et barbares.

Les vieillards se faisaient voler par leurs enfants. On les laissait crever tout seuls comme des chiens, contrairement aux moeurs passées des Iks.

Les Iks bâtissaient désormais leurs huttes à l'écart les unes des autres pour se protéger du vol.

Les problèmes sociaux, jadis inexistants, devinrent la norme.

En moins de vingt ans, les Iks finirent par nous ressembler tout à fait Ils furent parfaitement civilisés...

mercredi 13 avril 2016

Voir le monde par le petit bout de la lorgnette


Rien n'est plus pathétique que les personnes unidimensionnelles animées par des idées fixes hors desquelles elles ne sauraient s'aventurer.


Untel ramène tout aux fédéralistes. Tout est de la faute des "fédérastes", même la couleur de la maison de sa grand-mère.

L'autre, qui n'est pas mieux, voit les séparatistes même dans sa soupe pour mieux les détester. Que l'on parle de corruption ou d'injustice sociale, tout sera ramené à sa haine des péquistes.

Untel s'exprime sous un avatar qu'il décore d'un unifolié pour prouver son allégeance au Canada.

L'autre est fleurdelisé jusqu'à l'os avec un gros Oui pour marquer son appartenance.

L'un comme l'autre sont des poussières dans l'univers.

On voit aussi cette dichotomie chez les droitistes et les gauchistes militants. Le monde entier est vu par le petit bout de leur lorgnette.

Que l'on parle de peinture, de musique ou d'amour, ces pauvres fous ramèneront tout vers le seul sujet de conversation possible en ce monde: leur option politique...

Ça finit par devenir extrêmement déprimant et on finit par envier le premier fou qui court tout nu dans la rue en jouant de la flûte avec son cul. N'importe quoi sauf d'avoir à digérer de l'idéologie à tous crins pour désaxés.

J'ai bien sûr des idées politiques. Je crois bien être de gauche, un tantinet souverainiste, et surtout capable de remettre en question tous les dogmes reçus par ceux et celles qui pensent ou ne pensent pas comme moi.

Par contre, le monde ne se résume pas à la confédération canadienne, à l'indépendance du Québec, au socialisme ou bien au capitalisme.

L'univers est vaste, complexe et probablement plus fascinant que tous nos discours contingents sur l'art de déposer un bulletin de vote dans une urne.

Je ne renie pas l'importance de mener des combats politiques et suis probablement un peu plus engagé que la moyenne... Pourtant, je refuse de ne voir le monde que par le petit bout de la lorgnette. Je refuse de me cantonner dans une idée fixe. Je refuse de servir une cause au point d'oublier la vie, le plaisir, la musique, la peinture, le rire, les niaiseries, la contemplation et tout ce qui ne se jauge pas à l'aune d'une idéologie.

Par conséquent, je me tiens loin des toqués.

Et, à l'instar de l'étranger dont parle Baudelaire dans Le spleen de Paris, je suis là à regarder les nuages, les merveilleux nuages...


mardi 12 avril 2016

Un temps nouveau

"C'était le temps des fleurs
On ignorait la peur
Les lendemains avaient un goût de miel"
Mary Hopkin, Le temps des fleurs 
traduction de la chanson tzigane traditionnelle Дорогой длинною

Il viendra un temps où l'on aura tout dit.

Un temps où les paroles seront usées jusqu'à la corde.

Un temps où il ne sera plus nécessaire de rappeler aux gens que nous sommes gouvernés par des voleurs, des menteurs, des autocrates et des usurpateurs de la souveraineté populaire.

Un temps où les mathématiques du pouvoir se passeront d'explications et de commentaires.

Un temps qui se passera dans la rue.

lundi 11 avril 2016

Démolition


Je suis allé voir Démolition au Cinéma Le tapis rouge. Il s'agit du dernier film du cinéaste québécois Jean-Marc Vallée.


Je ne vous vendrai pas le punch, bien entendu. Mais je me permettrai de vous dire que c'est un bon film. L'histoire tourne autour d'un travailleur de la finance qui pète les plombs suite au décès prématuré de sa conjointe.

Plus il pète les plombs, plus il nous apparaît humain...

Peut-être que cela explique toute l'âme de notre époque face à la machine.

On voudrait que nous soyons propres, ordonnés, obéissants, épargnants, convenus et convenables.

Et pourtant, nous idolâtrons les rockers qui mettent le feu à leur guitare, défoncent leur ampli ou balancent le drum dans la foule. Nous tenons en haute estime la liberté, même si souvent elle n'est vécue que par procuration.

Dostoïevski, ce grand psychologue, disait que si nous vivions tous dans un palais de verre l'avenir de l'humanité dépendrait du voyou qui le ferait éclater en mille morceaux en y balançant un pavé.

Je partage cette sensibilité que les gens d'ordre et de bon sens ne sauraient comprendre.

N'oublions jamais ce souci du détail qu'avaient les nazis pour classifier chaque aspect de la vie en camp de concentration. Ce souci du détail facilita d'ailleurs le travail des avocats qui les inculpèrent de crimes contre l'humanité après la guerre.

***

Démolition, de Jean-Marc Vallée, opère dans les mêmes zones que celles abordées par le film Beauté américaine de Sam Mendes. Dans l'un comme l'autre film, la farce des bonnes habitudes a assez duré. Un énorme besoin de légèreté se fait sentir. Un besoin de casser la baraque. Un besoin d'atteindre le soleil quitte à se brûler les ailes. N'importe quoi pourvu que l'on ne soit pas happé par un quotidien prosaïque et profondément ennuyant.

***

Je suis nostalgique des années '60. J'aurais souhaité les vivre. Je suis malheureusement né en 1968 et j'aurai vécu mon adolescence dans les années '80, à l'époque du No Future, de la montée du conservatisme et autres idéologies de larbins. Je me sentais inconfortable avec mon temps aussi bien qu'avec ma génération. Plutôt que de cracher sur les baby-boomers, je me suis mis à les aimer et aussi à les idéaliser.

Il ne se sera rien fait de mieux que le mouvement hippy au vingtième siècle. Le Flower Power aura été une démarche hautement métaphysique, une authentique révolte contre la machine à laquelle ni les communistes, ni les anarchistes ne surent jamais vraiment désobéir. Le mythe du travailleur avait aussi besoin de voler en éclats pour être remplacé par celui du rêveur, aussi éthéré que cela puisse sembler.

La révolte de 2012 renoua un tant soit peu avec le mouvement hippy. Dans le "fuck toutte" il y avait quelque chose d'animal et par conséquent de bien plus spirituel que toutes les données et statistiques des économistes désincarnés. Il y avait une volonté de décrocher la lune, d'atteindre les étoiles, d'avaler des trous noirs.

Il y avait surtout l'idée de démolir le système. Un système qui nous réduit tous plus ou moins à l'état d'objet, de chair à canon, de pions interchangeables.

Voilà pourquoi je m'accroche tant à la musique et à la contre-culture des années '60. Je n'ai rien trouvé de mieux depuis. Tout semble fade, suranné et décrépi quand on compare quoi que ce soit avec ces années-là.

Sans doute que j'idéalise un tant soit peu.

Et, honnêtement, je m'en contrefous.

N'importe quoi sauf la machine.

N'importe quoi sauf le conformisme rampant.

Quelque chose comme une fringale de "liberté libre" comme l'écrivait le voyou Rimbaud.


vendredi 8 avril 2016

Joseph Croisetière et le règne des ténèbres

Joseph Croisetière avait un coeur grand comme le monde. Cependant, tout le monde autour de lui n'avait généralement pas de coeur. Surtout en cette époque qui ne tournait manifestement pas pour lui.

Partout l'on encensait les crapules, les baveux de cour d'école, les lâches, les peureux et les malappris.

L'opinion générale de chacun était qu'il fallait faire son chemin tout seul parmi la foule, quitte à piétiner la foule pour se frayer un chemin.

Écraser un piéton, une vieille ou bien un handicapé n'arracherait pas une larme aux larbins de cette époque qui vivait pour des plaisirs superficiels.

-Moi j'vais dans l'Sud aussi souvent qu'possible parce que ça coûte pas cher pis qu'là-bas el' monde est tellement pauvre qu'i' t'licheraient la raie du cul pour cinq cennes! Arf! Arf! Arf!

C'était le genre de propos que tenaient les gens dans l'entourage de Joseph Croisetière.

Contrairement à tous ceux-là, Joseph croyait qu'il fallait témoigner de compassion envers les gens frappés par la misère, l'exil ou la maladie. Il donnait sa chemise à tout un chacun et n'avait même pas les moyens de le faire. Ce qui provoquait les sarcasmes de ceux qui ne donnent jamais rien.

-Quel crétin! Il ne sait pas économiser! C'est pas lui qui voyagerait dans l'Sud! Y'a même pas d'char! I' prend l'autobus! Arf! Arf! Arf! Quel fucking loser! Quel idiot du village! Quel abruti! C'est pas d'même qu'on fait la piastre! Christ de cave! Pis i' vient nous dire qu'i' vote pas libéral... Pff! Comme si son avis allait changer d'quoi! Faut-tu être assez à côté d'ses pompes?

Évidemment, Joseph Croisetière souffrait chaque jour un peu plus des ignominies de ses concitoyens. Il lui semblait qu'il y avait toujours plus d'indifférence à la misère d'autrui et, par conséquent, toujours plus d'iniquité.

Un jour qu'il revenait à pied de son emploi mal rémunéré, il reçut les crachats d'une bande de jeunes vauriens qui s'amusaient à souiller impunément les passants depuis la place qu'ils occupaient dans l'autobus municipal.

-Prends mon clam dans 'face mon hostie d'trou d'cul! hurla un jeune hooligan après lui avoir balancé son flegme en pleine figure.

Le lendemain, un automobiliste faillit l'envoyer au cimetière tandis que Joseph traversait pourtant sur sa lumière verte. Joseph fit une chute sur l'asphalte et se tordit une cheville. Plusieurs automobilistes passèrent près de l'écraser en lui intimant l'ordre de s'enlever de la rue.

-Tasse-toé d'là tabarnak de trou d'cul! Prends l'autobus sacrament! hurlaient les babouins. Va marcher su' 'a piste cyclable hostie d'béhesse!

En arrivant chez-lui, Joseph fut baptisé par le jet d'urine d'une bande de voisins qui pissaient eux aussi sur les passants tout en se droguant.

-Bois-z'en une tasse à ma santé hostie d'twit à lunettes!

-Il faut leur pardonner parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font... se dit en lui-même Joseph.

Il ouvrit la télé pour déprimer un peu plus à voir le visage de députés et de ministres hilares accusés de fraude, de corruption, de malversation, de collusion et de toutes les formes de crimes impunis. Ils étaient à l'image de tous les scélérats qui les portaient au pouvoir.

Puis Joseph perdit son emploi.

Il se ramassa à peu près tout nu dans la rue.

On lui balança toutes sortes d'insultes et de pots de chambre par la tête, encore une fois.

L'agent d'aide sociale, le propriétaire, les voisins, la famille: tout le monde le traita comme le dernier des vers de terre.

Les crapules devinrent encore plus crapuleuses.

Et les gentils furent encore plus méprisés.

-Je ne dois pas devenir comme eux pour autant, se disait Joseph à lui-même. Un jour ça va changer...

Le problème c'est que ça changeait uniquement pour empirer.

C'était une sale époque, voyez-vous.

C'était un sale pays.

C'était le règne des ténèbres.


jeudi 7 avril 2016

La compassion d'un plaisantin


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Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate
Traduction: Toi qui entres ici abandonne toute espérance.


Il n'est pas facile d'avoir de l'empathie. La plupart des gens vivent très bien sans en avoir. Ils se ferment aux malheurs de l'humanité de crainte que cela ne s'attrape comme une maladie honteuse.

-Dans la vie, il faut s'aider soi-même! Il faut faire son propre bonheur! Il faut ceci ou cela! prétendent les repus, les larbins et les écureuils craintifs.

La question n'est pas tant de savoir s'ils ont raison. En fait, la question c'est comment les faire taire. Ils sont tellement audibles et si prévisibles que l'on peut comprendre pourquoi la compassion est si précieuse. Elle est semblable à un parfum subtil qui nous permet d'oublier un moment les odeurs communes de putréfaction morale.

Qu'un seul sage se présente à l'humanité, qu'une seule personne se tienne debout devant des millions pour les rappeler à la bonté, et voilà qu'on oublie tous les zéros.

Évidemment, le sage va toujours seul. Dès qu'un groupe se forme, la sagesse s'enfuit. C'est le plus petit dénominateur commun qui l'emporte. Ce sont les plus bas instincts qui prennent le dessus: l'envie, l'avidité, la haine et j'en passe.

-Il va toujours y avoir des pauvres! Qu'est-cé qu'tu veux qu'on fasse, hein? Le plus fin c'est celui qui ne fait rien...

Rien. Ne faites surtout rien. Continuez de vous regarder le nombril.

On ne peut pas empêcher un coeur d'aimer. Ni un coeur d'être de pierre.

***

J'ai croisé un type extrêmement obèse cette semaine. Le malheureux s'appuyait contre une poubelle pour ne pas tomber. Il attendait son autobus. Il traînait huit gros sacs de papier-cul. Le papier-cul était en spécial et ça valait la peine d'en acheter.

J'ai pensé, mesquinement sans doute, que le gros aurait de quoi se torcher longtemps.

Puis je me suis rappelé qu'il avait eu une vie de merde.

Le gros a été élevé par une mère monoparentale alcoolique dans le tapis. Aussi bien dire qu'il s'est élevé tout seul. Il n'a pas appris à bien s'alimenter. C'était l'alcool pour sa mère. Pour lui, c'était la malbouffe. Dans les deux cas, c'était une histoire de dépendance. Et aussi une vie sans jamais trouver de vrais amis ni de travail. Une vie à être le dernier choisi au ballon-chasseur. Une vie à être ostracisé. Une vie de marde parfaitement bien représentée par les dix paquets de papier-cul qu'il venait de s'acheter pour économiser sur son torchage de fesses.

En plus de se torcher, le gros a une toute petite voix, un nez porcin et une calvitie prononcée. Il a aussi coutume de bloquer les ascenseurs. Tous les agents de sécurité de la ville le connaissent pour cette manie qu'il a de s'enfermer dans les ascenseurs et de les bloquer par les moyens qui s'offrent à lui.

Pourquoi fait-il ça? Je n'en sais rien.

Mais il le fait tout le temps et je ne serais pas surpris qu'il le fasse encore.

Je l'ai tout de même salué, ce pauvre gros, puisque je reconnais en lui une partie de moi qui n'aurait pas eu de chance dans la vie.

Cette image m'a trotté dans la tête jusqu'à ce que je vous la livre ici dans ce billet.

L'image d'un ogre qui s'achète du papier-cul, bloque des ascenseurs et mène une vie de marde.

L'image d'un gars que j'aurais pu être si je n'étais pas si beau et si brillant...

***

Je ne voudrais pas vous faire croire que j'écris ça pour me mettre à l'avant-scène. Je ne suis pas tout à fait à la hauteur de cette compassion que j'admire chez quelques-uns. Je ris de tout, même des choses sérieuses. Cela me disqualifie pour la sainteté.

Au fond, comme le disait si bien Émile Cioran lorsqu'il parlait de lui-même, je ne suis qu'un plaisantin.

Un plaisantin qui s'amuse parfois à jouer au moraliste tout en méprisant ce statut.

Je me demande même pourquoi vous me lisez...

Vous voyez bien qu'il n'y a rien à trouver ici.




mercredi 6 avril 2016

La fable des deux oiseaux

Il était une fois deux oiseaux.

Ne me demandez pas comment ils s'appelaient.

"Quand t´es né sur du béton
Tu sais pas les noms d´oiseaux
Je les connais pas par leurs noms
Je vais m´asseoir sans dire un mot"


Ces vers sont tirées de la chanson Le picbois de Beau Dommage. Elle colle parfaitement à ma réalité. J'aurais pu prendre un livre d'ornithologie et feindre une connaissance que je n'ai pas. Je sais reconnaître les pigeons, les goélands, les corbeaux et les moineaux. J'ajouterais les canards malards, les hérons, les chardonnerets et les oiseaux-mouches. On en voit en ville... Pour les autres, je m'avoue vaincu. C'est triste mais c'est comme ça. Quand bien même je saurais tous les nommer que ce ne serait encore qu'une connaissance livresque de plus pour le dilettante que je suis.

Enfin! Revenons à nos oiseaux...

Ils étaient deux, comme je l'ai dit, et ils picoraient le sol à la recherche de graines, de vers de terre ou bien de miettes de malbouffe, je ne sais trop.

C'était des oiseaux rares à mes yeux puisqu'il m'était impossible de les identifier.

Je sais que ce n'était pas des dindes sauvages ni des autruches. Ils étaient plutôt colorés. C'était sans doute des mâles si l'on se fie à la coutume des oiseaux de colorer les plumes au masculin.

Ils picoraient ici et là en levant la tête de temps à autres pour regarder ce qui se passait autour d'eux.

Ils craignaient avec raison la présence d'un prédateur.

Ce prédateur aurait très bien pu être moi. Les humains mangeraient n'importe quoi et tueraient par plaisir s'il le fallait.

Mais non, il s'agissait plutôt d'un gros chat de ruelle. Un chat au pelage roux plutôt étrange qui semblait imiter un cri humain lorsqu'il miaulait. Je le reconnais ce chat-là puisqu'il m'était arrivé de le nourrir pour tricher un peu avec la loi de la jungle urbaine.

Évidemment, cette fois-là le chat se tenait coi pour faire bonne chasse.

Le premier oiseau, lorsqu'il vit le chat, ne fit ni une ni deux pour prendre son envol et avoir la vie sauve.

L'autre oiseau fronça les sourcils et bomba le torse, comme s'il allait en montrer à ce sac à puces qui n'en fit qu'une bouchée.

La morale de l'histoire? Elle est toute simple.

Prendre la fuite est toujours le meilleur moyen de demeurer en vie.

Et je ne vous dis pas ça seulement parce que je suis en train de lire Éloge de la fuite d'un certain Henri Laborit.

Ça me semble une morale simple comme bonjour.

Une morale qui finirait par affamer les chats si tous ces drôles d'oiseaux la pratiquaient.

mardi 5 avril 2016

Il ne faut jamais mettre trente sous dans le gorille

Un lecteur assidu m'a téléphoné ce matin pour se plaindre du fait que je n'ai rien publié sur mon blogue depuis vendredi dernier.

Ce lecteur, pour tout dire, c'est mon frère... Ça ne lui enlève rien. Ça signifie que la littérature est aussi une affaire de famille pour votre humble serviteur.

Je ne le laisserai pas s'impatienter plus longtemps. N'aurais-je écrit que deux ou trois paragraphes que je pourrais me dire que j'ai accompli mon devoir familial...

Néanmoins, vous savez bien que je ne m'arrêterai pas. Une fois qu'on a mis une pièce de monnaie dans le gorille, comme le dit ma blonde en parlant de moi, eh bien il semble que je sois intarissable.

Je suis un peu semblable à mon père en cette matière, cet homme taciturne dont l'esprit était un volcan qui menaçait toujours d'éclater.

Une fois qu'il était parti, cela ne s'arrêtait plus. Ses paroles coulaient comme du plasma volcanique. Il vomissait des ectoplasmes. Surtout si l'on osait vanter devant lui l'Union Nationale, Duplessis et autres cochonneries conservatrices.

Mon père était Rouge comme Vulcain. Il était probablement un libéral d'extrême-gauche... Je tiens de lui ce tempérament soupe au lait. Comme lui, je suis un introverti implosif qui peut se métamorphoser en extraverti explosif. Il ne faut surtout pas mettre "trente sous" dans le gorille, effectivement. Sinon, j'ai vite les baguettes en l'air, je sors mes pancartes et je crie "Dehors Couillard!"

***

Honnêtement, j'ai trop d'impressions dans ma tête en ce moment pour livrer un texte cohérent. Mes professeurs auront tout fait pour m'enseigner les techniques narratives, l'introduction, le développement et la conclusion.

Je ne les aurai jamais écoutés puisqu'ils n'écrivaient presque jamais. Quelles leçons tirer de ceux qui n'écrivent jamais, hein? N'importe quel autodidacte animé d'une réelle passion pour les arts et les autres avaient plus à m'apprendre que les techniciens du savoir officiel. En littérature comme en musique nous ne sommes rien sans la passion.

J'aurai aussi pris exemple sur les Encyclopédistes du Siècle des Lumières. Écrire n'est pas si difficile s'il ne suffit que de rendre par écrit les paroles qui se bousculent dans mon esprit sans aucun voile ni stratégie. C'est toute ma méthode et je m'y complais encore.

Je ne voudrais pas écrire des textes que je n'aurais pas moi-même l'envie de lire à voix haute. Plus un texte est obscur, plus son message est mince. Quand ça goûte mauvais, c'est mauvais.

J'ai passé l'âge de vouer un culte à des textes indéchiffrables dont on ne retient tout au bout qu'un mince filament de pensée qui ne vaut pas une once de paroles émises à brûle-pourpoint. Je n'ai plus honte de dire que je ne m'intéresse pas à la philosophie dépourvue d'amour de l'écriture. Cela ne m'a pas aidé un seul instant que d'avoir lu La phénoménologie de l'esprit et autres oeuvres aussi stériles qu'un désert martien.

***

Je sais que je passe encore du coq à l'âne. Je suis autant un coq qu'un âne, en effet, et je ne m'en excuse pas du tout. Je ne cherche pas tant à avoir raison qu'à ne pas perdre mon temps à me contenter de riens.

J'aurai failli vous parler de politique ce matin. Je me suis retenu pour ne pas vous faire dégueuler. Les plus mauvais passages du Journal d'un écrivain de Dostoïevski sont justement ceux où il emmerdait ses lecteurs avec ses notions politiques surannées. Il était vachement plus fort quant à la description psychologique de ses personnages.

Je ne suis pas Dostoïevski, bien entendu, mais je suis tout de même contaminé par mes belles et bonnes lectures. Dostoïevski en fait partie. Je suis moi aussi sorti du Manteau de Gogol...

J'ai terminé récemment la lecture de la trilogie des jumeaux de Agota Kristof. J'ai lu Le grand cahier, La preuve et Le troisième mensonge d'un trait. Je lis à tous les jours et il n'est pas si commun de tomber sur une lecture intéressante. Que de pages exsangues aurai-je lues au cours de ma vie!

La trilogie des jumeaux a produit chez-moi l'effet de Siddhartha de Hermann Hesse. Ça ne se ressemble pas du tout, je sais, mais j'ai lu La trilogie des jumeaux d'une seule traite, comme Siddhartha.

J'avais lu Siddhartha pendant un cours de philosophie particulièrement ennuyant où l'on traitait de l'esthétique selon Walter Benjamin, Adorno et je ne sais plus trop.

Cela me laissait totalement indifférent. Par contre, Siddhartha me faisait presque sortir de mon corps ainsi que de la salle de cours. Je n'étais plus là à me faire emmerder avec des notions philosophiques sèches et rébarbatives. J'étais ailleurs, au pays de Bouddha, en un temps de sagesse infinie où la philosophie se vivait encore dans la chair et le sang.

La trilogie des jumeaux de Agota Kristof accorde une place prépondérante à la chair et au sang. C'est ce qui a rendu cette lecture attrayante à mes yeux. Je m'en voudrais que de vous vendre le punch de cette trilogie des jumeaux. C'est un peu comme si la plume d'Agatha Christie avait été plongée dans l'encrier du Marquis de Sade. On en ressort avec des impressions tout aussi confuses que la vie puisse l'être. C'est ce qui en fait une grande oeuvre. Elle vous laisse avec plus de questions que de réponses.

N'est-ce pas le propre de l'univers que de contenir plus de questions que de réponses?

C'est par les questions que l'on atteint l'infini.

Les réponses, en toutes choses, sont des mensonges auxquels s'accrochent les sophistes et autres "fabricateurs de discours inutiles" dont parlait René Daumal dans La grande beuverie.

Bref, je ne saurais trop vous recommander de lire La trilogie des jumeaux de Agota Kristof. Ça vous changera les idées. Et ça vous donnera l'envie de ne plus lire des romans mal écrits abusant du métalangage et autres subtilités insignifiantes. Vous n'en serez que plus exigeant. Et cela nous épargnera tous d'avoir à lire des trucs qui ne veulent rien dire justement parce qu'ils ne disent rien.

***

Un peu de politique pour conclure?

Pourquoi pas!

Le Parti libéral du Québec (PLQ) me fait penser à feu l'intendant François Bigot, dernier gouverneur de la Nouvelle-France, fraudeur avéré et pourriture coloniale. L'histoire a retenu de cet homme insignifiant qu'il était une charogne. Son nom n'est honoré d'aucune manière dans notre toponymie. Il y a une rue Jean-Talon et même une rue des Pins. Il n'y aura jamais de rue François-Bigot...

Jean Charest, matraqueur en chef lors du Printemps Érable de 2012, a eu l'insigne déshonneur de faire couler le sang du peuple dans nos rues. On s'en est débarrassé comme d'une vieille chaussette et ne serait-ce des anglophones qui préfèrent les escrocs aux "séparatistes", jamais le PLQ ne serait revenu au pouvoir. Pardonnons aux anglophones de ne pas savoir ce qu'ils font... Souvenons-nous plutôt que c'est un anglophone, Robert Nelson, qui a rédigé la première déclaration d'indépendance du Québec dans l'histoire... Comme quoi les anglophones du Québec peuvent parfois se montrer raisonnables.

Hier, Jean Charest était sensé donner une conférence à l'université McGill. Il devait se prononcer sur la manière de rétablir la confiance du public envers les institutions gouvernementales...

On aurait pu croire que c'était un poisson d'avril si ça ne s'était pas passé le 4 avril. Mais non! C'était un vraie couleuvre que Jean Charest souhaitait faire avaler à son auditoire.

Une poignée de manifestants ont eu raison du discours de Jean Charest qui a été annulé.

"Charest, trou d'cul, espèce de corrompu!". récitait mollement un manifestant. Il n'en fallait guère plus pour que Jean Charest vacille sur son socle, à l'instar d'un François Bigot.

Je doute qu'il y ait un jour une rue Jean-Charest.

Comme je doute qu'il y ait une rue Philippe-Couillard.

Ou bien une rue Sam-Hamad.

Si ce n'était que de moi, je vous l'ai déjà dit, nos toponymes seraient toujours reliés aux arbres, aux lacs, aux rivières ou autres éléments de la nature. Les hommes sont trop cons et l'histoire trop pleine de secrets déshonorants pour se contenter de noms et prénoms misérables. On ne se trompe jamais avec la rue des Érables, l'avenue des Saltimbanques ou bien le Lac de la Perchaude.

***

Mon frère a osé me téléphoner pour mettre son trente sous dans le gorille. Comme prévu, je suis devenu intarissable.

Je n'avais rien à dire avant son appel.

Et depuis, je ne sais même plus comment terminer ce billet.

Aussi bien y aller au plus court.

Fin.












vendredi 1 avril 2016

Banjo le brochet


Résultats de recherche d'images pour « brochet »J'ai connu un gars qui avait un brochet domestique qu'il traînait partout où il allait. 


Il avait surnommé son brochet Banjo parce qu'il lui rappelait le film Délivrance pour une raison qui m'échappe. Peut-être que Banjo ressemblait à Burt Reynolds, allez savoir.

Quoi qu'il en soit ce gars-là était certainement un excentrique puisqu'il lisait aussi des sagas islandaises en norrois original en plus de mettre du fard sur ses paupières pour se donner un air cadavérique.

Il portait aussi un manteau d'écailles de poisson qui sentait mauvais.

Lui-même avait mauvaise haleine. Il mangeait de l'ail et de l'oignon cru pour chasser la grippe. Pas besoin de vous dire que les femmes le prenaient en grippe. Les garçons qui s'intéressent aux garçons ne lui trouvaient rien pour plaire. Bref, c'était un solitaire par la force des choses. Un solitaire qui traînait Banjo, son brochet domestique, en toutes circonstances.

Vous vous doutez bien qu'il ne promenait pas Banjo au bout d'une laisse. Ce gars-là traînait plutôt l'aquarium de Banjo sur une planche à roulettes, sauf l'hiver. L'hiver, il préférait que Banjo hiberne à la maison dans son grand aquarium parfumé à l'eau de poisson des chenaux.

Évidemment, ce gars-là n'avait rien ni personne à qui se confier. Banjo était son unique possession, son unique confident. Il n'avait ni radio, ni télé, ni lit, ni chaise, ni table, ni rien. Il n'avait que Banjo et son aquarium et se nourrissait de ce qu'il donnait à manger à Banjo, essentiellement du menu fretin agrémenté d'ail et d'oignon crus.

L'ascenseur de ce gars-là ne se rendait pas tout à fait au cerveau, bien entendu.

On le surnommait April's Fool. Le fou d'Avril. Puisqu'il s'appelait Avril, comme d'autres s'appellent Tremblay ou Poisson.