mardi 21 février 2017

Je suis un artiste de la naïveté

"J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs."
Arthur Rimbaud, Alchimie du Verbe

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L'art a toujours été de tout temps mon refuge. J'y trouve une paix intérieure indicible. C'est mon lieu de prière. C'est ma chapelle mystique sans dieux et sans réponses toutes faites. C'est ma voie spirituelle par excellence. C'est ma source perpétuelle de rédemption.

Il manque toujours quelque chose aux débats auxquels il m'arrive de participer à contrecoeur. Il manque de rêves. Tous les mots que l'on peut se balancer par la tête ne vaudront jamais une touche de vert sur une toile, une note de musique, voire un poème. Ils me sembleront toujours aussi vains que vides. Des jeux pour perroquets savants qui se déchirent à interpréter le monde plutôt que de le savourer et en ressentir toute la grandeur.

L'histoire? Très peu pour moi. J'ai lu en profondeur tout plein d'ouvrages sur l'Antiquité, le Moyen-Âge, la Renaissance, la Révolution française et tout le reste. J'ai surtout retenu que les hommes étaient profondément stupides à toutes les époques. Seuls les gens dont on n'aura jamais rapporté l'histoire valaient le coup. Plus quelques artistes ici et là qui créaient de la beauté tandis que les autres s'étranglaient comme des cons.

J'ai malheureusement été contaminé par la culture et les hautes études. Mon art ne sera jamais aussi naïf que je voudrais le faire croire. À l'instar de Picasso, auquel il serait présomptueux de me comparer, j'ai la technique pour représenter fidèlement la réalité mais ce n'est pas ce que je trouve à force de ne plus chercher. Si je voulais tant représenter fidèlement la réalité, je ferais mieux de m'adonner à la photographie. Picasso avait compris qu'il ne devait pas concurrencer la photographie, mais puiser en lui-même cette force qui habite les peintres naïfs du monde. Cela dit, il devait lui-même se sentir petit devant l'art brut d'un enfant ou bien celui d'un sorcier d'une quelconque tribu de Madagascar. Il en savait trop sur l'art pour facilement désapprendre.

Je me sens parfois tout petit devant les peintres naïfs autodidactes, analphabètes et incultes. Comme si j'avais perdu quelque chose en chemin. Je m'adonne à cette forme d'art avec autant d'entrain que de dévotion. Mais quelque chose cloche. Je ne crois pas faire semblant mais j'ai trop d'éléments de comparaison dans ma mémoire pour peindre simplement et sans complexes.

Néanmoins, mon idéal artistique est plus près de l'artisan de la Gaspésie qui réalise des sculptures de vieux qui fument la pipe avec du bois mort échoué sur la plage. Il s'éloigne toujours plus de ceux que René Daumal appelait les "fabricateurs de discours inutiles" dans son roman intitulé La Grande Beuverie. S'il faut un discours pour justifier une oeuvre et son créateur, je préfère oublier cette oeuvre et ce créateur. Je tiens à ce que mon âme demeure propre...

Je réécoutais hier un documentaire de l'Office National du Film à propos de feu Arthur Villeneuve, le peintre-barbier de Chicoutimi. Ses propos m'ont ému plus que tout. J'avais comme une poussière dans l'oeil...

Ce brave homme avait compris qu'il devait peindre ce qu'il ressentait. Et ce que Arthur Villeneuve ressentait, c'était de peindre sa maison en entier, l'intérieur comme l'extérieur. Une démarche folle qui lui prit sept années. Villeneuve commença par peindre un petit bateau à vapeur dans son sous-sol. Sept ans plus tard, sa maison était devenue aussi impressionnante que les fresques des aborigènes australiens qui communiquaient avec leurs dieux.

Arthur Villeneuve disait dans ce documentaire qu'il ne voulait pas peindre à partir de photographies comme tant d'artistes dits professionnels le font. Il voulait représenter ce qu'il ressentait. Si la personne est belle et qu'il ressent cette beauté il la fera belle. Si elle laide, elle sera laide. Et ainsi de suite sans aucune prétention. Sa maison, qui avait exigé tant de sacrifices, était aussi le château qu'il offrait à sa femme qui, au tout début, doutait un tant soit peu de ce qui se passait dans la tête de son mari. Était-il devenu fou? Mais non! Arthur Villeneuve était devenu plus grand que nature. Tandis que d'aucuns ricanaient de sa folie, Villeneuve se frayait un chemin dans le monde des plus grands artistes-peintres naïfs de tous les temps.

-C'que les autres disent, ça me rentre par une oreille pis ça m'sort par l'autre, qu'il racontait dans le documentaire de l'ONF.

Je ne peins pratiquement jamais à partir de photos, hormis pour des contrats lorsqu'on me demande de représenter tel ou tel truc. Je vous avouerai que ce n'est pas ce que je préfère. Cela manque d'imagination...

J'aime peindre directement sur mes toiles, sans idées préconçues, sans scénarios, à la va comme je te pousse. Je commence à barbouiller une toile avec mes doigts, avec une éponge ou bien avec mon front si cela se pouvait. Puis j'extirpe quelque chose de ce chaos originel. Tout s'organise autour d'une tache jusqu'à la faire disparaître.

En voyant Villeneuve peindre, j'ai réalisé que nous avions pratiquement la même technique: un dessin noir, des couleurs puis on refait les lignes. J'emprunte aussi à Gauguin une certaine technique dite du cloisonnement. Puis j'utilise mes pigments les plus vifs, ceux que je voie le mieux, sans me soucier outre-mesure de la réalité.

Ma récompense, au bout de tout ça, c'est le sourire d'un enfant lorsqu'il voit l'une de mes oeuvres.

-Wow! Avez-vous vu c'qu'i' fait l'monsieur? Cool!

Pour moi, ça vaut de l'or. Évidemment, ses parents ne sont pas toujours aussi enthousiastes. Ils craignent à tort que de s'approcher leur coûtera quelque chose, comme si je mendiais pour vivre.

Je ne fais pourtant aucune vente sous pression.

Je me soucie peu des affaires.

Ma business, la seule qui soit, c'est de créer et de m'émerveiller.

Je préfère Monet à monnaie.

Cela me semble pourtant clair comme de l'eau de roche.

Parfois, cela me fait un peu déprimer.

Je pense aux Russes, ces Russes que l'on qualifie de barbares. Les Russes qui remplissent des stades de 100 000 personnes pour assister à des récitals de poésie...

Je pense à ce Bosniaque qui m'a dit un jour que je serais considéré comme un Dieu en Bosnie avec mon art naïf.

Je ne m'en fais pas outre mesure.

Je sais que les Québécois ne savent pas communiquer leurs émotions.

Je sais qu'ils sont profondément malheureux, aigris et parfois même envieux des rêves d'autrui.

J'ai ma récompense. Ils ont leur fardeau.

Ma vie est belle.

Je ne suis pas riche, peu s'en faut, mais ma maison est devenue mon château.

Et au milieu de ce château, il y a ma princesse, celle qui me pousse à ne jamais battre retraite devant les ennemis de ce rêve qui m'habite depuis toujours.

Elle est ma première source d'inspiration en quelque sorte.

Elle est ma muse.

Je suis donc un privilégié.

Je suis habité par des états de grâce en permanence.

Je suis un artiste de la naïveté.