mercredi 8 février 2017

Histoire d'un vieux garçon qui se moquait de l'amour

Friedrich Nietzsche pour ceux qui ne le connaissent pas...
Ce gars-là était toujours amer, cynique et, pour tout dire, désagréable. Il trouvait toujours la petite bête noire dans le moindre de vos propos. Vous lui disiez que les fleurs étaient belles au mois de mai, par exemple. Eh bien, il vous rappelait tout de suite que les abeilles étaient en voie d'extinction. Donc il n'y aurait plus de pollinisation et plus de fleurs pour vous réjouir d'ici peu. Nah!

Remarquez qu'il n'avait pas tout à fait tort d'un point de vue strictement scientifique. Mais il était tout de même difficile de tenir compagnie à ce rabat-joie. 

Si d'aventure vous lui parliez d'amour, c'était encore pire. Ce célibataire endurci, lecteur assidu de Schopenhauer, était convaincu que l'amour n'était qu'un vulgaire échange de fluides corporels ou, pire encore, une maladie mentale. 

La plupart des gens qui le côtoyaient finissaient par éprouver quelque chose comme de la pitié, à laquelle s'associait une pointe de désintérêt. Les fruits de l'amour lui semblaient trop verts parce qu'il ne pouvait pas les atteindre. Alors aussi bien détester l'humanité et tous ces stupides sentiments auxquels il n'avait pas le privilège d'avoir accès.

Un beau jour du mois de novembre, alors que tout était triste et gris, notre vieux garçon rencontra une femme qui lui trouvait quelque chose d'indéfinissable. Elle lui avait trouvé une beauté que tout un chacun n'avait pas su déceler. Elle était probablement un peu folle. En tout cas, tout le monde qui connaissait ce gars-là se serait demandé avec raison ce qu'elle pouvait bien trouver à ce râleur peu inspirant.

-Tu dois souffrir beaucoup pour être si amer... lui avait-elle dit en lui caressant le bras.

Cette caresse sur le bras l'avait stupidement paralysé et voilà qu'il s'était mis à bafouiller son baratin sur l'inexistence de l'amour et l'inutilité de la beauté.

-Je ne crois pas que tu le penses vraiment... Personne ne peut vivre sans amour et sans beauté...
lui répondit-elle, en glissant sa main sur son genou soudain tremblant.

Il passa deux semaines sans la revoir. Deux semaines au cours desquelles notre pauvre bonhomme ne voyait plus clair dans sa rhétorique habituelle. L'image de cette maudite sorcière le hantait! Et il la trouvait belle. Et il répétait souvent son prénom sans trouver l'énergie pour relire Schopenhauer, Nietzsche et tous les grands penseurs de la pensée pansue...

-L'amour est une maladie mentale! se répétait-il pour se convaincre. Et je suis en train de devenir fou! Je ne pense plus qu'à elle! Et je ne l'ai vue qu'une fois dans ma vie! Une seule fois! Maudite allumeuse! Elle ne m'aura pas! Je ne ferai pas un fou de moi! Si elle pense que je vais me traîner à ses genoux pour lui dire que je l'aime! Ha! Ha! Satanée péronnelle! Non! Je vais guérir! Je ne vais pas devenir l'un de ces cons qui se mettent à babiller sur les fleurs et les beaux sentiments!

Il la revit dans un café. C'est elle qui vint vers lui.

-Tu te souviens de moi, n'est-ce pas?

Et comment qu'il s'en souvenait!

-Oui... Il me semble que oui... C'était il y a deux semaines je crois? dit-il innocemment pour cacher son trouble.

-Ça te dirait qu'on marche ensemble? Je m'en allais voir le fleuve... Tu viens voir le fleuve avec moi?

-Le fleuve? Ahem... C'est que... Je... Enfin... bredouilla-t-il en montrant la pile de livres qu'il venait d'emprunter à la bibliothèque.

-Tu vas me dire que tu ne peux pas venir voir le fleuve parce que tu dois lire ... La généalogie de la morale? C'est quoi ce truc-là??? Ça m'a l'air déprimant... Comme il a des grosses moustaches ce gus... Est-il encore vivant? Il a une sale gueule... une gueule à couper le sang!

-Non... Ahem... Nietzsche est mort... Et je... C'est un grand philosophe... donc... heu...

-Laisse faire Nitché sacrament! Et viens prendre l'air bon sang! C'est l'été! Il fait beau et chaud! Les oiseaux chantent!

Le vieux garçon suivit la jeune femme qui, subtilement, lui tint la main.

Un courant électrique parcourut le corps de cet abruti qui se mit à bégayer.

-Je... j...je... L'été c'est... L'été c'est chaud...

-Bien sûr que c'est chaud l'été! Dis-moi, serais-tu timide?

-Ti...ti...timide-de-de me-me-me-moi?

-Ouais! Tu m'as tout l'air d'un grand timide... Je trouve ça attendrissant... Laisse-toi aller! La vie est courte! Sur quelle planète es-tu en ce moment?

-Je... je... ahem...

Et c'est là qu'elle lui colla un baiser sur la joue.

-Grand fou va! J't'aime bien, même si t'es un peu bizarre... Et toi, est-ce que tu m'aimes bien?

-Ahem... Hum... Heu... Je... Enfin... Voilà... Je veux dire que... En un certain sens...

-Tu ne veux pas répondre parce que tu es trop timide... Je vois... Ce n'est pas grave. Je vais répondre à ta place: tu m'aimes petit coquin et tu veux coucher avec moi!

Tout s'effondra dans la tête du pauvre gars. Sa logique, son intelligence, sa raison, son cynisme, son amertume, ses aphorismes: tout. Ils étaient tous les deux devant le fleuve qui coulait sous un soleil scintillant. Il lui semblait tout à coup qu'il n'avait jamais vu le fleuve auparavant. Il ressentait la beauté du fleuve, du ciel, du soleil, des fleurs et surtout d'elle, de cette parfaite inconnue qui lui tenait encore la main et reposait maintenant sa tête délicate et parfumée sur son épaule comme s'ils se connaissaient depuis toujours.

Ils s'embrassèrent, longuement, tendrement. Puis ils couchèrent ensemble. Le gars fut un peu maladroit mais au bout de deux ou trois heures, c'était comme s'il était lui-même devenu le dieu de l'amour, trouvant des ressources insoupçonnées de tendresse et d'érotisme dans sa chair qu'il avait trop longtemps ignorée.

Puis les mots fatidiques tombèrent. Les mots qu'il n'avait jamais osé prononcer avant de l'avoir rencontrée, elle.

-Je... je t'aime... je... tu vois... je...

-Chut! Il y a des émotions trop fortes pour être bien exprimées par les mots... Et je vois que tu as beaucoup d'émotion qui gonfle entre les jambes, hein, petit coquin? Laisse-toi aller... Le monde est si triste, si froid... Et nous sommes là, tous les deux... l'un dans l'autre... Tu comprends? 

-Je... ahem... Encore?

-Bien sûr que j'le veux encore! Qu'est-ce que tu crois?

Et ils firent l'amour, encore et encore.

Comme si le temps s'était arrêté.

Comme si la vie était belle.

Cela faisait toujours bien un connard de moins sur cette Terre...



2 commentaires:

monde indien a dit...

Trop kool !!!

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Oui m'sieur! Et il plane comme jamais et chante des airs brésiliens!