samedi 4 février 2017

Sincèrement con

Don Quichotte, Pablo Picasso. 1955
"La réalité dépasse infiniment les ressources de mon imagination et ne cesse de me combler d'étonnement et d'admiration."
Michel Tournier, Journal extime, Gallimard (Folio), p.12

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Je vous ai raconté hier l'histoire d'une femme qui sourit tout le temps. Tant et si bien qu'elle passe pour une demeurée auprès de certains personnages mal intentionnés. Ce qui n'est pas mon cas, vous vous en doutez bien. Je croise tellement de gens tristes et renfrognés que je ne peux que m'étonner de quiconque atteint l'ataraxie dans cette civilisation anxiogène.

Cela faisait un bail que je ne l'avais pas croisée. Peut-être deux ou trois mois. Comme je l'écrivais hier, elle fait partie de la faune du centre-ville. Il n'y a rien d'extraordinaire au fait de la croiser dans la rue. Mais pourquoi l'ai-je croisée quelques minutes seulement après avoir écrit le texte où j'y fais mention? Je revenais à la maison par ce bel après-midi ensoleillé et, paf!, voilà cette femme qui sourit tout le temps...

Michel Tournier a bien raison d'affirmer que la réalité dépasse infiniment les ressources de son imagination. Elle me frappe à tous les jours, la réalité, avec ce genre d'événements banals en apparence auxquels je confère une dimension mystique en toute sincérité.

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L'étrangeté est au coeur de nos vies que d'aucuns considèrent stagnantes et immuables. "Et pourtant elle tourne!" aurait susurré Galilée après avoir dû renoncer à l'idée que notre planète tourne autour de son étoile. Qui ne l'aurait pas fait? Peut-être Copernic... Mais Galilée préférait ne pas finir sur le barbecue de l'Inquisition.

J'apprenais récemment, via une nouvelle d'Ici Radio-Canada, que notre galaxie est poussée par un vide qui la fait avancer à 2 millions de km/h. Tandis que nous nous battons pour un oui ou pour un non, qu'on s'ennuie dans les intermèdes ou bien que l'on se décrotte les narines, nous filons à vive allure dans les espaces infinis. Notre histoire, avec un petit h s'il-vous-plaît, n'a pas l'air transcendante face à ce gigantesque spectacle cosmique que nous ignorons trop souvent pour donner de l'importance à tout ce qu'il y a d'éphémère dans la tragique comédie dans laquelle les hommes évoluent.

Je ne peux imaginer, cela dit, un épisode de Star Trek avec un type qui doit encore faire la file pour obtenir un chèque d'assistance sociale. Je me dis que le jour où nous filerons à la vitesse de la lumière les inégalités sociales seront loin derrière nous. Peut-être que je sous-estime la farce de l'habitude...

Et pourtant, elle tourne... Elle fait ses révolutions autour du soleil qui lui-même tourne autour du trou noir au coeur de la Voie Lactée...

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Il ne suffit que d'observer un tant soit peu le monde pour conférer de la fatuité à ce vieux idéal inscrit au fronton du temple d'Apollon: connais-toi toi-même. Me connaître pourquoi? Je ne suis rien, voyez-vous. Tout concourt à me faire croire que je suis plus important que tout. Que mon statut d'humain est celui d'un demi-dieu. Je suis, oui, parce que JE pense... La belle affaire! Je suis de la poussière d'étoile. Un assemblage de gaz, de liquides et de métaux qui résultent de milliards d'explosions stellaires générant de nouveaux éléments chimiques. Il y a bien sûr une étincelle de vie dans cet assemblage. Et pourquoi faire, hein? Pour écrire sur un blog? Pour lire Michel Tournier? Pour rappeler que je verrai toujours le monde comme une vache regarde un train passer dans les champs?

Cela me conforte de concevoir que je ne suis rien. Et je ne dis pas ça pour mettre en valeur une forme de nihilisme. Je le dis parce que la réalité est bien plus complexe que tout ce que j'ai pu en déduire au fil des ans. Chaque fois que j'avais cru trouver une réponse digne d'être évoquée la réalité est venue me rappeler que j'étais encore sur la ligne de départ à ergoter sur ma marque d'espadrilles, sur l'histoire de la course à pied, sur l'anthropologie des humains trop logiques et insuffisamment sincères.

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Écrire au je est une malédiction. Je le répète encore. J'ai abusé un peu trop de la première personne du singulier au cours de mes derniers billets. Je vais m'en soigner pour mes prochains. Dostoïevski parlait mieux de lui en parlant d'autrui. On a même fini par lui attribuer des formules qu'il mettait plutôt dans la bouche de ses personnages. Sans savoir pour autant ce qu'il en pensait lui-même.

Quand j'écris, je pense souvent à Cervantès. L'auteur de Don Quichotte débuta son roman éponyme en se moquant de son personnage principal. Au début, Don Quichotte apparaît comme le roi des tarés. Puis d'un chapitre à l'autre, le point de vue de l'auteur évolue. Il finit par devenir lui-même Don Quichotte. La mauvaise fortune de Don Quichotte devient la sienne ainsi que celle de tout humain qui refuse de se conformer à la banalité du quotidien.

Voilà pourquoi je ne ris jamais des personnages que je mets en action devant vos yeux, chers lecteurs et lectrices. Je suis tous ceux-là. Je marche dans leurs bottines. Je m'oublie moi-même pour mieux me connaître.

Je ne sais pas si tout ce que je vous écris en ce moment est sensé.

Si ça ne l'est pas, que l'on me donne au moins le mérite d'être sincère.

Sincèrement con, à la limite...

3 commentaires:

monde indien a dit...

Etre " con " est un honneur si on pense à l ' attribut féminin .
Au contraire , si on l ' entend comme synonyme d ' idiot , mieux vaut le rejeter énergiquement - seul est idiot celui qui prétend tout connaître -
Quant au " je " , je l ' apprécie beaucoup - Il est signe qu ' on est bien là - Trop de gens s ' abritent derrière l ' universalité pour ne surtout pas se compromettre - Le roi ne disait-il pas " nous " , parlant de tout son peuple qu ' il n ' avait pas consulté , pour promulguer ses lois iniques ?

Eremita a dit...

J'aime bien ce billet. Ça me fait penser sur le coup aux Propos d'Alain. Si je recommence à écrire sur mon blog, c'est comme ça que je vais écrire, peut-être.

Gaétan Bouchard a dit...

Ah... Je ne sais plus que diable... Musique!