mardi 7 février 2017

Juliet Smith et Roméo Labranche

Roméo Labranche provenait d'une famille nationaliste à l'os qui ne jurait que par et pour le fleurdelisé. Tout s'expliquait et se résumait par le salut au drapeau.

Roméo connaissait le fin fond de l'histoire et s'y intéressait plus ou moins. Il passait le plus clair de son temps à gratter sa guitare en écoutant de vieux albums de Pink Floyd.

-La vie, c'est Pink Floyd! disait-il souvent.

Ce n'était pas que Pink Floyd, évidemment. C'était aussi Juliet Smith, une Ontarienne qui étudiait à l'École de français de l'université qu'il fréquentait.

Ces deux-là s'étaient croisés pendant une fête quelconque où tout le monde buvait comme de futurs ingénieurs. Il faut dire que la fête avait lieu au département de génie électrique. Comment s'étaient-ils retrouvés là? Roméo avait été sollicité par Mike Labine, un étudiant en génie qui voulait passer pour un gars cool qui connaissait un gratteux de guitare. Quant à Juliet, elle accompagnait Martine Poitras, une étudiante en génie qui craignait de s'emmerder parmi tous ces gars saouls.

Elle n'avait pas tort. Ils étaient tous saouls comme des outres. Tant et si bien que Roméo, Juliet et Martine quittèrent les lieux ensemble pour faire plus ample connaissance. Ils se retrouvèrent tous dans le logement étudiant de Juliet. Martine prétexta qu'elle avait un rendez-vous lorsqu'elle vit que Roméo et Juliet se faisaient des yeux doux.

Plutôt que de parler de politique, ces deux jeunes gens se déshabillèrent et firent l'amour toute la nuit.

Le lendemain, Roméo Labranche ne savait pas comment se comporter. Il quitta Juliet sans crier gare  en se disant qu'il ne devait pas s'attacher. On souffre trop souvent d'aimer une personne qui ne veut pas de cet amour.

Il croisa Juliet au café étudiant quelques heures plus tard. Il fit semblant de ne pas la voir.

-Toi faire semblant ignorer mwâ... qu'elle lui dit. After that crazy night... Why are you so mean?

-Heu... bredouilla Roméo en bandant dans son pantalon. Je... Hum... It's not what you think... I'm shy... And... haem...

Juliet lui colla un baiser langoureux sur la bouche. Roméo s'abandonna à ce baiser et s'étonna de lui dire I love you...

-Me too... I love you so much beubé!

Comment pouvaient-ils s'aimer? Ils se connaissaient depuis même pas douze heures!

C'est le mystère de l'amour. Ce ne serait pas l'amour sans ce mystère.

Au bout d'une semaine, Juliet vint s'établir dans l'appartement de Roméo. Le mois suivant, elle rencontrait la famille Labranche.

-Une Ontarienne! Une hostie d'fédéraliste de tabarnak! fulmina le père Labranche, péquiste à l'os et refusant de parler un seul mot d'anglais avec cette grébiche d'Ontario.

-Bonnejour jé m'appelle Juliet et souis nouvelle copine dé Roméo...

-Un jour le Québec sera indépendant! tonna le père Labranche. Vive le Québec libre! C'est pas les maudits anglais qui vont faire la loi cheu-nous!

Juliet ne comprenait pas vraiment ce qui lui valait ce si mauvais accueil.

-They're all nationalists to the bone, lui expliqua Roméo. Be sure that they're gonna piss you off with Quebec independance as long as we'll stay here...

-Aow! I see... Mais pas d'ma faute mon minou... Pourrrquwâ eux vouloir moi détester? Je seulement sais pas quoi eux parler!!! Jeez! It's so fucking crazy!

Les Labranche furent détestables tout le long du repas. Ils se moquèrent des Anglais qui s'habillent mal, qui ne font pas l'amour avant le mariage et qui vont à l'église tous les dimanches. Ils prétendirent que les Canadians n'avaient pas de culture et qu'ils n'étaient que des Yankees qui n'avaient pas réussi. Puis ils accusèrent Ottawa de tous les torts. Ils prétendirent que les Canadians étaient tous racistes parce qu'ils avaient entendu dire que le Vancouver Moon avait publié la lettre d'un quidam dans le courrier des lecteurs qui s'en prenait aux indépendantistes québécois en les comparant à des chiens enragés susceptibles et fous furieux. Les Labranche avaient tous signé une pétition réclamant une motion unanime de la Chambre des Communes condamnant le Vancouver Moon, l'auteur de la lettre, la Colombie-Britannique et le Rest of Canada au grand complet. Ils demandaient aussi qu'on tienne un référendum dans les trois mois ou bien que l'Assemblée Nationale déclare unilatéralement son indépendance.

-Qu'est-cé qu'tu fais avec une maudite anglaise? demanda Louis Labranche à son cousin Roméo.

-Je l'aime. Juliet est la femme de ma vie...

-Pis ton pays, t'en fais quoi? Dis-moé pas qu'tu vas devenir fédéraste! Tu vas t'mettre à prôner le multiculturalisme canadian! Tu vas aller t'établir en Ontario pis tes enfants n'parleront pas français!

Roméo n'osa rien répondre. Il connaissait toutes les réponses des Labranche qui ne se remettaient jamais en question. Pourquoi s'évertuer à s'expliquer?

Quelques semaines plus tard, Roméo rencontrait les parents de Juliet à Thunder Bay.

Ils ne parlaient pas vraiment français mais ils s'essayèrent tout de même à quelques phrases toutes faites du genre jeuh vais couci-couça.

Ils n'abordèrent pas de thèmes politiques. Ils prétendaient adorer la French Culture, le bon vin et les fromages fins. Ils écoutaient Aznavour de temps à autre. Et ils avaient envoyé leur fille apprendre le français parce que le Canada est un pays bilingue et que c'est un plus que de parler dans les deux langues officielles.

Les parents de Juliet étaient des adventistes du septième jour.

Ils demandèrent à Roméo s'il était catholique.

-Yes, leur répondit-il, bien qu'il était athée.

Il ne voulait pas les décevoir.

-It's the worst predication... The pope is the antichrist... But fortunately you're christian...

Le soir même, profitant de l'absence de ses parents qui participaient à une séance de lecture de la Bible au temple, nos deux tourtereaux baisaient comme des bêtes en hurlant des insanités.

-Je.... je viens tabarnak! dit Roméo.

-I... I've got it! I'm gonna splash everything! Fuck yeah! Wow! souffla Juliet.

Ils ne se marièrent jamais. Et ils eurent des enfants qui, une fois devenus adulte, apprirent à parler le mandarin et le portugais.