vendredi 3 février 2017

Souriez-vous tout le temps?

Élisa souriait tout le temps. Tellement qu'on l'aurait crue un peu molle du cerveau si vous voyez ce que je veux dire. Elle avait ce sourire béat imprimé en permanence au visage.

Elle n'était pas particulièrement laide et aurait pu passer pour jolie si ce n'était de l'étrangeté de son sourire. Personne ne s'habituerait à ça. On s'attend à ce qu'une personne normalement constituée finisse par être sérieuse, renfrognée et prête à vous enfoncer les griffes au visage. On croit même qu'une personne colérique démontre qu'elle a de la colonne vertébrale.

Or, on pouvait rudoyer Élisa, lui parler comme si on avait élever des cochons ensemble ou passer devant elle dans une file d'attente sans qu'elle ne perde jamais cet étrange sourire.

-J'comprends pas cette fille-là, se disait tout un chacun. Elle sourit tout le temps, le jour, le soir et peut-être même la nuit... C'est comme si elle avait le visage paralysé sur ce sourire... On pourrait le traiter de sale truie, de puante, de saleté et elle continuerait de sourire... Je vous jure qu'elle a quelque chose de dérangé cette fille...

On ne sait pas si cette fille travaillait. Elle faisait partie de la faune urbaine du centre-ville. On la croisait souvent sur les trottoirs, à la pharmacie et au supermarché. Et tout le monde qui la croisait régulièrement s'entendait pour dire qu'elle était sans aucun doute tarée.

C'était encore pire l'été lorsqu'elle troquait sa tuque contre une couronne de fleurs. La voir déambuler avec ces fleurs dans les cheveux et ce sourire n'était pas pour améliorer son statut parmi les quidams.

-Elle a sûrement une araignée dans l'plafond... L'ascenseur ne se rend plus au cerveau... Elle a dû prendre trop de LSD... Elle doit fumer une once de pot par jour...

Jocelyn Carrier, son voisin, était chargé de cours en psychologie à l'université. Il en connaissait une tranche sur les problèmes mentaux. Ce gros nabot l'était un peu lui-même, je veux dire un problème mental. Il avait peinturé tout son appartement en petits carrés noir et blanc: les murs, les planchers, les plafonds, tout quoi. En rentrant chez-lui on avait l'envie de se suicider. C'est d'ailleurs ce qu'il fit un beau matin. Son chambreur retrouva le corps suspendu de Jocelyn le soir-même.

On trouva chez-lui un petit mot griffonné sur un papier: je me demande pourquoi elle sourit tout le temps... Ses amis, tous aussi cinglés que Jocelyn, savaient bien qu'il parlait de Élisa, sa voisine. Il ne parlait que d'elle et n'était jamais arrivé à percer son secret. Et ce n'est pas parce qu'il n'avait pas essayé. Jocelyn lui avait même écrit des tas de lettres d'amour auxquelles elle n'avait jamais répondu. Elle ne lui avait même pas adressé la parole, jamais, et s'était contentée de lui sourire comme si de rien n'était.

Du coup, Élisa passa pour une sorcière aux yeux des amis de Jocelyn. Ces saugrenus se mirent à la dévisager méchamment chaque fois qu'ils la croisaient.

Qu'à cela ne tienne, Élisa ne changea pas d'attitude pour autant. Elle continua de sourire, encore et toujours, même lorsque Martin, le meilleur ami de feu Jocelyn, la traita de salope, d'allumeuse, de péronnelle et du diable sait quoi encore.

Elle ne trouva rien à lui répliquer. Elle l'écouta débiter ses âneries. Élisa lui offrit son éternel sourire et poursuivit calmement son chemin, comme si elle marchait sur un nuage.

Un philosophe vint s'établir dans le quartier pour occuper l'ancien logement de Jocelyn Carrier. Comme il se souhaitait pas se pendre, il remplaça le décor d'échiquier noir et blanc par des couleurs dans les tons de jaune et d'orangé. Il ajouta des tableaux de sa propre composition représentant des tournesols. Puis il vit que cela était beau et dormit pendant trois jours en se levant seulement pour chier, pisser et manger.

Ce philosophe me ressemblait beaucoup. Il était grand et gros, un peu clownesque avec l'air ahuri d'un type qui vient de découvrir l'usage du feu. À vrai dire, c'était l'un de mes amis pour toutes ces raisons. On se sent toujours bien avec quelqu'un qui ne vous en veut pas d'être comme lui-même.

Je vais donc rencontrer ce philosophe avec quelques trucs pour planer un tant soit peu. Je savais qu'il allait me rendre la pareille. Je lui achète donc La grande beuverie de René Daumal, une vieille édition de la collection Imaginaires de Gallimard. Le livre est un peu usé, mais bon, je sais qu'il ne m'en tiendra pas rigueur.

Arrivé chez-lui, parle parle jase jase, on aborde tous les sujets qui nous viennent à l'esprit. On parle de politique, de femmes et bientôt de charbon. Mon ami venait d'acheter une petite monographie intitulée Le charbon. Il s'ajoutait à son impressionnante collection de Que sais-je?

-Mais qu'est-ce qui t'intéresse dans le charbon?

-Je n'en sais rien encore... Mais c'est un Que sais-je? ! Je les ai presque tous...

On a donc discuté de charbon.

Puis le sujet dérapa sur sa voisine, Élisa, alias la fille qui sourit tout le temps.

-Tu sais mon gros Boutch, dans tout le quartier, c'est la seule personne qui me semble normale et saine d'esprit... Elle sourit tout le temps... Elle a atteint un tel niveau d'ataraxie qu'elle passe pour une extraterrestre parmi tous ces abrutis qui ne sourient jamais et s'emportent pour un rien...

-Veux-tu m'dire que t'es en train de tomber en amour mon gros tabarnak? lui demandé-je en m'esclaffant.

-Non! Tu sais bien que j'suis encore avec Mathilde... Tu sais la fille qui est préposée au foyer des ti-vieux... Celle qui a les cheveux longs... Tu nous as croisés l'autre jour, au centre-ville, proche de la buanderie...

-C'est ta blonde? Elle m'a l'air sympathique...

-Oui... Elle rit tout l'temps... C'est plaisant d'être auprès d'elle... On se sent heureux et sans efforts...

-Donc tu n'as pas besoin d'une deuxième qui sourit tout l'temps, hein?

-En plein ça! Et puis ce n'est pas parce que j'apprécie le sourire d'une femme que je veux baiser avec... Tu vois? Il y a d'autres trucs dans la vie...

-Comme le charbon par exemple...

-Oui, comme le charbon.

Notre conversation continua jusque tard dans la nuit.

Nous parlâmes de charbon, bien entendu, comme jamais je n'en ai reparlé depuis. Il est rare de trouver des interlocuteurs de la trempe de mon ami.

Maintenant, lorsque je croise cette fille au sourire éternel, je sais bien qu'elle est tout à fait normale. Mon ami, ce cher philosophe, me l'a confirmé. Ce sont les gens autour d'elle qui ne le sont pas.

Aussi, il serait bien temps de mettre fin à toutes les médisances que l'on colporte sur le compte d'Élisa.

Mais que voulez-vous? On ne peut pas empêcher les cons d'être cons sans leur offrir un exemple vivant de sagesse et de sollicitude.

Je m'emploie donc à sourire aussi souvent que possible, refrénant héroïquement mes envies d'arracher la tête des rustres et autres mal élevés.

Je dois passer pour un fou moi aussi...

Pour quelqu'un qui a pris trop d'acide dans sa vie...

Et vous, hein?

Dites-moi, souriez-vous tout le temps?



2 commentaires:

Misko a dit...

Pour répondre à ta question: non. Jamais été très souriant. Je crois bien que je suis même dur à approcher. Tout le contraire de ma femme. À tout moment, un étranger(ère) va se mettre à se confier à elle. Ça lui arrive régulièrement.

C'était pas fameux quand je travaillais dans la vente...

Gaétan Bouchard a dit...

@Misko: Le sourire dont je parle est plus philosophique que commercial. Des tas de gens rient jaune, les dents serrées, pour se donner fière allure. D'autres, moins nombreux, sont touchés par une sorte de grâce inexplicable. Leur sourire n'est pas feint. Il est consubstantiel à ce qu'ils sont. Pour ma part, je suis ambivalent comme un ours. Je peux sourire autant que je peux mordre. Ça dépend du contexte. Quand je suis repus, tout va bien...