vendredi 17 février 2017

Spouki le chien barbette

Rose-Aimée aimait les animaux. Sa maison était une vraie ménagerie. Il fallait non seulement toujours regarder là où l'on mettait les pieds, mais aussi se protéger les yeux des perruches qui y volaient allègrement. Il y avait trois aquariums dans sa maison, dont un pour Ramsès le serpent. Il y avait aussi Gaspard le micro-cochon, Balthazar le chat gris et, bien sûr, Spouki le chien qui faisait figure de gardien de la ménagerie.

Spouki était à vrai dire ce que l'on appelle en bon québécois un chien barbette, pas un chien barbet non: un chien barbette. Si vous êtes du coin vous savez sans doute qu'un chien barbette est à coup sûr un chien bâtard, de ce genre de chien mâtiné de Shih tzu, de Yorkshire terrier et probablement de Bichon frisé. Il n'était pas particulièrement joli, Spouki, mais sa maîtresse le bichonnait comme s'il était son amant. Rien ne passait avant Spouki dans cette maison, et surtout pas son mari qui n'aimait pas particulièrement ce sac à puce qui jappait toujours après lui chaque fois qu'il osait caresser Rose-Aimée ou, pire encore, lui faire l'amour. Spouki était du genre jaloux et il ne manquait jamais de rappeler à l'époux de Rose-Aimée qu'il n'était rien en lui mordillant ses pantoufles ou bien ses talons.

-Que j'te voie jamais frapper Spouki! rappelait Rose-Aimée à chaque fois où son gros Georges perdait patience face à Spouki.

-Ton hostie d'Spouki! J'en ferais de la moulée pour les cochons!

-Parle pas comme ça de Spouki! Excuse-toi auprès de Spouki Georges!!! C'est pas parce que c'est un chien qu'il n'a pas de sentiments...

Et Georges s'excusait sinon Rose-Aimée faisait la grève de l'amour.

-J'm'excuse Spouki...

Et Spouki, pour bien faire sentir à Georges qu'il n'était qu'un minable, jappait de toutes ses forces en prenant son air le plus méchant.

-Woa! Woa! Woa! Woa!

Ses jappements sciaient les testicules du pauvre époux, évidemment, mais c'était le prix à payer pour bénéficier d'un peu de cet amour que Rose-Aimée dispensait à toutes ses bêtes, dont Georges qui était sans doute la moindre d'entre elles...

Or, Spouki avait atteint l'âge adulte et ne trouvait aucun plaisir à tenter de se reproduire avec Balthazar le chat qui le griffait chaque fois qu'il se branlait derrière lui. Quant à Gaspard, le micro-cochon, il se laissait faire sans rien dire mais ça lui semblait d'autant plus déprimant que l'odeur de son fion ne revenait pas du tout aux narines fines de Spouki.

Spouki sentait qu'il était différent de tous ses compagnons de ménagerie. Il saisissait que le monde était plus vaste que la maison de Rose-Aimée. Il entendait des jappements et des hurlements lointains, tous les jours, qui lui rappelaient que la liberté n'était pas un concept vide.

-Waou! Je suis le roi du monde! Waou! lui semblait-il entendre dans une langue canine qui lui était encore difficile à décrypter.

-Woa! Woa! leur répondait-il à son tour en collant son museau dans la fenêtre de ce qu'il percevait de plus en plus comme sa prison.

Spouki déprimait voyez-vous. Rose-Aimée l'avait d'ailleurs constaté et pensait lui faire rencontrer un psychologue canin que Georges payait en rechignant un peu mais pas trop pour ne pas générer une énième chicane entre lui et son épouse.

Spouki pouvait fixer le monde pendant des heures derrière les fenêtres. Japper après le facteur ne lui disait plus rien. Il ne faisait plus de cabrioles quand Rose-Aimée lui tendait des caramels mous. Spouki était triste de mener une telle vie de chien.

-Je mange autant que je veux avec ces singes... Mais ces singes ne sont pas comme moi... Ils ne jappent jamais et ne me reniflent jamais le cul... Ils sont bizarres... Ils se mettent des morceaux de tissus sur le corps comme si c'était toujours l'hiver... Ils font caca dans l'eau que je bois... Bien sûr elle me caresse, me gratte les puces et me donne des caramels... Mais bon... Il y a autre chose quoi... Et je n'en peux plus de zigner Gaspard le micro-cochon... Il me faut une vraie chienne!

Un jour où Georges rentrait les sacs d'épicerie de la semaine, Spouki en profita pour lui filer entre les jambes et s'enfuir au loin pour enfin connaître ce monde qui lui était inconnu.

-Spouki! Reviens Spouki! Reviens tout d'suite! SPOUKI! cria Georges.

Spouki n'avait jamais obéi à Georges et il n'allait pas commencer à le faire.

Spouki courut sur ses petites pattes pendant deux ou trois kilomètres, reniflant et pissant partout sur son passage pour marquer ses nouveaux territoires.

-Je suis le roi du monde! Waou!

Puis il la vit, elle, une magnifique Pitbull dénommée Chloé. Ce n'était pas une chienne malcommode et elle se laissa renifler le derrière sans rien dire. Spouki était dans tous ses états. Il se sentait devenir un loup pour l'homme et un amant pour cette chienne. Malheureusement, Chloé était beaucoup trop grande pour qu'il puisse tirer son coup. Il se contenta donc de lui lécher les pattes puis le museau.

-J'peux rien faire pour toi ma belle... Tu es trop grande et trop grosse pour un petit chien comme moi... 

-Wouf! répondit-elle. T'es pas l'premier qui m'dit ça... Même si j'te trouve mignon... T'es beau à croquer... Je ne ferais qu'une bouchée de toi p'tit chien...

Évidemment, Spouki détala avant que de se faire croquer par Chloé qui lui montrait déjà ses crocs.

Entre temps, Rose-Aimée était dans tous ses états. Elle criait après Georges et faisait peser sur lui toute la responsabilité pour la fuite de Spouki.

-Tu vas dormir sur le sofa, Georges, je te le jure, si tu ne retrouves pas Spouki!

-Je vais le trouver mon amour... Oui, je vais retrouver notre petit Spouki que nous aimons tous... Tu sais qu'je l'aime moi aussi, Spouki? 

Georges mentait. Il détestait ce chien autant qu'il détestait dormir seul sur le sofa, loin de la peau douce de la gardienne de leur zoo conjugal.

Il partit donc à la recherche de Spouki.

Cela faisait maintenant six heures que Spouki s'était enfui et le pauvre animal avait faim. Il ne trouvait rien à manger. Seulement de la neige. Le monde lui semblait aussi vaste que froid. Les chiens et les chiennes ne vivaient donc pas comme il l'aurait cru, libre et tout le reste. Même Chloé avait un collier et une chaîne qui la rattachait à un poteau. C'était donc ça la condition canine. Il fallait sans doute s'y faire. Surtout quand venait le temps de manger.

Comme il pensait à tout ça, Spouki vit ce gros gorille de Georges s'approcher vers lui.

-Spouki! Viens Spouki!

Spouki regarda le gorille à contrecoeur, comme s'il voulait lui faire ressentir qu'il n'avait pas besoin de lui.

Puis il se résigna à le suivre sans même japper.

Georges le prit dans ses énormes bras et le ramena à la maison.

Rose-Aimée pleura à chaudes larmes de retrouver son petit Spouki.

-Georges! Ô Georges! Tu as retrouvé Spouki! Mon p'tit homme Spouki! Viens ici Spouki! Viens voir ta maman!

-Woa! jappa Spouki en sautant sur ses seins.

Rose-Aimée l'inonda de baisers et de caresses tandis que Georges resta planté là comme un con.

-Et moi? Tu ne m'embrasses pas? questionna Georges.

-Toi? Tu as failli perdre notre petit Spouki! Excuse-toi auprès de Spouki! Dis-lui que tu seras plus vigilant à l'avenir! Vilain Georges! Excuse-toi auprès de Spouki!

-Excuse-moi Spouki... Je serai plus vigilant à l'avenir... murmura Georges en ressentant en lui une curieuse envie de tuer.

-Très bien... Puisque tu t'excuses je te permets de donner un baiser à Spouki!

-Woa! jappa méchamment Spouki lorsqu'il vint pour l'embrasser. Woa! Woa!

-Tu vois? Spouki t'en veux encore... Il va falloir que tu dormes sur le sofa...

Et Georges dormit sur le sofa une fois de plus.

Tandis que Spouki dormait dans le lit conjugal, avec sa maîtresse, fort d'enfin savoir que c'était lui le vrai homme de la maison.

Spouki se leva même dans la nuit pour aller se zigner derrière Georges, afin de bien lui faire ressentir qui était le maître.

Georges n'osa rien dire.

Il se laissa faire, tout comme Gaspard le micro-cochon...