vendredi 10 février 2017

Le jour où Saint-Valentin s'est fait décapiter

Il faisait plutôt chaud en ce quatorzième jour d'avant les calendes de mars de l'an MXXII (*) de la fondation de Rome. L'empereur et césar Claude II, alias le Gothique parce qu'il avait foutu une raclée aux Goths, était plutôt du genre martial. C'était un militaire de renom qui voyait les choses sous l'angle de la guerre. Il ne s'intéressait pas à la poésie, à la religion et autres contes de bonnes femmes. La vie lui apparaissait essentiellement comme un combat pour la survie: manger ou être mangé, vaincre ou être vaincu, ta gueule ou je plonge mon glaive dans ton bide.

Or, en cette année MXXII de son règne, Claude II avait surtout besoin de soldats et songeait même promulguer une loi contre le mariage pour que personne n'échappe au service militaire.

-L'empire fout le camp avec tous ces barbares et ces jeunes fainéants voudraient chatouiller une femme en lui disant comme ces détestables chrétiens que l'amour est tout ce qui compte... L'amour! Je vais leur en faire de l'amour, moi, foi de César! Je commence en avoir assez de ces chrétiens efféminés qui sapent le moral des troupes! Oh! Je n'interdirai pas leur satanée religion... Rome ne serait pas Rome sans la liberté de pratiquer le culte de son choix... Pour ce que j'en ai à foutre des dieux... Mais que je ne trouve pas un chrétien en travers de mon chemin, ni un augure, ni quoi que ce soit! Je vais lui faire ravaler ses prières!

Comme il disait ça, un messager vint lui faire savoir qu'un certain Valentin, un chrétien incidemment, se permettait de marier tout un chacun pour leur éviter le service militaire.

-Qui est ce Valentin? hurla Claude II.

-C'est un de leurs prêtres... Il provient d'une famille de patriciens... Mais la tête lui a tourné et il s'est mis à croire aux âneries de ces Grecs et de ces Hébreux... Il dit que tout le monde doit s'aimer et patati et patata... C'est une femmelette... Il est gros comme un cure-dent... Il a une tête de chèvre...

-Je veux qu'on l'emprisonne sur-le-champ! Je ne veux pas de ça à Rome! Nous sommes à Rome, par Jupiter, pas en Judée!

Valentin fut donc arrêté et jeté en prison en attendant de connaître le sort que l'empereur lui réservait.

La fille du geôlier, Julia, était aveugle. Comme elle ne savait pas quoi faire de ses journées elle discutait avec les prisonniers.

-À quoi ressemble le monde? demanda-t-elle à Valentin comme à tous les autres avant lui.

-Oh... Eh bien... Hum... Le monde est beau et chaud aujourd'hui. Il fait soleil. Les petits oiseaux chantent et, comme disait le Seigneur, il ne suffit que de les regarder pour constater que Notre Père les nourrit sans qu'ils aient à passer leurs journées à s'expliquer devant César... Donc... Ahem... Le monde est plein de couleurs...

-C'est quoi des couleurs?

-Eh bien il y en a plusieurs... Il y a le jaune, le vert, le bleu...

-C'est quoi le jaune?

-C'est chaud le jaune... Chaud comme un soleil d'été...

-Et le vert?

-Le vert... Hum... Ça sent la menthe. Ou bien le basilic. Ça sent les feuilles le vert.

Julia s'en retourna à ses affaires.

Comme Valentin avait l'habitude d'être mythomane il prétendit qu'il avait redonné la vue à la fille du geôlier. C'est du moins ce qu'il fit entendre à son nouveau camarade de cellule, Marcus, un ivrogne qui n'était là que pour le temps de dessoûler.

-Il y eut comme une grande lumière qui se fit après que je lui eus parler de Jésus, de Dieu et des couleurs! Oh! m'a-t-elle dit, miracle je vois! Je vois! Et tu sais ce qu'elle m'a demandé, hein?

-Non... répondit Marcus.

-Elle m'a demandé de la baptiser dans la foi de Jésus, gloire à son saint nom, amen et alléluia! Elle est maintenant chrétienne, si, si, parce qu'elle a cru sans avoir vu! Tu comprends?

-Et qu'est-ce que je dois faire pour me faire baptiser moi aussi? J'aimerais beaucoup gagné aux dés, tu vois... Des fois que ça me porterait chance...

-Rien n'est impossible à un chrétien mon frère! La foi déplace les montagnes! Tu veux gagner gros? tu n'as qu'à chercher le royaume de Dieu! Ce sera ta plus grande récompense! Tu iras au paradis, mon ami, un paradis rempli de fleurs et de filles qui ressemblent à des anges de douceur! Oh! J'en pleure rien que de penser au bonheur qui t'attend mon frère!!! Le sais-tu? Non mais, le sais-tu vraiment???

-Ok baptise-moi...

Valentin baptisa l'ivrogne et compta trois mille huit cent quatre nouveaux convertis depuis sa nomination au titre de prêtre de la Très Sainte Église.

Malheureusement, le geôlier vint le chercher.

-Et votre fille, geôlier, elle a retrouvé la vue, hein?

-De quoi tu parles connard? lui répondit cet homme rustre. Lève-toi! Il faut qu'on t'emmène!

-Et on m'emmène où mon frère?

-Ta gueule! Suis-moi!!!

Une chance que Valentin était toujours en compagnie du Christ. Les légionnaires se firent la main sur ce pauvre fou en le molestant de mille et une façons.

-Alors, toujours chrétien?

-Seigneur... pardonnez-leur... ils ne savent ce qu'ils font... Ouche! Ça fait mal...

-On sait très bien ce qu'on fait, gus. On te frappe...

Et on le frappa encore et encore. Puis on le fit passer devant Claude II, rapidement, parce qu'il n'aimait pas perdre son temps avec les affaires intérieures.

-Comme ça tu maries des tas de Romains pour les empêcher d'aller à la guerre, hein?

-Grandissime empereur, ô César, aussi vermisseau que je sois Dieu nous dit de nous aimer les uns les autres... Je t'aime ô mon empereur!

-Bon, d'accord. C'est ton opinion. La mienne c'est de te décapiter. Emmenez-le!

-Que la peste soit avec toi! hurla Valentin.

On emmena Valentin là où l'on faisait boucherie.

Valentin fit une dernière prière puis on lui trancha la tête.

Claude II dit le gothique mourut de la peste un an plus tard.

Néanmoins Claude II fut divinisé par l'empereur Constantin lui-même qui, par un de ces curieux hasards, se convertit ensuite au christianisme. Comme quoi cet empereur-là n'avait aucune constance...

Les années passèrent. Le quatorzième jour d'avant les calendes de mars devint le 14 février de la nouvelle ère chrétienne qui interdisait toute forme de religion païenne sous peine de mort. Les chrétiens tendaient l'autre joue, mais pas tant que ça. Il y avait des limites à endurer le martyre. Une petite vengeance de temps en temps ça rendait les adversaires plus polis.

Les Anglais croyaient dur comme fer que les oiseaux choisissaient ce jour pour se reproduire.

La Saint-Valentin devint donc la fête des amoureux en Angleterre et, par cela même, partout ailleurs dans la chrétienté.

On la fête encore de nos jours.

Et personne ne nous parle jamais de Julia l'aveugle et de Claude II dit le Gothique.

Ni même de ce Valentin qui mariait tout le monde.

C'est fou comme le temps passe.

C'est fou comme on oublie.

____

(*)= 269 de l'ère chrétienne...