lundi 6 mars 2017

Lucien Bouchard

Lucien Bouchard n'avait pas choisi son nom. Tout le monde s'étonnait qu'il s'appelât ainsi. Exactement comme cet ancien Premier Ministre du Québec que feu le syndicaliste Michel Chartrand surnommait El Toupette.

Pourtant, Lucien Bouchard ne ressemblait en rien à Lucien Bouchard.

D'abord, il n'avait pas de toupet, ni vraiment de cheveux sur l'occiput. On pouvait même dire qu'il était chauve.

Petit, les yeux toujours froncés parce qu'il ne voyait pas clair et le dentier un peu trop gros pour sa bouche, on peut dire que Lucien Bouchard avait l'air d'un citoyen parmi tant d'autres.

On ne lui connaissait pas d'ennemis. Ni d'amis. Il vivait seul avec ses trois chats et passait son temps à arroser ses plantes sur le balcon de son appartement. Il avait des bégonias, de la lavande et de ces fleurs qui sentent mauvais dont le nom m'échappe.

Son voisin, William, ne l'aimait pas.

Il le considérait comme un traître à la patrie, voire un ennemi du peuple.

Lucien Bouchard ne s'intéressait pourtant pas à la politique.

Il n'en parlait jamais. Pas un mot. Rien de rien.

Tout le contraire de William qui ne vivait que par et pour ces grandes idées qui le rendaient stupide et fanatique.

William était tout aussi petit, chauve et malvoyant que Lucien Bouchard.

Il n'avait ni plantes ni chats ni rien.

Sa seule passion était les livres. Surtout les essais politiques. Pour ne pas dire les pamphlets, les tracts et autres cochonneries teintés de militantisme malsain.

Chaque fois qu'il avait tenté de lier conversation avec Lucien Bouchard, William s'était buté à des répliques qu'il jugeait mièvres et, à la limite, dangereuses.

Lucien Bouchard n'en avait que pour ses plantes et pour ses chats. Sa maudite lavande et ses petits minous!

Le sort des Palestiniens, l'indépendance du Québec, la lutte contre le réchauffement climatique, le virage à droite sur feu rouge et la tyrannie des compagnies pharmaceutiques ne lui disaient rien de précis. Lucien Bouchard se contentait de hocher la tête en disant bien entendu, bien entendu.

-Bien entendu quoi? lui demandait William dans un effort de lui tirer enfin les vers du nez.

-Bien entendu... tout ça... toutes ces affaires-là... Mais y'annonce une belle journée aujourd'hui... Du soleil... Pas de nuages...  Ça va gu'y'être bon pour mes plantes...

-Et c'est tout ce que ça évoque pour toi? Tu n'as donc pas entendu ce que j'viens de t'dire?

-Oui mais moé... je... enfin! J'sais pas toutte moé... Moé ces affaires-là... La Pâle Estime... J'sais même pas c'est où ça moé...

-Est-ce que tu lis au moins le journal?

-Oui mais je le lis vite... C'est toujours pareil... Des morts pis encore des morts... C'est rendu que j'rouvre même p'us la tévé, carrosse!

-Tiens Lucien... Je te donne ce journal... Lis-le! Il faut que tu te nourrisses l'esprit!!!

-C'est quoi ça, Combat Prolétarien Québécois?

-Tu verras... tu verras... J'écris un article sur le lambertisme... Tu sais ce courant du mouvement trotskiste... Le lambertisme, tu ne connais pas ça?

-Lambertisme? Non... Jamais entendu parler d'ça... J'connais juste le sirop Lambert moé...

William espérait faire naître ainsi une conscience sociale dans la tête de Lucien Bouchard.

Le lendemain, lorsqu'il le revit en train d'arroser ses plantes sur le balcon, William s'approcha de lui pour savoir ce qu'il pensait de Combat Prolétarien Québécois.

-Pis? lui demanda tout de go William.

-Pis quoi? répondit Lucien Bouchard.

-T'as lu mon journal?

-Non... Pas eu l'temps... Peut-être ce soir? C'est qui a presque pas de photos dans ton journal... rien qu'des mots à trois cent piastres longs comme el' bras... Fiou!

William se sentait hors de lui. Il était clair que Lucien Bouchard ne lirait jamais Combat Prolétarien Québécois.

-Si jamais nous faisons la révolution, un jour ou l'autre, il faudra penser à se débarrasser des types comme lui... se dit William en lui-même. Ils sont tellement aliénés que le pouvoir ne peut que les instrumentaliser... Ils sont le fer de lance de la Réaction, des valets de l'impérialisme qui s'ignorent!

Cette nuit-là, William arrosa les plantes de Lucien Bouchard avec du vinaigre afin de les faire mourir.

-Quand elles seront mortes, il pourra enfin penser à s'éduquer!

Les fleurs étaient mortes le lendemain, effectivement.

-Qu'est-cé qui a bien pu leu' z'arriver? s'attrista Lucien Bouchard. J'les aurais-tu trop arrosées? Pour voir si ça a d'l'allure... Bonyenne d'la vie!

Lucien Bouchard ne trouva aucune réponse à ses questions. Il alla acheter d'autres plantes et d'autres fleurs, dans l'espérance que cela ne se reproduirait plus.

Il ne lut jamais Combat Prolétarien Québécois.

Et William cessa tout bonnement de lui parler.

-Son bonheur m'énerve! Maudit bonheur de petit-bourgeois ridicule!

William déménagea au printemps pour s'en aller vivre à Montréal puisque c'est là qu'il fallait fomenter la révolution.

Lucien Bouchard n'entendit plus jamais parler de William.

Et Combat Prolétarien Québécois servit un temps de litière provisoire pour ses chats.

-Dommage qu'i' soit déménagé William, se dit Lucien Bouchard en lui-même. Il m'avait tout l'air d'un bon garçon...


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