lundi 6 février 2017

Caligula, le multiculturalisme et le patriotisme

Malcom McDowell dans le rôle de Caligula,
 un film de Tinto Brass (1979)
Caligula était fou à lier. Il fit passer ses moindres caprices pour des lois. Son règne dura un peu moins de quatre ans.

Il lui vint un jour le délire qu'il était un dieu et qu'il lui fallait des temples un peu partout dans son empire pour que l'on vienne se prosterner devant une statue de lui-même.

Philon d'Alexandrie était un philosophe néo-platonicien qui vivait à la même époque que ce tyran.

Il se présenta devant Caïus, alias Caligula, pour défendre le point de vue de ses concitoyens, des Hébreux, dont la religion interdisait qu'ils se prosternent devant d'autres idoles que leur propre dieu.

Jusqu'alors, l'Empire romain leur avait accordé la liberté de culte et se contentait tout bonnement de relever des impôts. Philon voulut lui faire comprendre que les Hébreux ne lui étaient pas hostiles et qu'ils ne demandaient que de vivre en paix au sein de l'Empire.

Ce n'était pas une tâche facile. Caligula vous faisait égorger pour un rien. Pourtant, Philon obtint gain de cause.

"Caïus se radoucit et dit: « Ces imbéciles me semblent plus à plaindre qu’à blâmer, de ne vouloir pas croire que je participe à la nature divine. » Là-dessus il nous quitta et ordonna de nous laisser aller."

Philon d'Alexandrie, Légation à Caïus ou des vertus

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Comme on peut le constater, seul un fou peut s'opposer à la liberté de culte pour imposer son propre culte.

Caligula fut assassiné. On jeta son corps dans le Tibre. Et on se jura d'exécrer à jamais sa mémoire.

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Me voyez-vous venir? Je vais maintenant vous parler de multiculturalisme, cette expression tant honnie par bon nombre de nationalistes.

L'empire romain comme l'empire britannique ont pratiqué le multiculturalisme, c'est-à-dire la liberté des cultes et des cultures avec plus ou moins de succès.

En 212, un édit de l'empereur Caracalla accorda la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'empire, qu'ils soient Hébreux, Hispaniques ou Gaulois.

C'est d'abord en tant que sujet de Sa Majesté britannique que Gandhi fit valoir la reconnaissance de ses droits.

L'Angleterre, tout comme l'Inde, ont fini par reconnaître à chacun le droit de se prévaloir du culte et de la culture de son choix.

Le Canada fit de même. Nous pensons encore en termes d'empire universel plutôt qu'en termes tribaux impliquant le repli sur soi.

Le Canada est une société tout aussi multinationale et multiethnique que le Québec.

Chaque fois que j'entends des nationalistes québécois s'en prendre au multiculturalisme il me semble entendre le vague écho d'un certain discours de l'entre deux guerres contre le cosmopolitisme...

On voulait d'une Allemagne aux Allemands. Une Allemagne une, indivisible et totalitaire. Une Allemagne qui ne voulait rien savoir du cosmopolitisme...

On rejetait l'autre, le métèque, le Gitan, le Juif, le Slave...

Voilà pourquoi le philosophe Karl Popper a rédigé La société ouverte et ses ennemis. Un ouvrage que peu d'entre nous ont lu. Un livre qui prêche en faveur de l'obligation de vivre ensemble, qui que nous soyons.

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Je suis encore indépendantiste mais je vous avouerai que les nationalistes ne me rendent pas la partie facile.

Je suis indépendantiste par souci d'autonomie, certainement pas pour vendre le concept d'une société fermée où le Nous serait une création artificielle. Un Nous qui excluerait Untel parce qu'il ne mange pas de fèves au lard, n'aime pas les sapins de Noël et ne vote pas comme il serait permis de voter...

La société forme un tout indivisible. Tous et chacun sont citoyens et libres de décider de leur destinée. L'État fixe des balises qui suivent l'évolution naturelle de la société qui n'est jamais coulée dans le béton. Les libertés accordées à chacun ne portent pas préjudices aux libertés d'autrui. Tout le monde occupe le même espace dans le respect du consensus le plus large qui soit.

Bien qu'indépendantiste, je ne vois aucun inconvénient au fait d'accorder ma faveur au multiculturalisme.

Au contraire, je sens que les nationalistes s'enlisent dans leur propre boue et se rendent imbuvables aux yeux de la majeure partie de la communauté par leur intransigeance teintée d'intolérance et de xénophobie.

S'ils veulent patauger dans la mélasse avec 18% du vote, c'est leur affaire.

Qu'ils continuent à dénoncer le multiculturalisme.

Les fédéralistes n'auront même pas à dire quoi que ce soit pour combattre les souverainistes.

Ils les regarderont saborder eux-mêmes leur navire.

Et ils récupéreront les souverainistes mous, comme moi peut-être...

Un souverainiste trop mou pour jouer au dur.

Un patriote trop aimable pour trouver du plaisir à se faire haïr.

Un patriote qui croit que l'on sert mieux sa patrie en la faisant aimer du monde entier.

Un patriote qui accueille les étrangers avec toute l'hospitalité et la bienveillance que cela suppose.