samedi 18 février 2017

Avant que les colombes ne partent en voyage...

Paul Nizan, dans Aden Arabie, débute son roman par quelque chose comme "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme: l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde."  

Les jeunes gens dont je vais parler n'avaient pas encore vingt ans, mais c'était tout comme...

Ils avaient plutôt dix-huit ans. Ils étaient tout aussi Québécois que puceaux. Et ils vivaient à une époque triste à mourir.

Les années '80 n'auraient jamais dû exister pour un jeune Québécois. Elles ont tout de même eu lieu pour le plus grand malheur d'une bonne partie d'entre eux.

D'abord, ils eurent à digérer la défaite d'un référendum qui aurait pu faire du Québec un pays. Ils s'éveillèrent dans une province folklorique de Sa Majesté Elisabeth II, avec la sensation qu'il n'y avait pas de futur.

Reagan avait pris le pouvoir aux États-Unis. Le Canada emboîtait le pas. La religion et le conservatisme social revenaient en force avec tout ce que ça pouvait avoir de déprimant pour un jeune désabusé de tout. Céline Dion chantait Une Colombe pour le pape Jean-Paul II au Stade olympique de Montréal. On parlait du sida dans les médias comme si c'était une punition divine. On perdrait dorénavant sa virginité avec un condom, si tant est qu'on trouverait des partenaires sexuels qui ne craignaient pas la mort...

Il n'y avait plus de travail. On entra dans une période de récession économique. Une manière de dire qu'on n'offrirait plus que des jobs minables à cette génération qui faisait péniblement son entrée dans le monde.

Ces jeunes-là, ils étaient six, ne voulaient pas rater leur vie. Ils avaient même des idéaux qu'ils n'osaient pas trop formuler de crainte qu'ils ne se réalisent jamais. Ils préféraient boire en faisant semblant de rire de tout. Ils avaient l'air d'une belle bande de vieux jeunes un peu trop ringards et conformistes, même si l'époque s'y prêtait.

Ces trois gars, trois filles s'étaient donné un rendez-vous au Grossier, un bar de la ville fréquentée par la faune collégiale. Parmi les gars il y avait un gros, un grand svelte et un petit maigrichon. Quant aux filles, il y avait une grande maigre, une moyenne pulpeuse et une petite dodue. Avant cette rencontre qui devait mener à un dépucelage en règle, les gars s'étaient entendu sur une stratégie. Le gros prendrait la grande maigre. Le grand svelte irait avec la moyenne pulpeuse. Et le petit maigrichon se contenterait de la petite dodue. Les filles avaient sensiblement tenu la même conversation préalablement à cette rencontre. Sauf que la grande maigre craignait de se faire casser en deux par le gros. Ce qui fait que c'est la petite dodue qui se proposait pour le gros prétendant qu'elle n'aimait pas les petits hommes avec de petites épaules... La grande maigre irait avec le grand svelte et la moyenne dodue, pas regardante pour quatre sous, se contenterait du petit maigre, ne serait-ce que pour son humour tout relatif.

Or, il ne se passa rien.

Les jeunes hommes burent comme des trous pour gagner en assurance. Plus ils buvaient, plus ils tenaient des propos salaces comme j'ai envie d'péter...

Les jeunes filles commentèrent les gars qui passaient devant elles pour les rendre jaloux.

-Il est chou lui... Il ressemble au chanteur de Bon Jovi...

-Moé 'ssi j'le trouve choufleur... répliquait le grand svelte. J'devrais aller lui d'mander s'il veut échapper son savon dans la douche pis l'ramasser d'vant moé... Ha! Ha! Ha!

-Hostie qu't'es niaiseux! ajouta la grande maigre.

Finalement, tout se termina au restaurant L'Ananas après la fermeture du bar. Les six jeunes gens se commandèrent de la poutine. Ils firent semblant de rire d'être saouls. Puis les deux groupes partirent chacun de leur côté suivant la division des sexes: trois gars d'un bord et trois filles de l'autre.

Les filles étaient désabusés par ces garçons si peu entreprenants. Elles se disaient qu'elles préféraient les vieux mecs dans la quarantaine finalement. Ils étaient plus sérieux et on pouvait compter sur eux pour fonder un nid et y pondre ses oeufs. De plus, ils étaient romantiques et vous emmenaient au restaurant ou bien au théâtre. Ils avaient une voiture ainsi que leur propre appartement.

Les gars croyaient que les filles étaient des saintes-nitouches parce qu'ils ne savaient pas comment les approcher. Ils oubliaient qu'ils faisaient pitié à voir quand ils étaient saouls. Le gros était peigné comme un dessous de bras. Le grand svelte avait vomi trois fois devant elles. Le petit maigrichon n'arrêtait pas de leur parler d'Adolf Hitler...

-J'ai envie d'fourrer tabarnak! hurla le grand svelte tandis qu'ils traversaient le cimetière pour prendre un raccourci. J'pense que j'va's baiser ma bouteille de bière c'te nuitte! Ou bien un mort, tiens...

Et du coup, le grand svelte se mit à se faire aller sur une pierre tombale.

Ils avaient vingt ans. Ce n'était pas le plus bel âge de leur vie.

Et ils s'en allaient tous et toutes à pied parce qu'ils n'avaient pas d'autos.

Ils habitaient tous encore chez leurs parents où il n'y avait pas moyen d'emmener une fille.

Tout ça tournait dans la tête de ces trois idiots.

Heureusement que les années '80 allaient finir par passer.

Bientôt U2 prendrait le dessus sur Bon Jovi.

Bientôt ce serait fini les sorties de groupes et ils deviendraient tous farouchement libres et solitaires.

Bientôt ils ne seraient plus puceaux et feraient chavirer tous les coeurs.

Les colombes partiraient en voyage et se mettraient enfin à fourrer à plein cul.




1 commentaire:

monde indien a dit...

Les grues d ' Hokkaido s ' encouragent mutuellement en couple -
https://www.youtube.com/watch?v=VL-I4es16RU
tu me rassures quant aux années 80 , je croyais que cette déception n ' était qu ' un effet de contraste avec les années précédentes - sans-doute était-ce plutôt une réaction violente des pouvoirs réactionnaires ...