dimanche 19 février 2017

Le vrai Ti-Cul Boulamite

Il y a des Ti-Cul Boulamite pour désigner des tas de jeunes morveux. Mais pour nous, il n'y en a toujours existé qu'un seul.

Il ne s'appelait pas vraiment Ti-Cul Boulamite, vous vous en doutez bien, mais le chemin n'était pas long pour faire de Antoine Boulay-Lamy le plus authentique des Ti-Cul Boulamite.

D'abord, il était petit, malcommode et offensant. Cependant, il perdait toutes ses batailles. On lui reconnaissait néanmoins une forme de résilience. Il revenait vous achaler à peine trois heures après avoir reçu une volée de claques sur la gueule. En fait il était aussi difficile de se débarrasser de lui que d'une mouche dans un restaurant malpropre.

Ti-Cul Boulamite était petit, bien entendu. Il occupait toujours le premier rang à l'école, tant en classe qu'à la fin des récréations, quand on rentrait comme un bataillon vaincu et soumis, tous en ligne du plus petit au plus grand, comme des moutons.

En classe, il était une vraie calamité pour ses professeurs. Il était souvent gardé en retenue après les classes ou bien en punition dans le corridor à méditer sur ses dernières niaiseries.

Elles n'étaient jamais très subtiles. Il aimait se moquer des jambes poilues de la professeure de musique, par exemple, qui les mettait plutôt en évidence sous ses bas de nylon de couleur chair.

-Madame, vous êtes-vous peigner les jambes à matin? disait Ti-Cul Boulamite dans l'espoir de faire rire toute la classe. Êtes-vous parente avec un gorille?

Il nous faisait rire, c'est certain, mais nous étions tous en retenue après la classe à cause de ses facéties. Ce qui nous donnait plutôt l'envie de lui river le nez.

-On payera pas pour tes niaiseries Ti-Cul Boulamite!

-Allez chier! qu'il nous répondait fièrement. J'vous encule toutte la gang!

Évidemment, il se faisait violemment bousculer. Et le lendemain, il recommençait le même manège en se foutant de tout et non seulement de ses professeurs. Personne n'arrivait à l'achever.

Puis nous fîmes notre entrée à la polyvalente, une grosse bâtisse rectangulaire dépourvue de fenêtres où l'on devait nous enseigner à ne pas devenir chômeurs ou assistés sociaux comme la majorité des gens originaires de notre quartier. Ça jouait dur à la poly. On avait tellement peur de la fréquenter, avec toutes les rumeurs que nous avions entendues, que nous nous étions tous acheter des couteaux de chasse et des machettes au surplus d'armée. Nous ne voulions pas être sacrifiés par les plus grands. Nous nous promettions de les ouvrir de bas en haut s'ils s'en prenaient à nous.

Ti-Cul Boulamite n'était pas en reste. Il avait plutôt opté pour des nunchakus qu'il s'était confectionnés lui-même avec deux bouts de manche à balai peinturés en noir reliés par une chaînette.

Ti-Cul n'eut pas à attendre longtemps pour s'essayer au Cogne-Fou. Baveux et teigneux comme il l'était, il envoya chier Dany Février, un gars qui avait redoublé quatre fois et qui faisait de la boxe pour faire oublier qu'il était un idiot.

-Toé j'attends à trois heures et quart, lui avait-il dit en lui foutant un coup de doigt dans le front.

Évidemment, nous ne voulions pas manquer ça.

-J'va's l'achever avec mes nunchakus... Il créra pas ça el' tabarnak! J'ai vu tous 'es films de Bruce Lee pis j'connais même le coup d'la mort! I' va pleurer de r'voir sa mère!

Dany Février l'attendait comme convenu en haut de l'escalier du deuxième coteau. Il était avec trois de ses camarades et ne pouvait pas se permettre de perdre la face pour un minable Ti-Cul Boulamite.

Ti-Cul Boulamite fut prompt. Il sortit ses nunchakus lorsqu'il fut à moins de trente pieds de Dany Février.

-Qu'est-cé qu'tu penses faire avec ça, hostie d'fausse couche? le nargua Février.

-Oua! Ya! Oooh! répondit Ti-Cul Boulamite en s'activant avec ses nunchakus.

Malheureusement, il s'assomma lui-même au cours d'une manoeuvre qu'il ne maîtrisait pas encore.

Il se donna un coup solide derrière la tête et tomba inconscient au sol.

Dany Février ne trouvèrent rien à rajouter et se contentèrent de se moquer de lui.

-On peut même pas l'fesser... I' s'tue lui-même l'hostie d'cave!

Lorsque Ti-Cul Boulamite reprit ses sens, il se promit d'asséner le coup de la mort à Dany Février la prochaine fois qu'il le croiserait.

Évidemment, il finit par manger plusieurs autres raclées. Le plus drôle c'est qu'il avait commencé à fumer et nous était revenu avec un oeil au beurre noir, un nez qui saignait et sa cigarette en bouche cassée en deux.

-J'en ai mangé une tabarnak, se contenta-t-il de dire.

Je ne sais pas ce qu'est devenu Ti-Cul Boulamite. On m'a dit qu'il était gardien de sécurité.

J'imagine qu'on doit plutôt l'appeler Antoine ou Ti-Toine ou Boulay-Lamy.

Quoi qu'il en soit, j'aurai connu le vrai Ti-Cul Boulamite et il ne saurait en exister un autre sans que ce ne soit de la fausse représentation.